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liers demeura stupéfait : « Et vous n'avez reçu , leur dit-il , aucun secours des alliés ?» — « Aucun. » — « Pas même de l'argent. ? — « Pas un sou. »
Au reste , si Genève et le monde furent désenchantés des camisards , les camisards ne le furent pas moins du monde et de Genève. Ces guerriers du désert, qui depuis si long-temps habitaient des grottes, couchaient sur Therbe , sur la terre nue , à la belle étoile j ne savaient plus vivre dans les villes , loger dans une maison , dormir sur la plume ; ils étaient dans les cités comme des nomades, et au milieu de la civilisation moderne comme des tribus antiques. Leur guide intellectuel, ce n'était pas la raison, c'était l'imagination , le sentiment, ou cette intelligence mystérieuse qu'ils croyaient recevoir immédiatement du ciel; ils ne priaient pas seulement dans les temples, mais partout où ils se trouvaient, dans les rues, sur les places, dans les champs, et de préférence sous le dôme du ciel. Leurs prières différaient des oraisons vulgaires, car ils les entremêlaient d'extases à la manière des peuples primitifs. Dans cette cité régulière et doctorale, leurs assemblées n'inspirèrent que la curiosité, leur éloquence inculte que le dédain, leurs visions qu'une pitié superbe; leur culte fut probablement un objet de scandale. La métropole de Calvin eut peut-être fait enfermer, comme des insensés ou des pertubateurs , les derniers soldats du calvinisme; mais elle se hâta de les expulser de ses murs, à la requête , il faut le croire , de M. de la Closure , résident de France. Genève, qu'ils regardaient comme leur mère spirituelle, Genève qu'ils avaient élue pour leur patrie , Genève refusa un asile
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et un morceau de pain à ces guerriers ; elle laissa cet honneur à un prince catholique, au duc de Savoie. Le comte de Mellarède j son envoyé en Suisse y les accueillit d'abord ; Puis Berne les réunit à Lausanne ( 1 5 nov. 1704 ) , et l'Angleterre et la Hollande se chargèrent de leur entretien , en attendant l'occasion de les fourrer dans quelque aventure.
Après avoir commis la faute de ne pas secourir l'insurrection cévenole lorsqu'elle était victorieuse^ les puissances protestantes eurent le tort bien plus grave de vouloir la ranimer, lorsque ses brigades étaient détruites, ses chefs morts, fugitifs, dispersés. Sollicitées par Miremont, Belcastel, Labourlie, elles accordèrent enfin, pour cette expédition intempestive, trente mille florins. Le corps expéditionnaire, fort de quinze mille hommes, devait prendre Cavalier dans les Alpes et descendre dans le Dauphiné. Miremont, issu de la race royale de France, devait en avoir le commandement nominal , que devaient exercer de fait sous lui le bas cévenol Belcastel et le rouergan Labourlie , Belcastel , lieutenant-général, connu par sa capacité militaire, Labourlie sorti plus ardent que jamais et avec un reflet héroïque de son aventure des Tartanes. Les deux premiers y représentaient les protestants , le troisième les catholiques, de sorte que cette expéditiouy politique et religieuse à la fois, était l'accomplissement du projet originel de Labourlie , lequel consistait, si on se le rappelle, à rétablir la ncienne constitution de la monarchie abolie par Louis XTV. Les armées du monarque occupaient, il est vrai, les Alpes; mais ils comptaient qu'au printemps
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prochain le prince Eugène rouvrirait les passages en culbutant devant lui Vendôme et Lafeuiilade. Malheureusement il y avait rivalité entre ces trois chefs, et par conséquent nul accord; ils se défiaient les uns des autres; chacun agissait pour soi; chacun avait son émissaire. Miremont avait Fiottard, Belcastel un nommé Villas , et Labourlie un certain Rocairol. Us envoyèrent en Suisse leurs agents avec Tordre de préparer les voies pendant l'hiver; Fiottard même y était déjà lorsque les camisards arrivèrent à Genève. Il leur apprit la prochaine expédition de' Miremont; et même engagea les chefs à retourner en Languedoc pour annoncer aux peuples l'arrivée du prince et de l'armée libératrice. Ces exilés ne pouvaient pas vivre loin des Cévennes ; tout rappelait leurs cœurs vers leurs montagnes natales, tout les y ramenait y leurs familles, leurs biens, leur gloire passée, l'habitude de la liberté du désert, cette invincible mélancolie de Texil, et les ennuis et le repos, et même l'indigence; car l'hospitalité HoUando-Britannique les empêchait à peine de mourir de faim à Lausanne. Catinat, Castanet, Salomon, Lafleur, Larose, Elie, Ametet les brigadiers recevaient seulement quinze sous par jour; les capitaines et les lieutenants dix; les sous-officiers huit; et les soldats six. Us cédèrent donc à leurs besoins et à leurs regrets non moins qu'aux invitations de Fiottard, et qu'à l'exemple de Villas , qui voulut rentrer avec eux en France. L'impatient Catinat tenta le premier les dangers du retour. Vers la fin de novembre (1704) il partit avec son lieutenant favori François Sauvaire. Ce jeune camisard, plus connu sous le pré-
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nom caressant de Franceset, était de Beauvoisin, à peine âgé de vingt ans, de petite taille» mais léger comme le zéphir, et rendant ^ avec l'ardente naïveté de son âge , mie espèce de culte d'admiration et de tendresse militaire au valeureux Catinat. Ils furent accompagnés du brigadier Flessières , de Sumène. Au commencement de février (1705), Castanet se mit en marche avec sa femme Mariette; et, quelques jours plus tard, £lie, Fidel , Fages, Lafleur, Atger-Lavalette. Saiomon et Larose n'eurent pas le temps d'effectuer leur évasion ; l'ambassadeur français les fit arrêter avec tous leurs cami-' sards; ils furent rélégués à la Neufviiie, dans le Porentrui, d'où on devait les bannir encore pour les éloigner des frontières de France.
Dès que le projet de l'expédition cévenole fut connu en Hollande, une foule d'intrigants et d'aventuriers sollicitèrent d'y prendre part. Le plus habile d'entre eux, nommé Daniel Sallier, offrit d'insurger le Vivarais, sa province natale, prolestants et catholiques, peuple, bourgeoisie et noblesse. Recommandé par le réfugié Cliguet de Brabant, maître des postes à Leyde, il eut l'art de séduire le comité directeur des affaires camisardes, et, par son moyen, les états généraux, qui le reconnurent pour leur émissaire. Ils lui accordèrent un brevet de capitaine , une pension de six cents florins , dix mille livres à toucher à Genève pour préparer le soulèvement, et cent mille payables après son explosion. SaUier partit de La Haie sous les noms convenus de Laurence et de Labatie, et sous la désignation de \ homme du 9 marsj jour de son départ pour la France. Mais
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arrivé à Genève, le fourbe, satisfait d'avoir obtenu une pension et de l'argent , voulut jouir en repos de son bien-être sans se risquer parmi les gibets de Bâville; il convainquit d'Arzeliers qu'il était plus prudent de préparer l'insurrection depuis Genève, et qu'à la veille du soulèvement il serait t«mps de se rendre dans le Vivarais. Il resta donc, se vendit à la France comme à la Hollande, à Bâville comme à Hetnsius, et, instruit de tout ce qui se tramait à Londres, à La Haie , à Genève , à Turin , à Nismes , le traître se tint au centre de ses intrigues, comme une araignée au œntre de ses filets. De sorte qu'au lieu d'entreprendre l'insurrection du Vivarais , il fit échouer celle des Cévennes en avertissant à mesure Bâville des hommes ou de l'argent qui partaient de Suisse pour le Languedoc.
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fut découvert par les miquelets et conduit dans la citadelle de Montpellier. Interrogé par Bâville^ il avoua tout : « 11 est vrai, répondit-il , c'est moi qui, par ordre de l'esprit , insurgeai les Ce venues. » — « Tu fis des merveilles y lui dit Bàville en ricanant, tu n'as qu'à te préparer aux plus rudes supplices ! » — «Je suis résigné à la volonté de Dieu, répliqua le prophète. » Ses aveux le sauvèrent de la torture; mais si de simples, camisards, des femmes, des enfants mêmes, avaient été pendus, roués, quel ne devait pas être son supplice à lui, l'un des fondateurs de l'insurrection ? Mais il restait serein et souriait aux menaces de ses juges. L'esprit l'avertissait intérieurement de sa délivrance, qui vint effectivement d'où il ne l'eût jamais attendue. Le curé de Saint-Martin-de-Corconac, dont il avait sauvé la vie, et Lalande, par un motif inconnu, demandèrent sa grâce, le prêtre à Bàville, et le général au roi. Son supplice fut commué en une détention perpétuelle dans la fameuse tour de Constance, à Aiguemortes. Nous le verrons bientôt sortir de ce sépulcre.
Cependan t Ra vanel , Claris , Montbonnoux, avertis par des lettres de Malplach et de Flottard, attendaient les chefs caraisards qui revenaient dans les Cévennes. Catinat, parti le premier de Genève, arriva avant Noël ( 1704)* U avait heureusement longé le Rhône jusqu'à Avignon, calculant sa marche sur la foire de Saint- André, qui dure huit jours, et confondu dans la foule des marchands et des bestiaux, il rentra en Languedoc par le pont de Villeneuve, célèbre dans les vieilles ballades. Il courut vers la caverne où Fattendaient ses amis,