‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 58 sur 96 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

Ainsi l'insurreclion intérieure était étouffée dans son sang; et l'invasion, on était prêt à la repousser sur la plage et sur les Alpes ; mais elle ne se montra point ; les alliés n'eurent point cette année les succès que semblait leur promettre la victoire d'IIochtet. Le comte de Toulouse, grand amiral de France, rencontra la flotte anglaise devant Malaga ( mars lyoS ), et remporta sur elle une victoire sanglante et disputée, qui acheva de détruire la marine de Louis XIV dont les imposants débris suffirent néanmoins à proléger encore les cotes du Languedoc. En Italie, le prince Eugène, qui devait culbuter Vendôme sur I^ifeuillade et les écraser dans les Alpes, fut battu par Vendôme, à la sanglante journée de Cassano, au passage de TAda , aunlessus du lac de Come ( août ). En Allemagne eniin, Villai^s^dans une admirable campagne stratégique, repoussa Mariborouck; le vainqueur trUochtot recula sans combat devant le vainqueur de Friodlingue. Ainsi donc, cette année, Louis XIV se montra encore formidable. Dans ce dernier déploiement de puissance et de prosjvérité, l'inva-

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sioD des exilés était, il faut le dire, impossible et son projet insensé. Plus tard même, quand le royaume fut entièrement épuisé et le vieux monarque abattu, Yictor-Amédée et Eugène entrèrent en Provence ; mais Toulon les arrêta, et Tessé, qui n'était qu'un général de dragonnades^ les força de repasser le Yar^

Les puissances protestantes n'ignoraient pas les difficultés d'une pareille expédition. Pourquoi donc encourager les aventureux projets de Miremont et de Labourlie ? Pourquoi renvoyer, sur la foi de quelques intrigants , les camisards en Languedoc ? Et après avoir commis la faute de n'avoir pas secouru l'insurrection cévenole, qui les implorait au nom de leur foi commune et d'un même Dieu, pourquoi commettre encore le crime d'en envoyer les héroïques restes périr sur les échafauds? Quand la nouvelle de la catastrophe de Nismes parvint dans le nord, elle y causa une douleur universelle; Miremont, Belcastel, Labourlie, en furent surtout désolés. Ils se reprochèrent les uns aux autres la iport tragique des Enfants de Dieu; ils s'en pleignirent amèrement aux puissances; ils eu accusèrent leurs agents, Clignet de Brabant, directeur du comité cévenol delà Haye, et surtout d'Arzeliers, qui, selon eux, avait découvert la conjuration en exigeant de Catinat et de Ravanel, pour les quatre cents louis qu'il leur avait envoyés, des quittances tombées entre les mains de Bâville. Ils ignoraient les trahisons de Chevalier, du genevois, de Sallier, d'une foule d'autres intrigants. Pour eux, la conspiration étant étouffée , et la guerre ne leur ayant pas rouvert les portes de la France, ils se disper-

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breuse à sa plateforme couronnée d'une lenteme où brillent, le jour, les armes d'une sentinelle, et la nuit, un phare. Les deux étages qui divisent sa hauteur forment chacun une salle immense, circulaire et comprenant toute Taire de la tour : la supérieure sert de prison aux confesseurs cévenols; à sa circonférence sont placés leurs grabats , au centre le foyer d'hiver et un banc de pierre circulaire. Les ogives des arceaux, d'une élévation prodigieuse, forment à la clef de voûte un soupirail circulaire, qui donne une issue à la fumée et un accès à la pluie et aux vents, et aussi à un rayon du cieL Dans les parois latérales (nulle ouverture que les étroites fentes des meurtrières, qui seules permettent aux prisonniers d'entrevoir le monde des vivants, c'est-à-dire, d'autres tours où gémissent leurs sœurs captives, la cité fiévreuse à demi dépeu- • plée et en ruines, et dans le lointain, les marais pestilentiels dont l'atmosphère méphytique enveloppe leur donjon, semblable à un gigantesque sépulcre au sommet duquel resplandit le phare comme, dans les ombres de la mort, l'espérance qui s'envole vers le ciel.

C'est dans cette tour qu'au mois de janvier précédent, Bàville avait renfermé Abraham ; mais ces voûtes formidables n'épouvantèrent pas le camisard. Quand leurs portes de fer se refermaient sur lui , son consolateur lui disait : a Mon enfant , ne désespère pas, je te retirerai de ce tombeau !» Il y trouve trente-trois captifs protestants ; il leur communique les promesses de l'oracle , et leur rend le courage et l'espoir. Mais comment effectuer une évasion inouie, impossible : il faut percer un mur

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de dix-huit pieds d'épaisseur, descendre d'une hauteur de quatre-vingts pieds, échapper aux regards des sentinelles, fraochir une double enceinte, puis une fois hors du château, traverser des mirais vastes comme des lacs, et faire ensuite vingt lieues pour regagner les Cévennes. Et pour exécuter cette tentative gigantesque , pas le plus petit instrument Mais Dieu qui l'ordonne y pourvoira, lis se mettent à l'ouvrage; et quand leur cœur faiblissait, l'esprit leur disait par la bouche d'Abraham : > Courage, mes enfants, je vous retirerai de ce sépulcre!* Après six mois d'un travail silencieux, invisible, opiniâtre, ils enlèvent d'unej meurtrière une énorme pierre de taille avec son barreau de fer ; l'ouverture pratiquée, ils placent le barreau en travers de l'embrasure, y nouent les couvertures de leurs grabats tordues en cable , et les rejettent en dehors pendantes le long du mur. L'intrépide Abraham qui avait conçu le projet , en tenta le premier Texécutioii hardiment. Pendant une nuit obscure il descend; dix-sept de ses compagnons se laissent glisser après lui au pied du donjon ; mais le dix-septième dérangea tellement le barreau, qu'il passa dans la brèche et tomba avec le cordage et le fugitif, qui pourtant ne se fit aucun mal. Ils évitent les sentinelles, escaK-ident la double enceinte et traversent les marais desst'-chés par la canicule. Cependant cette mésaventure avait laissé seize captifs sans espérance dans la tonr. Lorsqu'ils jugèrent déjk loin leurs heureux amis, craignant qu'une apparence de complicité ne fit appesantir encore leurs fers, ils poussèrent une forte clameur pour appeler la sentinelle du phare, fllaisavantq

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éveillé le major de la forteresse, et celui-ci prévenu M. deBusca , le gouverneur, Abraham et ses camarades, favorisés parla nuit, avaient fait plusieurs lieues dans la direction des Cévennes.

Bàville fut d'autant plus douloureusement irrité de leur évasion, qu'il prévit, non sans raison, que ces fugitifs iraient se réunir à Claris et Montbonnoux. Ces chefs camisards pouvaient susciter une insurrection dont la faiblesse ne laisserait pas que d^étre redoutable à cause du rapprochement de la guerre d'Espagne. Les anglais avaient conquis le royaume de Valence, la Catalogne et pris Barcelonne. Maîtres de ce port, leur flotte pouvait continuellement allarmer le Languedoc, exciter, sinon secourir, les conjurés cévenols. Dans l'impossibilité de les saisir, Berwick conseilla à Bâ ville de s'en débarrasser, en leur proposant une amnistie, du 'service dans les armées ou des passeports pour Genève. Ces proscrits étaient disposés k accepter toutes leurs conditions ; déjà Fage avait écrit à l'abbé de Massiilan pour l'assurer de sa soumission, si l'intendant accordait la liberté à sa mère et leur grâce à plusieurs de ses parents détenus ou poursuivis. Bàville y consentit, et, sur sa parole, Fage se constitua prisonnier dans la citadelle de Montpellier. Elie Marion traita une seconde fois avec Lalande, et obtint une capitulation honorable pour lui , Abraham , Atger et quelques autres camisards. Us se rendirent à Nismes; Fage se joignit à lenr troupe; et ils partirent ensemble pour GMève (août 170$ ).

Montbonnonx qui, l'année précédente, ibrassant Ravanel , juré de ne poser les

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armes qu*à la mort, ne crut pas que le martyre de son compagnon Teùt délié de son serment; il ne voulut pas de l'amnistie , ni Claris, ni Lafleur, ni Fidel. Ils regardèrent Abraham, Fage^Elie, comme des lâches, traîtres envers Dieu; ils se considéraient comme ses défenseurs jusqu'au trépas; ils espéraient en son secours, et que , touché de leur fidélité et de leur infortune, il s'apaiserait enfin, et relèverait, par leurs mains victorieuses, son église abattue et son peuple gémissant. Après Ravanel» Montbonnoux et Claris devinrent le tronc d'où sortirent le peu de rameaux que devait encore pousser l'insurrection cévenole.

Bàville qui voulait avoir les deux chefs camisards morts ou vifs, les fit traquer comme des bétes fauves, et mit leurs têtes à prix d*or. Mais Claris et 3lontbonnoux, errants, sans asile, étaient encore redoutés de ces bandes ignobles que la cupidité ameutait sur leurs traces. On en jugera parce trait, le dernier que nous citerons de la bravoure des milices rurales : Chrétien, capitaine de celles d'Aubais, apprit que, sur les neuf heures du soir, quatre hommes armés de fusils i^daient autour de la bourgade. Ne doutant pas que ce ne fut Claris et ses compagnons, il sortit dans la campagne avec ses guerriers villageois; ces inconnus étaient au contraire des miliciens du voisinage à la recherche aussi des proscrits. Chrétien les rencontra bientôt qui faisaient halte auprès d\u)e fontaine; les deux |>elotons sVntrevoyant dans les ténèbres se prennent mutuellement jH>ur camisards; ils poussent à la fois le qui vive et refusent également d*y répondn-; entin la vedette de la source tire son coup

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