LIV. Yllly CHAP. VIII
de colonel. « Je ne suis pas le maître de ma troupe, répondit Roland; elle veut des ministres et des temples, et quant à moi , j'ai fort à me plaindre de ce que, malgré la trêve, monsieur de Menou, qui me l'avait confirmée par écrit, soit venu traîtreusement m'investir, de nuit, au château de Prades, où j'ai perdu mes chevaux, mes habits et trentecinq louis d'or, a La conférence se prolongea sur ce ton, et sans résultat^ jusqu'au soir. Jourdan, voulant repartir , demanda sa jument, qu'il avait empruntée à Anduze. L'heure de souper approchait : Roland convia son hôte, et, pendant qu'on apprêtait le repas, il fit tambouriner dans le camp pour qu'on rendît la cavale enlevée. Un camisard la remena , mais sans bride. Jourdan s'en plaignit encore, et, sur un mot du chef, la bride fut rapportée à l'instant. Cependant ses gens étendirent une nappe sur l'herbe, ordinaire table du général camisard. Le mandataire du maréchal y fut seul admis. Ils mangèrent un levraut, deux poulets et un ragoût de légumes. Après le dessert, Roland dit à son commensal : a Maintenant, mon frère, ne vous informez plus d'autre chose, et retournez à Nismes. » Mais la nuit tombait : Jourdan n'osa pas se mettre en chemin; il coucha dans le camp, et partit à l'aube. Il n'avait pas fait trois quarts de lieue, qu'il fut arrêté par cinquante camisards et ramené dans un petit bois où Roland l'attendait à la tête de sa cavalerie. L'habile chef crut devoir ménager la crédulité du maréchal, en donnant à son mandataire une réponse évasiveet trois de ses gardes pour l'escorter jusqu'à une lieue de Nismes. Roland repoussait les offres de Villars , et motivait II i4
Sff VfSTOIBl OBS PASTEUBS DU DÉSUT.
son refus sur celui des Enfants de Dieu. Ce n'était qu'on prétexte. Mais Villars, pour le pousser à bout, renvoya aussit6t Jourdan Tassurer que s'il se rendait, lui, ses deux frères et leurs partisans, il ^^endrait la même récompense et les mêmes mides. Roland fut inébranlable : il attendait le secours de I^abourlie. (i)
Après deux jours d'une mer assez orageuse , la petite flotte approchait du Languedoc. Tout à coup une violente tempête s'éleva dans le goUë et sépara les cinq frégates. Les tartanes furent poussées au cap de Cuers, en Catalogne, oii quatre-vingts soldats se mutinèrent et se retirèrent à Roses et k Palamos. Elles se remirent en mer pour gagner le capdeBrau, rendez-vous convenu avec les vais* seaux* Le vent impétueux du nord-ouest , nommé en Languedoc le cers ou le mistral, en jeta une sur les côtes de Provence. Elle fut pillée et brûlée. Après avoir vainement attendu deux jours les frégates au cap de Brau, les deux autres tartanes tâchèrent de regagner le port de !Nice. Mais le chevalier de Roannais , détaché par le comte de Toulouse pour leur faire la chasse avec trois galères, les serrait de près. Il en prit une échouée audelà de Monaco, sur la cote de Gènes; il tira quelques coups de canon à lautre, qui fût enfin abordée par ses chaloupes ( 1 1 juillet ). Mais de douae officiers qui la montaient, dix échappèrent, et de ce nombre Theureux Labourlie. Le chevalier emmena cent cinquante prisonniers au fort d*Antibes« Le comte de Grignan, gouverneur de Pro-
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vence, les livra à Bâville. Deux lieutenants furent condamnés à mort et exécutés à Nismes. L'un, natif de cette ville, s'appelait Pierre Martin; l'autre, gentilhomme poitevin, se nommait Charles de Goulaine. (i)
Ainsi Roland vit l'ennemi et les orages détruire ce faible et dernier secours, son suprême espoir. Tout semblait désormais ligué contre lui: les hommes et les éléments. Ce golfe inhospitalier, ce lion des mers, paraissait, dans ses fureurs, obéir au vieux monarque, pour défendre son empire et emprisonner ses victimes sur cet écueil des Ce venues. Roland aperçut-il la main de Dieu dans ce naufrage ? Entendit-il dans cette tempête l'annonce de son destin fatal et l'irrévocable condamnation des Enfants de Dieu ? Je ne sais; mais depuis quelque temps il portait en lui le pressentiment douloureux de cet inévitable sacrifice. Il l'accepta, comme un guerrier chrétien, résigné dans son cœur, mais d'ailleurs toujours inflexible, et sans consentir à la moindre concession qui eut pu le soustraire au martyre. Cette douleur intérieure de Roland , qui répand sur ses derniers jours un intérêt plus doux, eut passé inaperçue, si, comme on le verra bientôt, . elle ne s'était révélée par quelques mots mélancoliques.
( I ) Loarreleail , Brurys, Labaoïne. Parmi les autres officiers rcfagiés qui monts ient les tartsnes, on cite : les colonfis de Meirol et Aurlibert, d'Âlais, depois lientenants-généranx ; les capitaines Sjrlade, de Périgord ; Vigneaa , de^SaintpQge ; Laroquette , des Céveunes ; Campdomergoe , de Montpellier; Laroqoe; les lieatenanlt Vignoles, de Castres; Coterel, de Nérac ; Rilille , de Montpellier ; Labastide , de Bexiers ; Peyiaud , de Boacairan ; Leriche , de Clarensac ; Melon , de Calrisson ; Amauld , Marcel et Seraphon, d'Uzès ; Saj, RandoB» CamoSy Pélissier , de Nisiors.
UT. Tui, CHir. n. SIS
reunemi uuirscrale majeur. Pleurs, cris et plaints, hurlements, effrayeur ! Cœur tremblotant, serré, blême, transi! Sang épanché, froid, faim et nul merci ! » Selon le notaire, l'ennemi noir c'était Roland, et l'épouse du Grand c'était l'église. I^es calamités prédites ne pouvaient concerner que la Lozère. Comment n'en pas croire ce célèbre prophète de Salon , que Ton voit dans son tombeau assis sur un siège de bronze , une plume de bronze à la main , penché pensivement sur les feuilles de .bronze de son livre sibyllin, où il va écrivant, pen* dant la mort, les mystères de l'avenir? Sur la foi ^e Nostradamus, les catholiques de la Lozère croyaient toucher à leur dernier jour; et les commandants des bourgs épiaient avec effroi de quel côté se dirigeait l'orage. Il menaçait le Pont-de- MoiHvert: Roland voulait avant dépérir exterminer les miquelets, mortellement abhorrés des camisai-dsOuillel 1704)-
Il descendait, dusud, par le chemin de Saint- Maurice, à la tête d'un millier de combattants. Il laissa la cavalerie au repli de la montagne, pour ^tabrer les fuyards et protéger sa retraite. Plusieurs de ses brigades passèrent les torrents, et toutes ensemble, formées en trois corps de trois cents hommes chacun, attaquèrent à la fois les trois villages qui composent ce bourg. Palmerolles, qui l'occupait, avait envoyé ce même jour un détachement de miquelets escorter des prisonniers à FJorac; mais il pouvait s'aider des nombreuses populations parquées dans le Pont-de-Montverl, 9 la terreur forfait à défendre avec lui ses murs ttre les Enfants de Dieu. Ceux-ci avaient emporté
déjà toutes les extrémités, et, resserrant leur feu, cernaient au centre les miquelets. Palmerolles était perdu. Le bruit de la fusillade parvint jusqu'à Tescorle absente qui revenait de Florac; elle accourut, et son attaque mit entre deux feux une aile camisardc , qu'elle chassa du faubourg du nord. Palmerolles, dégagé, fit un dernier effort, et arracha le bourg à Roland. Ce combat, très-vif, assez long, fut peu meurtrier, du moins pour, les Enfants de Dieu, qui n'y perdirent que seize hommes. C'est le dernier de la grande insurrection cévenole: ellevint expirer dans les mêmes murs où, deux ans auparavant, le même mois, et presque le même jour, elle était née dans le sang de l'archiprétre: de sorte qu^on peut dire que le Pontde-Montvert fut son berceau et son tombeau, (i)
Villars ne voyant pas Roland venir lui demander la pAÎx « la lui offrit de nouveau pour la cinquième fois. Il députa vei-s lui d'Aigalliers, revenu mécontent de Versailles. Le baron avait eu l'honneur dVtre présenté à Louis XIV. Le roi lui répéta jusque tn>is fois sa satisfaction des services qu'il avait rendus en l^n^ueJoc. DWigalliers. qui désirait un rt^^imont^ rê|Hindit au monarque, qu'il demandait À Oiou la grAoe de pouvoir en rendre à l'avenir de plus grands encv^re. I-e soir, Chamillard , qui ne Vavait jvis compris, crut le prendre au mot en lui disant que , puisque les camisanls avaient tant de i\>ntiauct^ en lui , il devait achever leur soumission IVMir eu avoir tout Vhonneur. * Volontiers! répondit lo k\i\>n. Mais les esprits sont tellement irrités»