‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 53 sur 96 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Les révélations arrachées aux che£s de la conju^ ration avaient confirmé la déposition du genevois, touchant Tinvasion de Mireraont, en Dauphiné^ la prochaine apparition de la flotte anglo-hollandaise et son projet de s'emparer de Cette, afin d'avoir y dans le golfe , une abri pour ses vaisseaux et une porte toujours ouverte sur le Languedoc. Berwick transmit ces révélations au duc de Lafeuillade qui commandait l'armée des Alpes; et laissant Bâville continuer à Nismes le procès des conjurés, il parcourut le littoral, depuis Tembouchure du Rhône jusqu'à celle de l'Hérault , fit construire des tours, doubla les postes militaires, établit des signaux qui, se répondant de promontoire en promontoire, devaient , à l'apparition des voiles ennemies, en transmettre rapidement Tannonce à tous les camps échelonnés sur la plage.

Cependant Bàville procédait à l'interrogatoire d'Henri Alison , de Lacroix , son gendre, d'un autre Alison, son cousin, d'Alègre et des autres conjurés de Nismes. Il leur fit conseiller indirectement de révéler le secret de la conspiration, pour qu'ils se

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rendissent', par leurs aveux et leur repentir, dignes de la clémence du monarque. Les vieux résistèrent à cette insinuation perfide ; mais Lacroix , jeune homme de peu^d'énergie , donna ^considérément dans le piège, et perdit ainsi ses complices sans se sauver lui-même. Entre autres révélations, il en fit une singulière qui surprit étrangement le public et donna lieu à bien des propos malins. ^11 désigna, comme recelant un amas d'armes, la métairie des jésuites, située dans la plaine de Nismes : ce domaine s'appelait Saint-Jacques, du nom du feu révérend père Adelmann, confesseur de madame la Dauphine de Bavière. Ce jésuite allemand qui l'avait acheté des libéralités de cette princesse , l'avait légué à ses confrères de Nismes. Bâville; étonné d'une déclaration si invraisemblable, envoya néanmoins un détachement de dragons fouiller la ferme indiquée; les soldats revinrent sans avoir rien découvert ; et l'intendant crut que Lacroix avait voulu compromettre les révérends pères; mais le conjuré affirma de nouveau que les armes devaient s'y trouver, à moins qu'elles n'eussent été transférées depuis peu au moulin de madame de Rochemore, sur le Vistre. Bâville y envoya les dragons, et les jésuites tremblaient d'être impliqués, à leur insu , dans la conspiration , comme on le murmurait déjà dans le monde. Leur frayeur, d'autant plus vive que le motif en était mystérieux, avait un fondement réel; Lacroix disait vrai. Galoffre, de Bouillargues, leur fermier, et l'un des conjurés, avait reçu le dépôt dans l'idée qu'on ne soupçonnerait jamais des fusils camisards dans un domaine des jésuites. Pourtant il se trompa; mais les armes

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étaient si bien cachées qu'on ne les découvrit pas. Toutefois, prévoyant de nouvelles recherches, il se rendit à Nismes, et, pendant son absence, trois garçons boulangers de cette ville vinrent, par ses ordres, transporter les armes de sa maison au moulin du Yistre. Ils n'avaient pas encore terminé de les enfouir, quand la troupe chargée de fouiller le mou* lin suspect arriva; ils abandonnèreât précipitam* ment leur travail, et, s'éloignant un peu, se tapirent dans les herbes hautes d'un pré. L'officier des dragons dit au meunier nommé Fabre : a Avez-vous ici quelque étranger ?» — «Je n'en ai aucun » répondit-il. Malgré cette réponse positive, l'officier entra dans la maison , et les premiers objets qu'il découvrit furent un justaucorps militaire et un sabre. «Ah! frippon, s'écria-t-il, livrez-moi le camisard à qui ceci appartient et les armes qu'on a transportées de la métairie des jésuites ici ! » — « Je vous jure, repartit le meunier du ton le plus assuré, que j'ignore absolument de quelles armes vous me parlez; ce sabre et ce justaucorps appartiennent à un soldat catholique. » — a Attachez-moi ce coquin à cet arbre, dit l'officier à ses dragons, et qu'on le] fusille à l'instant ! » A ces mots, la meunière éperdue, tombant en larmes à ses pieds, lui promet de tout révéler , et lui montre la cachette encore inachevée ; il y trouve vingt-sept fusils, onze paires de pistolets, quelques sabres, un baril de poudre, un sac de balles et du plomb en masse. Il fait investir le pré , et l'on saisit dans rherbe les trois boulangers et un déserteur de la garnison de Nismes, qui avait couché la nuit dernière au moulin avec treize camisards. Dès qu'on

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voulut les lier, ils luttèrent Tigoureusement, et une fois garrottés, refusèrent obstinément démarcher.. Mais après avoir chargé sur un chariot les armes et les munitions^ les dragons attachèrent le meunier et ses complices à la queue de leurs chevaux. Arrivés sur TEsplanade deNismes^ ils donnèrent tout à coup de l'éperon et entrèrent au galop par la porte de la Couronne^ tramant dans les rues ces malheureux tellement meurtris, que cette barbarie arracha au peuple indigné des larmes et des huées. Cependant, sur les déclarations de la meunière, un détachenent, parti du moulin, se saisit du fermier des jésuites. Galoffre, formé à la dissimulation à l'école de ses maîtres, ne parut nullement déconcerté lorsqu'on le conduisit au fort. Dans son malheur, il dut éprouver un plaisir secret de l'effroi qu'il avait causé aux révérends pères, tout en regrettant, avec un grand nombre de personnes, de ne pas voir, comme on l'espérait, la Société, cette grande coupable, cette première instigatrice de la désolation du Languedoc, fournir aussi son contingent aux échafauds.

Le vendredi a4 avril , Henri Âlison fut condamné à la roue, sa maison à être rasée, ses biens confisqués. Une des branches de cette famille était dans la magistrature; M. Alison^ procureur-général en la cour des comptes j aides et finances de Montpellier ^ était une créature de Bâville. Tous ses parents le supplièrent d'intercéder en faveur de son cousin malheureux, auprès de l'intendant. Mais, dit le prêtre de Saint-Germain, cet honnête homme qui était un fidèle sersfiteur du loi^ refusa d'écouter la -chair et le sang , et fut insensible à toutes lesjolli'

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cUaiions de parenté. Le fils du condamné te jeta aux pieds de Bâville , qui fut inflexible. Âlison (ut rompu vif. Néanmoins sa maison, Tune des plus belles de Nismes , ne fut point détruite parce qu'elle n'était pas encore payée au propriétaire qui la lui avait vendue tout récemment. Un autre Alison , marchand de soie, inculpé comme lui, s'était si bien défendu qu'on l'avait relâché. Mais loin d'imiter la prudence atroce du magistrat , cet homme généreux , oubliant son propre péril , n'employa sa liberté qu'à plaider chaleureusement la cause de son cousin. Sa tendresse le perdit; Bâville irrité, sur de nouvelles charges, remit la main sur lui et l'envoya au gibet. Aiègre fut condamné à la roue; Lauze^ restaurateur de Ravanel , et Rougier, armurier de Catioat, au gibet. Rougier, qui était veuf, laissait deux petits enfants; il s'attendrit sur l'aban- don de ces orphelins, 6t appeler Tabbé Maillan, son ami, et les lui recommanda ainsi que le peu de bien qu'ils avaient de leur mère. 1^ prêtre exigea son abjuration et lui promit encore de solliciter pour ses restes une sépulture au cimetière de l'Ilotel-Dieu; ce qu'il obtint de Bâville. Le prophète Lajeunesse, de Payrolles, diocèse d'Uzès, mourut aussi sur le gibet. Tous ces conjurés furent suppliciés sur la place de la Boucairie. Quant à Lacroix , dont la fatale loquacité avait perdu ses complices, il obtint en récompense la peine des galères, grâce digne de sa lâcheté et de la clémence de Bâville. La retraite de l'intendant le libéra. N'osant revenir à Nismes, il s'établit à Arles. Mais il ne devait pas jouir de la liberté achetée par tant de faiblesse; la peste vint, et lui amena la mort inexorable qui le traîna devaut Dieu.

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Sémclin , fermier d'un autre moulin situé sur le Vislre , à une demi-lieue dé Nismes, avait souvent donné asile h Franceset, ce jeune et dévoué compagnon de Catinat. L'aventure de son confrère Fabre Tépouvanta ; dans sa frayeur insensée, il se vitdénoncéy perdu, traîné au gibet, et résolut de racheter sa vie en livrant le jeune guerrier camisard. Cette horrible idée, il la confia à sa femme qui non-seulement la trouva juste, mais encore se diargea de l'exécuter pour lui. Elle se rend, non loin de son moulin, au bois de Signan ou se cachaient Franceset, les Daudé, père et fils, natifs des Mages, près de Saint- Ambroix , et Pierre Brun, de Gallargues, camisard célèbre, que son courage et sa taille herculéenne avaient fait surnommer Porteffroi. Ces malheureux, continuellement traqués, n'osaient sortir de ce bois, a Hélas ! frères, leur dit la meunière perfide, que faites-vous ici?» — (c Nous ne savons que devenir, lui répondirent les proscrits , nous n'en pouvons plus; voici deux jours que nous n'avons presque rien mangé, et nous n'osons nous montrer ni de jour ni de nuit de peur d'être pris! » — « Eh ! peureux que vous êtes, répartit la femme, que craignez-vous? Venez, venez hardiment chez moi; vous savez que notre maison vous est toujours ouverte, et que vous n'y avez jamais couru de danger : venez-y donc, vous y trouverez à toute heure au moins du pain , et n'en resta-t-il qu'un morceau, nous le partagerons 1 »

Ces paroles affectueuses d'une femme long-temps dévouée, et sœur du fameux camisard Abraham Rainaud , de Cujargues , entraînèrent ces malheureux. Arrivés au moulin , elle leur prépare un bon

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tout sanglant. Il achevait de rassommer sans les cris et les menaces des dragons ; mais pour jse poinf perdre le prix de son crime, Tavide assassin commença par enlever au moribond les boulons d'ai^ gentde sa chemise, et son chapeau galonné qui valait un demi-louis d'or. Le lendemain matin ^ accompagné du prêtre et des consuls, il fut de* mander le reste de son salaire au gouverneur de Nismes.

Lavalla arrive; on garrotte le camisard; on le conduit devant le chirurgien de Millau pour étan* cher son sang qui coulait à gros bouillons. Pendant qu'on le pansait , Tofficier suisse Chinien revint dans les prés à la recherche de Brun, qu'il supposait blotti dans l'herbe, attendant la disparition des soldais et la nuit. Arrivé près du moulin , il le trouva effectivement dans un fossé, assoupi de lassitude, i^ coté de ses pistolets. Il s'en rendit maître avec le secours du poste voisin du Yistre, et le conduisit i^ Millau où étaient les Daudé avec Franceset. Cependant les dragons blessés dans le combat retournèrent à Nismes. I>es catholiques crurent, en les voyant, que le détachement royal avait été vaincu par les camisards; mais ils furent rassurés quand, sur les cinq heures du soir« panit Lavalla ci^nduisant les quatre prisonniers, trois à pied et Franceset sur un àne; il était en haillons, car les soldats sVtaient hités de le dépouiller* parce que le bourreau ne partage avec personne les vêtements des suppliciés ( mardi a8 avril \ lavalla les mena ilevaul SandriiXiurt* «Depuis que mon fr^re Catinal est mort » lui dit mélancoliquement Franceset, je ne souhaite plus que île mêler mes cendres aux

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siennes ! » Son désir fut exaucé : le lendemain il fut condamné au bûcher ainsi que Brun ; Daudé le père à la roue et son fils au gibet. « Quelle justice, s'écria Franceset, quand il eut entendu sa sentence, quelle justice de faire périr dans les flammes un Enfant de Dieu ! » Le jeudi 3o avril , ils forent suppliciés sur la place de la Boucairie. La meunière du Vistre obtint en récompense la grâce de son mari , et celle de son frère Abraham , que Bâville enrôla néanmoins dans Tarmée royale pour Féloigner du Languedoc. Grâce horrible, clémence fatale; car ces misérables n'échappèrent à Téchafaud que pour être attachés, leur vie durant, au pilori de la réprobation publique, et flétris au front de l'indélébile stygmale des traitres !

Les Fabre, de Gajan, l'un meunier de madame deRochemore, et l'autre son concierge, condamnés comme receleurs d'armes et amis de Catinat, périrent, le premier sur la roue (/|raai ), le second au gibet (lomai). Ils étaient beaux-frères d'un habile orfèvre de Nismes, nommé Plâtre, inventeur d'une horloge, qu'il promenait, comme une merveille, dans toute l'Europe. Les trois boulangers leurs complices, Pierre Sabatier, de Cincens, Jean Joubert, de Massillargues, Jacques Mourgues, de Sauve, et les deux jardiniers de Nismes, Pierre Martin et Bernard Gui , frère du fameux Daniel , l'ami de Cavalier, furent pendus ( 4 mai ). Le rusé Galoflfre, qui avait compromis les jésuites, fut rompu vif , et Isaac Pau , de Nages , faiseur de bas, pendu le même jour ( lo mai).

Elie Marion, Fage, etc., cachés dans Nismes, parvinrent à sortir de ses murs. « Je fus pendant n ao

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six semaines, dit Fage , caché et errant tout ensemble y sans autres moyens de subsister que ceux qui m'étaient fournis chaque jour presque miraculeusement. Ma détresse aurait été grande , car le feu et la roue étaient mon partage , si je fusse tombé entre les mains de mes ennemis. Mais mon bienheureux consolateur ne m'abandonnait pas, et ses bonnes promesses^ souvent réitérées, dont j'avais tant de fois éprouvé la fidélité, étaient ce qui me soutenait. » (i)

(i) Théâtre sacré. LoaTreleoil , Labtame. Toatet cet Tictimes aTeicat des parenta tur les galères de Marseille. Jean et Jacques Fabre , Jacqots Bran , Qiarles Paa ; deax SabatUer , Charles sar V Héroïne , et Fraaçoii sur VjimmMome, Deux Dandé , da prênon de Jean , Tan sar V^marcme •t r«atrt tar la TÎcille EMe.

Liv. Il, eau.

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