‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 52 sur 96 · LIT. IX, CSAP. IV. S · texte numérisé non relu

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pour cela ! » Et pour décharger son cœur du poids du soufflet que la prudence lui avait fait supporter avec une résolution inaccoutumée, il accompagna ces mots de quelques injures énergiques contre le major , qui, redoublant de lâcheté brutale , blessa à la face, d'pn grand coup de plat d'épée, le chef camisard enchaîné; car c'était effectivement Ravanel.(i) Le second, assis près de la cheminée, le front incliné sur sa main, se nommait Jonquet, de Saint- Chaptes, paysan âgé de trente ans environ, de haute taille et d'une belle figure ombragée de cheveux châtains. Il avait été brigadier dans la légion de Cavalier et désigné à YiUars comme capitaine d'une compagnie de ce régiment cévenol, que le chef camisard devait conduire en Portugal. Cette famille nombreuse, établie à Sainl*Chaptes, à Valence, à Casteluau, dans le diocèse d'Uzès, fournit à l'insurrection plusieurs guerriers et plusieurs martyrs. Celui-ci, surpris dans ime attitude pensive, où peut-être son esprit lui révélait intérieurement sa destinée, y parut tout résigné et s'abandonna aux archers sans sortir, pendant tout ce tumulte , ni de sa méditation ni de son silence. Le troisième était Villas , petit - fils d'un ministre et fils d'un médecin de Saint-Hippolyte, âgé de vingt-cinq ans, decoslume, de langage et de manières élégantes ; il portait épée. Réfugié fort jeune en Angleterre, il avait servi en qualité de cornette clans le régiment de Gallowai , et obtenu la confiance du général Belcastel, son compatriote, qui, pour préparer l'insurrection, l'avait envoyé en Suisse,

(i) LouvreleoU , tome 4 » P«6« ^o.

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et de là dans les Cévennes. Mais soit, comme agent de Belcastely soit légitime sentiment de sa capacité, soit, comme on Ta dit, orgueil de naissance, il voulut inconsidérément supplanter les héros camisards et obtenir le commandement suprême. Les suffrages des conjurés trompèrent son espoir ambitieux; il en conçut un tel dépit qu*il fut proposer à Bâville de lui livrer Catinat et Ravanel qui Pavaient emporté sur lui. Bâville, alors occupé, le . renvoya à une autre heure. Mais Villas, repentant sans doute, ne revint pas trouver l'intendant, devant lequel il devait expier sa faiblesse criminelle, en reparaissant non plus comme traître mais comme martyr. Ravanel, Jonquet et Villas, enchaînés ensemble , furent conduits au fort ; et Sandricourt fit aussitôt partir pour Montpellier une estafette chargée d'annoncer leur arrestation à Bâville et à Berwick.

Comme Lestrade et Barnier entraient, Henri Alison , le maître du logis , et Jean Lacroix , son gendre, marchand de soie comme lui, sortaient de la salle où étaient les camisards. Us s'esquivèrent dans l'ombre, et devinant, au tumulte, qu'on arrêtait Ravanel et ses compagnons, ils grimpèrent sur les toits. On les chercha vainement; mais afin qu'ils ne pussent échapper, l'île resta toute la nuit investie de soldats. Des sentinelles furent placées sur les donjons voisins, sur les clochers et notamment sur la tour de l'horloge de l'ancien hôtel -de -ville. Quand le jour parut, l'une d'elles aperçut les fugigitifs blottis derrière une cheminée sous le rebord d'un toit plus élevé que celui de leur maison. «Descendez, descendez, leur cria la sentinelle !

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Sinon je vais tirer sur vous ou vous jeter en bas! » Ils descendirent et furent conduits au fort. Deux heures auparavant Lestrade et Barnier avaient arrêté dans son lit Alègre ; il était le trésorier de la conjuration et recevait, par le Hainault, les lettres de change venant de Hollande et d'Angleterre. Ils trouvèrent dans le cabinet de ce riche marchand de soie six mille livres contenues dans une seule bourse, qui furent déclarées de bonne prise comme argent camisard. Catinat était couché dans la maison; mars au bruit que firent les soldats en arrêtant Alègre, il s'était jeté dans Tembrasure d'une porte masquée par la courtine du chevet du lit, et on ne le découvrit pas. Dans la salle de Ravanel et de ses compagnons on trouva quelques plats et assiettes d'étain qui avaient servi à leur repas; quelques-uns appartenaient à Alison ; les autres étaient à Jean Lauze , hôtelier qui avait apprêté leur souper. Cette vaisselle fit arrêter Lauze, sa mère, veuve et vieille, et sa servante. L'hôtelier de la coupe d'or, chez qui Ravanel avait deux jolis chevaux, fut aussi incarcéré, ainsi qu'un prophète connu par le surnom de Lajeunesse. Et pendant tout ce dimanche ( 19 avril ) les prisons se remplirent de monde.

Nismes, qui s'était endormi en paix, fut étrangement surpris à son réveil de se trouver comme en état de guerre. Les protestants craignirent une Saint- Barthélemi ; l'épouvante les poussa par troupeaux dans les églises, aux pieds des prêtres; ils les suppliaient de les admettre à la confession et à la communion, dont ils s'étaient éloignés avec horreur aux fêtes de Pâques. Ce matin même Bâville et Berwick reçurent le courrier de Sandricourt. Ils

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arrivèrent le lendemain ( lundi 20 ); ils entrèrent dans Nismes au milieu du peuple effrayé et des sol* dats campés sur les places. Us montèrent au fort el commencèrent aussitôt l'interrogatoire de Ravanel, de Jonquet et de Villas. Toute la semaine les arrestations continuèrent, non seulement dans Nismes^ mais encore dans la Vannage et dans les Céveoaes. Mais, parmi tant de monde, on ne saisissait pas Cati* liât, et c'est lui surtout qu'on voulait. On le cherchait vainement partout, et pourtant Alison avait assuré qu'il était dans Nismes. D'après le conseil de Bâville, Berwick fit publier, à son de trompe, que a celui qui livrerait ou ferait arrêter Catinat recevrait une récompense de cent louis d'or; que celui qui l'aurait retiré dans sa maison obtiendrait sa grâce s'il le dénonçait avant la perquisition générale qu'on allait faire ; mais que, dans le cas contraire, il serait pendu sur le champ à sa porte, sa famille emprisonnée, ses biens confisqués et sa maison rasée. » ( 20 avril ).

En attendant, et de peur de quelque émeute sympathique aux détenus^ Bâville, impatient de les juger, assembla le Présidial. Ravanel, Jonquet et Villas furent conduits du fort au palais. Pendant que les pix>cédures s'examinaient au tribunal, dix dragons gardaient les captifs dans le vestibule, la bayonnette au bout du fusil et pointée sur leur poitrine et sur leur dos. Des sentinelles occupaient toutes les issues, et cinquante soldats campaient dans la cour du }KiUis. Cependant lordonuance de IWrwick produisait son effet Après larrasUtion d\\lègre> Catinat , présumant avec raison qu'cm ne nianquerait |>as do le sou^>çonuer dans un gîte aussi

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suspect, se hâta d'en changer. Berwick effectivement le fit cliercher dans là maison d'Alègre, mais il n'y était plus. C'est alors que le duc, ayant perdu sa Crace, fit mettre, à son de trompe^ sa tête à prix , ameutant contre lui la cupidité et lepouvante. Son nouvel hôte ne fut pas tenté par les cent louis d or, mais il eut peur du gibet; il supplia le proscrit de chercher un autre asile. Le lundi au soir Catinat revint frapper chez la femme d'Alègre; elle le repoussa de son seuil. Il fut chez d'autres conjurés, tous le rejetèrent sur le pavé. Le malheureux n'avait pins d'amis. Il erra toute la nuit dans les rues obscures de Nismes. Le matin (mardi 21 ) une chance de salut inattendue se présenta : deux portes de la ville furent rouvertes, celles de Saint-Antoine et des Casernes ; mais des sentinelles et des commissaires examinent tous les passants. Catinat résolut , pour tromper leur regard , de déguiser sa figure si reconnaissable à son expression étrange et farouche. Il entre chez un barbier, se fait raser, poudrer, pommader, blanchir le teint halé du soleil ; et^ son large chapeau baissé sur les yeux, il tente la sortie par la porte Saint-Antoine, qui ouvre au couchant, non loin des Arènes. Arrivé près du corpsde-garde , devant lequel promenaient le capitaine et le lieutenant, il déplie une lettre et passe hardiment, la face à demi couverte par une main tenue sur sa bouche et par le papier, dont le contenu semble absorber toute son attention. Son stratagème réussit; personne ne l'interroge; il franchit la porte fatale. Cependant le capitaine Charreau , natif de La Rochelle, blessé de ce que l'inconnu passait sans le saluer, dit au lieutenant : « Voilà un

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compagnie deSandricourt. «Ëh bien que veux-tu?» dit Berwick. « Milord , répondit Catinat, je veux vous proposer mon échange avec le maréchal de Tallard (prisonnier depuis la bataille d'Hochtet ). Soyez sur qu'il recevra en Angleterre le même traitement que j'éprouverai en France. » — « Tu ii*as rien de meilleur à m'apprendre, s'écria l'anglais? Et moi je te dis que dans quatre ou cinq heures tu auras les os cassés! » Et pour lui tenir parole, dit le prêtre de Saint-Germain , il le fit reconduire au Palais. Son procès s'était déjà instruit avec celui de Bavanely son inséparable compagnon dans la vie et dans la mort. Qitinat prit place sur la sellette à coté de ses trois amis. Le soir même ils recurent tous leur sentence , que les juges n'étaient parvenus à formuler qu'après un débat assez orageux. Quelques-uns étaient d'avis que Catinat fut tiré à quatre chevaux ; mais la majorité opina pour le feu ^ comme im supplice plus lent et plus violent que le déchirement. Ravanel fut aussi condamné au bûcher; mais comme dans Tinterroeatoire il s'était probablement emporté contre Téglise romaine, plusieurs juges, scandalisés, voulaient qu'on lui fit préalablement subir le supplice des blasphémateurs, l'extraction de la laague. Jonquet fut con« d«imné A être rompu d'abord, et à être ensuite jeté vivant dans le bûcher de Catinat et de Ravanel; et Villas enfin à être rompu et puis étranglé, l^ jugement portait encore qu ils seraient appliqnés à la question ordinaire et extraordinaire. On commença ixir Villas « et quoiqu'il avouât facilement, le bourreau le travailla pendant doux heures. Ravanel vint après « mais son silence invincible abrégea son

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touraient. Le toiiriuenteur ne put lui arracher un seul mot y ni même un seul soupir ; cet homme semblait de fer. Catinat fut le troisième ; se voyant robuste et musculeux, il bravait les géhennes ; mais ses grands os, plus accessibles à la douleur , trahirent sa constance. Il dénonça un armurier de Nismesy nommé Rougier, qui lui avait fourbi ses armes et vendu quarante fusils. Bâville le fit arrêter aussitôt. Il dénonça encore un châtelain de la Nef, près des Ganges, nommé Charles de Saint- Julien , avec qui il avait déjeuné le jour qu'il s'était rendu en chaise roulante à Montpellier. Bâville lança, aprèsce gentilhomme fugitif^ Barnier qui le ramena le lendemain. Enfin , Jonquet ne fit presque pas de révélations.

Pendant leur torture , on préparait le bûcher et l'échafand. Bâville les fit dresser au bout du coursy tus à vis le glacis qui mène aux barrières de la porte du fort , au nord de Nismes. Celte place, qui n'est autre que celle de la Boucairie , avait déjà vu naguère le supplice de cin(j chefs camisards autour du cadavre de Roland. Cet ancien abattoir de la cité dut à sa proximité du fort Thoirible gloire d'être le théâtre de toutes ces boucheries humaines. Comme la torture avait duré jusqu'à huit heures du soir, Bâville remit au lendemain Texéculion , soit qu'il redoutât une émeute dans les ténèbres, soit qu'il voulut terrifier les protestants par le spectacle de la fin tragique des plus illustres guerriers cévenols. A demi-brisés, ils passèrent donc encore la nuit dans les cachots. A dix heures du matin, ils furent conduits sur le lieu fatal ( mercredi 22 avril). Un double rang de troupes françaises et suisses

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entouraient le bùcber et i*échafaud. Dès qu'ils paru* renty tous les tambours battirent pour étouffer les derniers accents des martyrs. Catinat et Ravanel furent placés sur le bûcher, assis dos à dos , liés au même poteau par une chaîne de fer passée au cou et à la ceinture. Dès que Ravanel vit briller U flamme qui devait le dévorer, il entonna, d'une voix forte et palpitante, une hymne de mort; mais U nuit avait été orageuse ; le bûcher trempé de pluie s'enflamma difficilement. Des femmes, que la guerre cévenole avait rendues veuves, apportèrent des fagots secs pour accélérer les flammes. Pendant que la bourrelle attisait le bûcher, et jetait sur les martyrs des brins de ramée et des flocons de feu , le bourreau monta sur Téchafaud, rompit les os à Jonquet et le jeta dans le brasier où on le vit remuer encore. Ensuite, il rompit et étrangla Villas. Tous les quatre marchèrent à la mort sans faiblesse , si non physique du moins morale, et, comme dit un prêtre, ai^ec une constance féroce. Cependant Ravanel ne cessait pas de psalmodier , mais Catinat se tordait douloureusement. Un reste d'orage poussait les flammes sur Ravanel, dont elles terminèrent bientôt les souffrances et les cantiques ; mais elles consumèrent lentement Catinat, et son horrible agonie dura long-temps encore après que son compagnon ne fut plus que cendre. Ainsi périrent ces deux héros du désert. Suppliciés sur TEsplanade, . comme la foule des victimes vulgaires, ils eussent pu, du haut de leur bûcher, voir, au loin dans la plaine , le champ de bataille où, deux ans auparavant, ils avaient vaincu le comte de Broglie. Depuis ce jour glorieux, ils avaient partagé tous leurs

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hasards, tous leurs revers , toutes leurs victoires , et jusqu'à ce dernier triomphe de la mort et du martyre. Leurs noms fraternels ont une même couronne de lauriers, de cyprès et de palmes, (i)

(i) LooTreleail, Ltbaame, Braeyti otc.

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