‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 46 sur 96 · LIV. IX, CflÂP. H · texte numérisé non relu

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Enfin ils convinrent que les agents du parti tiendraient, pour se concerter, tantôt dans une maison tantôt dans une autre^ jamais dans la même, des conventicules nocturnes , et ils se donnèrent pour se reconnaître des mots de passe et des signes mystérieux, (i)

Pendant tout l'hiver , l'insurrection s'organisa en silence dans les villes et les bourgs où des armes fiirent introduites dans des chariots chargés de fumier. Toutes les manœuvres clandestines furent faites^ avec tant de mystère et de bonheur que rien ne fut éventé. Bàville même ignorait encore le retour des chefs camisards. Le bruit s'était d'abord répanda que Catinat avait réparu et se cachait dans les Cé^ vennes; mais après des recherches exactes qui ne produisirent aucune certitude ^ Bàville crut que cette rumeur n'était qu'un avis perfide donné par les protestants, ou qu'une fausse alarme des ca« tholiques qu'épouvantait le fantôme de ce dief redouté. Mais il ne tarda pas à en avoir une preuve irrécusable. Le désir de revoir sa famille , et l'es* poir de recruter des conjurés parmi ses parents et ses amis , ramenèrent Catinat au Caila. Maurei , son frère aîné , effrayé de son retour et de ses propositions, et ne voulant ni le perdre ni être son complice, le repoussa du seuil paternel, lui donna le temps de s'éloigner^ et, pour &a sécurité personnelle, fut aussitôt le dénoncer vaguement au curé du lieu. Le prêtre écrivit à l'intendant qu'on avait vu Catinat roder autour de Nismes , et qu'on ne doutait pas que ce chef téméraire ne machinât

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quelque pernicieux complot Mais Bàville, qui ne vit dans cet avertissement qu'une répétition de la rutneur populaire , répondit au curé que sans né- * gliger son avis, il désirait, pour y croire et en profiter » avoir des preuves positives. Jje prêtre lui confirma la nouvelle par une seconde lettre plus explicite dont il chargea le frère de Catinat qui se rendit à Montpellier. Bàville en acquit la certitude de la boodie même de Maurel. Il lui donna deux louis d'or, et lui promit une grande récompense s'il procurait la soumission, ou Féloignement de son frère, ou bien , en cas de refus, son arrestatioir. Maurel, effectivement^ écrivit à Catinat que s'il voulait se rendre, il obtiendrait certainement sa grâce; que s'il refusait, il devait de nouveau sortir de France; mais que s'il persistait dans ses projets, ils s'entr'égorgeraient à leur première rencontre. Un mélange de faiblesse et de violence tragique semble avoir été le caractère distinctif des Maurel. Catinat méprisa ses promesses comme ses menaces , qu'il croyait irréalisables. Le capitaine Lautbier, du Caila, déplorant les malheurs ou se précipitait soh ancien et valeureux compagnon d'armes, lui écrivit expressément pour l'engager à rentrer au service du roi. « J'ai quitté, répondit Catinat, le service des hommes pour celui de Dieu, je ne veux plus l'abandonner ! » 11 ne pouvait plus s'arrêter dans son vertige; il était irrésistiblement attiré par le triomphe où le sépulcre. En apprenant qu'il avait repoussé les offres et les conseils de son frère, et connaissant son naturel ardent et impétueux, Bâville, comme l'avoue naïvement le prêtre de Saint-Germain, se repentit de ne l'avoir pas /ait

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fusiller en secret^ lorsque en se rendant à Villars, il tint dans Nismes des propos audacieux contre le roi (i). Ainsi fut découvert le retour des chefs camisards.

Bâville un jour vit paraître à la porte de son hôtel y à Montpellier, la femme de Castanet. Elle allégua que n'ayant pas de quoi subsister, elle avait été forcée de quitter Genève où elle avait laissé son mari; mais qu'elle demandait un passeport pour quHl pût aussi rentrer en France et s'établir paisiblement à Massavaque. Mais instruit peut-être du retour de Castanet, Bàville fît écrouer sa femme dans la citadelle. Ce stratagème, conçu pour dérober [sa marche à l'ennemi , ne réussit pas au chef camisard; néanmoins il évita les pièges et les espions de Bàville. Ce pauvre prince de l'Aigoal, déguisé en mendiant , portant les haillons , la besace, le bâton , et tout l'attirail de la misère , traversa le Rhône à la nage, et descendit par le Yivarais. Pour donner à sa femme le temps de venir le retrouver, il allait lentement, et prêchait dans les cantons protestants; il évangélisa notamment une soixantaine de fidèles dans les cavernes de la Gorce. Il atteignit heureusement ainsi l'Ardèche et les portes des Cévennes. Mais inquiet de ne pas revoir sa femme , il lui écrivit imprudemment de venir le rejoindre à Vallon. Cette lettre, interceptée, fut remise à Bàville, qui dépécha aussitôt deux courriers : l'un au commandant de Vallon et l'autre à celui de Saint- André-de-Valborgne, avec prdre d'arrêter le chef camisard, pendant son séjour à

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Vallon ou à son arrivée à Massavaque. Mais soit prévision tardive du sort de sa lettre et du danger où le jetait cette imprudence , soit impatience de rentrer dans ses montagnes natales , il eut hite de quitter Vallon , et Torsqu'on vint pour Ty saisir , il avait depuis trois heures passé l'Ardèche. Detix prophètes du Vivarais raccompagnaient: Boyer^ de Vallon, et Vallette, de Vais, l'ami de Gabriel, celui-là même qui livra le combat de Tauzuc où (bt vaincu et tué le capitaine Tirbon ( 1 689). Un soir, une grosse pluie les força de chercher, pour la nuit, Tabri d'un bois. Des paysans les ayant aperças coururent avertir le chef du poste suisse de Rivière, sur la Cèze. Ce capitaine, nommé MuUer, vint avec quarante hommes , les cerner dans ce boit. Après en avoir occupé l'unique issue, il pénétra dans le fourré, fit sa battue et délogea les fugitifr qui allèrent tomber dans l'embuscade. Julian, lieutenant des milices, qui commandait le poste, en ayant aperçu un à cinquante pas, lui tira son coup de fusil, l'abattit et lui coupa la tête : c'était le malheureux Boyer. Un domestique des doctrinaires en relança un second, l'atteignit , appela de l'aide, et p«nrvint à le lier : c'était Castanet. Valette échappa à la faveur de la pluie et de la nuit ( 18 mars). Mais ;\ Taubedu lendemain, s'étant dirigé vers une bergerie, il fut soupçonné, garrotté, conduit à Rivière où était Castanet. Muller les envoya à Montpellier où Castanet entra portant à la main la tote de Tinfortuné Bover.

lU%nlle qui eut voulu lui arracher le secret, à demi connu, de la conspiration* Tessaya vainement à rinterrogïUoire et dans la torture. Mais Valette

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qui savait peu de chose, à la vérité ^ révéla beaucoup. Castanet fut condamné à la roue , et Valette au gibet ( a6 mars ). Leur supplice eut lieu ^ en présence de dix ou douze mille personnes, sur Fesplanade du Peyrou. Le malheureux Castanet souffrit des douleurs horribles, et poussait d'affreux hurlements. Cependant il mourut avec une constance digne du prophète de TAigoal. Trémondi, curé de Notre-Dame, et Plomet, chanoine de la cathédrale, debout à ses côtés, troublèrent ses derniers moments par des exhortations qui lui étaient odieuses. Impatienté à la fin : « Retirez-vous, s'écria-t-il , retirez-vous, sauterelles du puits de Tabime! Que venez-vous faire ici, maudits tentateurs ?» — « Vous consoler dans vos souf- .france, répondit l'abbé Plomet, adoucir vos peines et vous rendre bien pour mal, bénédiction pour malédiction , selon le précepte de l'Evangile. » — « Bourreau , bourreau, achève ton œuvre, s'écria Castanet encore! » — « Dans le triste état où vos péchés vous ont réduit, répondit l'abbé, vous ne devez avoir d'autre volonté que celle de Dieu. Si TOUS avez à demander quelque chose à ce ministre de la haute justice, c'est de différer le dernier coup de votre tourment, pour veus donner le temps d'expier par vos maux et par le sang qui coule de vos plaies, tant de sang que vous avez répandu. » — « Je veux mourir dans ma religion, répondit le prophète, parce que j'y suis né ! » Ainsi périt Castanet, sans faiblesse, ni sur la sellette, ni dans la torture, ni sur Téchafaud. Sou suplice causa un vif plaisir à Bâville, qui regardait ce chef, à tort sans doute, comme le plus intelligent et le plus

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dangereux par ses manières et son éloquence populaires. Il eut un violent désir d'envoyer sa femme au gibet ; mais elle était enceinte. Elle accoucha d*une fille dans la citadelle. Après les troubles, elle revint dans le Gévaudan et obtint pour son enfant la restitution des biens de son mari. Cette orpheline, unique rejeton de sa famille, épousa un nommé Malaval , et c'est sous ce nom que la postérité de Castanet existe encore aujourd'hui à Mas^ sa vaque, (i)

Le retour des chefs camisards , les indices de complots formidables, et le sourd. frémissement de^ Cévennes déterminèrent enfin Bliville à demander un commandant militaire; Berwick fut envoyé en Languedoc. Jacques, duc de Berwick, était fils naturel de Jacques II, roi d'Angleterre et d'Ara* bella Churchill, sœur de Marlborouck. Quoique né d'une mère protestante et du parti Wigh , il était catholique comme son père, attaché au parti royaliste, et avait suivi dans l'exil les Stuart détrônés. Louis XIV favorisa ce jeime lord, qui devait être une des gloires militaires de la France. Lieutenantgénéral, il venait de commander en chef, et avec succès, en Espagne, d'où l'avait fait rappeler quelque intrigue de la camarilla de Philippe Y. Il était âgé de trente-cinq ans, de haute taille, d'une figure gracieuse et d'une belle àme , mais Tune et l'autre avec un peu de raideur, de dureté et de taciturnité anglaises. Ainsi Berwick et les catholiques irlandais exilés venaient combattre en France pour le catho-

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licisme et la monarchie absolue de Louis XIY, contre ces mêmes Français protestants qui, exilés aussi, les avaient expulsés d'Angleterre où ils avaient fait triompher le protestantisme et la monarchie tempérée de Guilhaume d'Orange (i).

Berwick arriva à Montpellier, le jour même de l'arrestation de Castanet (le 17 selon Courte le 19 selon Bnieys ); Bâ ville lui fit connaître le génie des peuples du Langudoc, le retour des chefs camisards, Tattente où ils étaient de sept à huit mille hommes, de bons capitaines , d'armes que la flotte ennemie devait débarquer sur la plage, et de la division orangeo-vaudoise qui devait descendre des Alpes. Il ne lui cacha pas que leur apparition produirait vraisemblablement quelque insurrection dans les Cévennes, montagnes, ajouta-t-il, semblables à l'Océan dont après la tempête les flots irrités conservent longtemps encore leur frémissement et leur murmure orageux, (a)

U n'y avait pas de temps à perdre. Le printemps fusait sortir des cantonnements et des ports les armées et les flottes ennemies. Berwick, dans un si grand danger , ne disposait que de très-peu de troupes: il ne restait en Languedoc que deux bataillons de Hainault, un de Cordes, trois.de suisses, les dragons de Saint-Sernin , les trente-deux compagnies de fusiliers de la province et treize de miquelets; non plus ces mignons célèbres, venus sous Montrevel , mais de nouveaux appelés par Yiliars pour remplacer les premiers, dont les osse-

(t) Mémoires de Saint-Simon, (a) Brneyt, lifrezi, page ib. Loarrc^ Uoily tome 4» P*g« s5.

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tnents gisaient dans les torrents des Céveunes. PàlmeroUe commandait toujours ces [bandes pyrénéennés. Berwick augmenta la force effective de ces troupes par l'activité et la multiplicité des pelotons; il dissémina des postes dans les campagnes les plus remuantes , principalement dans la Vaunage et la plaine de Nismes : il mit à Uchau quarante hoin» mes, à Coudognan trente, à Aigremont dix-huit, à Bemis cinq. Des postes pareils furent établis à la Tour-Magne, aux ponts de Lunel et de St-Nicolas. Jour et nuit des patrouilles bourgeoises recherchaient les assemblées, les suspects, les armes. Berwick et Bàville parcoururent Nismes, Uzès, Alais, Anduze,Saint*Hippolyte, Sommières,exhor^ tant les peuples au repos et à la fidélité. Ils visitèrent la plage depuis les bouches du Bhône jus* qu'à Narbonne, placèrent des camps et des vedettes sur les lieux accessibles aux vaisseaux, aux passages des étangs, et principalement au grau et aux pinèdes d'Aiguemortes, le point du littoral le plus menacé des flottes et le plus voisin des Cévennes. . r^ commandement de ces postes maritimes fîit donné au colonel de Grandval.

Ces supplices et ces mesures rigoureuses avertissaient les conjurés de se bâter. Boéton , qui possédait non loin de Lunel une maison isolée, les y réunit une dernière fois : tous s'y trouvèrent , Câtinat, Ravanel, Montbonnoux, Claris, Franceset et les derniers venus de 1 étranger. Villas, Elie, Fage, Laileurqui, plus heureux que Castanet, étaient arrivés sains et saufs au rendez- vous. Les bourgeois y fureur représentés par deux riches marchands de soie de Nimes : Alison et Alègre. Le jour du soulè*

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