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CHAPITRE X

L'insurrection cévenole finit avec Roland. Elle n'avait plus de chef qui pût remplacer son généralissime : Ravanel était un soldat de fer; Catinat, un impétueux homme de cheval; Joani, un audacieux partisan; Castanet, Salomon, Abraham , des cœurs intrépides; mais aucun ne réunissait les talents nécessaires au suprême commandement. Les deux frères de Roland, qui, avec quelque mérite, auraient pu succéder à leur aine, comme lui à son oncle, n'y pensèrent seulement pas. Âmet , le seul connu , était un brigadier ordinaire; l'autre n'était qu'un camisard obscur. C'est pourquoi les Enfants de Dieu ne s'assemblèrent pas pour l'élection d'un général. Aucun des chefs ne prétendit à ce grade suprême, fiien loin de se réunir pour combattre l'ennemi , ils ne songèrent même pas à se concerter pour obtenir, en se soumettant, de plus avantageuses conditions. L'armée se sépara en cinq bandes; chaque bande se fractionna en plusieurs brigades indépendantes; chaque brigade se fragmenta de même en une multitude de menus pelotons isolés; et tous se dispersèrent , traqués par les officiers du

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roi. L'insurrection camisarde, semblable à un ca* (lavre dont la hache aurait abattu la tête, ne fil plus que palpiter convulsivement quelques moments encore, pour se dissoudre sans retour, et tomber lambeaux par lambeaux.

L'œuvre de Roland périt tout entière avec lui. Ses nouveaux magasins furent découverts, et l'un entre autres » le jour même de sa mort ( i/|août). Celui-ci, composé de quatre-vingts sacs de blé, était dans un antre près de Toiras ; une caverne voisine de Sauve contenait cent cinquante sacs du plus beau froment ( ^5 août ) ; une des grottes de Mialet renfermait dix bœufs salés, des tonneaux de vin , des sacs de farine , des caisses de drogues médicinales, et six blessés, qui furent fusillés à l'instant. Ce dernier magasin fut découvert par le chevalier de Froulai, fils de ce comte de Tesséqui, vingt ans auparavant , exécuta avec Saint-Ruth la dragonnade du Yivarais et du Dauphiné. Ces provinces s'agitaient de nouveau à la voix de Roland : leurdouble soulèvement, tant de (bis échoué, se combinant avec celui des Cévennes , devait étendre l'insurrection depuis la plage du golfe jusqu'aux cimes des Alpes. Saint-Jean et les pâtres des Boutières, Jean Pol et les laboureurs des bords de TErieu, Jolicœur et les pêcheurs des îles du Rhône, allaient éclater, quand le subdêlégué Dumolard éventa le complot, s^ la veille de son explosion, et l'étouffa. Mais les peuples riverains de la Drôme se levèrent en armes, et se réunirent dans la fonH de Saou. Quatre cents insurgés, appuyés sur leurs fusils « écoutaient dans xm pn>fond recueillement \m prophète prêchant de U cime d\n\ rocher, quand tout à coup apparut

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le prévôt de la maréchaussée de Valence. Ils le chargent^ lui tuent trois archers et dispersent ses brigades; mais le belliqueux prévôt, rassemblant toutes les milices catholiques des environs , revint, quelques heures après, attaquer cette assemblée, qui se dispersa dans la forêt. Le marquis de ChâbrillaDt, lieutenant du roi en Dauphiné, accourut avec de l'infanterie régulière, parcourut le pays, fit faire de nombreuses arrestations, quelques exécations, et ce double soulèvement fut étouffé sur Tune et l'autre rive du Rhône, (i)

VUlars marcha aussi vers Alais. Fondant avec tous ses bataillons sur les Cévennes, il eût pu traquer, cerner, foudroyer coup sur coup les Enfants de Dieu , consternés et pleurant leur général; mais il s'avança pour solliciter leur soumission, et leur offrir encore la paix , sa clémence et leur grâce. Le maréchal, qui n'allait pas plus sans d'Aigalliers que l'oiseleur sans son appeau, résolut de l'envoyer de nouveau sur la montagne, pour attirer dans ses filets lesépervierscamisards. Mais le baron, mécontent et se sentant dupé, ne céda qu'aux instances de quelques députés bas cévenols, et qu'aux ordres impératifs de Villars. Il se rendit au château de Toiras, voisin du camp de Roland (29 août 1704). Malplach, secrétaire de ce chef, et vingt camisards se soumirent , ne demandant que Tunique liberté de quitter la France. D'Aigalliers la leur assura, et leur promit encore que s'ils parvenaient à persuader cent de leurs compagnons, ils obtiendraient la même faveur pour leurs parents et leurs amis

(1) IxMiTivIcail.

désireux d'abandonner leur patrie. Ces camisards consentirent à le suivre et à joindre leur voix à la sienne, auprès des troupes du Gévaudan. Ils remontèrent le Gardon , pour sonder d'abord celle de Castanet, campée sur l'Aigoal. Le prophète de Massavaque avait, comme Salomon^ abdiqué no* minalement raiitorité militaire. Larose, son succès* seur» montagnard rusé, eut Tair d'accepter les propositions du baron. Mais quand celui-ci crat le tenir, voilà que la troupe se mutine, ressaisit son chef, et, furieuse, menace d'égorger d'Aîgalliers, Malplach et les camisards embaucheurs. Vs se réfugièrent dans les murs de Saint-André-de-Valborgne, où ils attendirent les déserteurs qui se décideraient à sortir de France.

D'Aigalliers était loin de prévoir qu'il conduirait lui-même à Tétranger cette première migration de camisards. Cette disgrâce, qu'il ignorait, il Tavait involontairement provoquée dans la dernière audience qu'il obtint de Louis XIV. Le baron, invité ;\ se convertir, non-seulement refusa, mais il commit encore la généreuse imprudence de dénoncer hautement au roi Tintolérable despotisme de Bâville et desévèques. L'animadversion du monarque se manifesta aussitôt par un dédaigneux haussement dVpaules, et par un rire amer plus rare en ha et l>eaucoup plus redoutable que ses emportements. lVAigalliers,qui se trouvait à Versailles lors de la naissance du duc de Bretagne, fut de retour à Nismes lorsqu'on y chanta le leDeum sur cet événement. Mêlé au cortège du marwhal, il raccoml^igna jusiiu au portail de la cathédrale; mais il rt fusa a\ntrt>r; et lorsqu'on lui en lit robMrvmtkiii,

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il répondit qu'il n'était pas catholique et qu'il ne le serait jamais. Ces imprudences^ bien que légères, mais envenimées par ses ennemis, firent éclater sur l'infortuné baron l'injuste courroux de Louis XIV. Le monarque ordonna son expulsion du royaume, et, pour unique adoucissement à cette inutile rigueur, éleva jusqu'à i^noo livres la pension du proscrit. Chamillard lui en fit payer le premier trimestre en lui transmettant cet ordre fatal. D'Âigalliers le reçut à Sainl-André-de-Valborgne : il en fut terrassé. Suivi de ses camisards, augmentés d'une douzaine de transfuges de la troupe de Larose, il redescendit à Alais. Villars fut touché de son infortune; Bâville en parut confus; les esprits modérés et généreux des deux religions s'en montrèrent affligés et scandalisés ; mais les ardents catholiques en furent joyeux; et les camisards trou* vèrent peut-être juste que l'auteur de leur ruine, qui naguère avait si légèrement négocié pour eux les douleurs de l'exil, fût forcé de leur en ouvrir le triste chemin. Il revit Uzès, sa ville natale, prit sa vieille mère, et partit, accompagné de Malplach, du frère de Cavalier et d'une trentaine de camisards. «Je laissai, dit-il, cette terre que je trouvais bien ingrate pour un homme qui avait tant pris de peine pour y procurer la paix ; et je m'en allai!... » Il arriva le a3 septembre à Genève.

Pour adoucir les heures amères de l'exil, il écrivit l'histoire de l'insurrection cévenole : précieux mémoires austères comme lui et passionnés (i). Une

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fois hors de France , on l'oublia , on supprima sa pension , on retint le revenu de ses terres. Réduit à Tindigence , il se crut en droit de revenir vivre dans sa baronnie; mais il fut arrêté à Lyon et oon* duit dans le château de Loches, en Touraine.Il tenta de s'évader, arracha d'une fenêtre un barreau de fer et s'en fit une arme. Il assomma la première sentinelle; mais comme il franchissait le mur d'en* ceinte, uneseconde garde l'aperçut et l'abattit d'an coup de fusil. Telle fut la triste destinée de cet homme vertueux, et la fatale récompense que ses services reçurent de Louis XIY. D'Aigalliers rappelle doo* loureusement Saïgas, dont la condamnation lui arracha ce cri palpitant : « O noblesse française! notre cœur serait bien avili, si un pareil traitement pouvait nous sembler plus doux que la mort!» Ce cri d*indignation et de désespoir n'annonce-t-il pas un affreux pressentiment de sa destinée entre* vue dans celle de Saïgas? L'illustre forçat qu'il voulait délivrer, le vit de sa galère tomber dans le gouffre inévitable. Sous cette inexorable £aitalité sociale, Saïgas et d'Aigalliers , le vieillard avec plus de mansuétude et de sérénité, le jeune homme avec plus d énergie et d'ardeur, Tun et l'autre avec une égale vertu et une semblable infortune » sont deux des plus touchantes figures des guerres cévenoles.

Castanet, I^rose et Joani annoncèrent qu*ils viendraient « à la tête de leurs bandes, poser les

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