‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 60 sur 96 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Berwick partit le a6 février 1 706 , pour revenir en Espagne où Philippe Y, qui, l'année précédente, Tavait renvoyé sur une intrigue de cqmarîlia , le rappelait au secours de sa royauté chancelante. Lie ig mars, arriva son successeur : Le roi, dit Saint- Simon , touché de la douleur des beaux yeux de madame de Boquelaure, envoya son maricomman" der en Languedoc^ au scandale de toute la France. Dans une histoire aussi sévère que celle-ci , nous nous garderons bien de crayonner le portrait de ce facétieux personnage dont la renommée scandaleuse appartient d'ailleurs exclusivement au peuple, seul capable d'en raconter la burlesque épopée.

Les alliés n'avaient point encore renoncé au fatal projet d'introduire des troupes dans les Cévennés, non plus par les Alpes que barrait le duc de Lafeuillade qui assiégeait Turin, mais par les Pyré-

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nées, derrière lesquelles ils étaient victorieux. Miremonty général désigné de cette expédition future, renvoya en Suisse Flottard, qui fit partir pour ses montagnes natales le fameux Salomon. Cavalier, rappelé de Piémont, laissa son régiment sous le commandement de Daniel, et se rendit en Hollande où Heinsius lui ordonna d'en lever un nouveau. Le guerrier cévenol fit un appel à tous les compagnons qui l'avaient suivi dans Texil et qu'il voulait ramener dans la patrie. Ses lieutenants allèrent annoncer l'expédition aux camisards dispersés en Allemagne; et Saint-Paul , notamment, ce fameux frondeur du Val-de-Bane, fut chercher dans le Wurtemberg, Amet, frère de Roland, Malplach son secrétaire, et le vaillant Larose. Cavalier avait à l'étranger une brillante réputation qu'il avait su cultiver habilement. Les alliés le regardaient comme seul capable de ranimer Finsurrection dans le Languedoc, où les exilés suivraient avec enthousiasme leur jeune héros, et où les opprimés l'attendaient comme un libérateur. Labourlie, qui devait l'accompagner pour opérer en même temps l'insurrection du Rouergue, prit les devants et s'embarqua en qualité de lieutenant-général. Tout semblait favoriser l'expédition. La Hotte française, à demi-ruinée par sa victoire navale de Malaga, ne pouvait s'opposer qiie faiblement à une descente. La fastueuse et frivole incapacité de Villeroi se laissait culbuter par Mariborouck dans les marais de Ramillies; le duc de Noailles levait le siège de Barcelonne; Ruvigni-Gallowai, général de l'armée alliée, avait conquis presque toute l'Espagne, l'archiduc était proclamé roi dans Madrid, et Philippe V,

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sorti fugitif de sa capitale et de son royaume, longeant le revers septentrional des Pyrénées , y rentrait par la Navarre pour rejoindre Berwick dans la Castille, seul point de la péninsule qu'il occupât encore. Sa ruine était telle, qu'à Versailles Yauban conseillait à Louis XIY d'envoyer son petit-fils régner dans ses colonies américaines. Mab le monarque répondit magnifiquement qu'il ne céderait pas un seul moulin de ce legs des deux mondes. Au milieu de tous ces revers , les mouvements de Cavalier et de Labourlie causaient une vive inquiétude à Chamillard, et surtout aux autorités civiles et religieuses du Languedoc.

Cependant Salomon , chargé d'y recevoir , à leur descente, les deux chefs exilés, était parti de Genève au commencement de février, accompagné de deux brigadiers camisards, Pierre Vignes, de Genouillac, et Jacques Veyrac, de Soleyrol, hameau voisin du Pont-de-Montvert. Parvenus jusqu'à Livron , ils résolurent de traverser le Rhône au bac du Pouzin, probablement parce que les bateliers de ces îles étaient en général protestants, et que ce passage, éloigné du Languedoc, devait être moins rigoureusement surveillé. Malheureusement Vignes s'adressa le soir à un catholique nommé Pons Colomb. « Je porte, lui dit-il, quelques marchandises de contrebande; si vous voulez me passer de nuit avec mes deux compagnons vous gagnerez un louis d'or. » — « Je ne le puis, répondit le batelier; il y a défense expresse de conduire aucun voyageur d'une rive à l'autre après le coucher du soleil, et particulièrement en hiver; mais demain, si vous le désirez, je vous passerai de bon matin. » — a Vous

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avez raison, répliquèrent les étrangers, nous concevons votre refus. » Et ils se retirèrent à une auberge de Livron. Le batelier soupçonnant des gens suspects dans ces prétendus contrebandiers, court en prévenir le curé. Ce prêtre , à la tête de quelques miliciens, va, comme im officier de police, investir l'hôteHerie. Il arrête les trois voyageurs, les fouille, et trouve un grand nombre de pièces d'or cousues dans les doublures de la veste de Salomon. De Valence, où ils furent transférés aussitôt, le prévôt de la maréchaussée les conduisit par eau jusqu'au Saint-Esprit, et de là par terre jusqu'à Montpellier ( ati février T706). Bâville averti de leur retour par M. de la Clozure, apprit coup sur coup leur capture à Livron et leur arrivée à Montpellier. Pour s'assurer, par ses propres yeux, de leur identité, il monta tout joyeux à la citadelle. Le lendemain (^3), il commença l'interrogatoire de Salomon ; le prophète de Mazelrosade, imitant la naïveté de son ancien compagnon Abraham, avoua sans contrainte, et même avec un certain orgueil, toute la part qu'il avait prise dans l'insurrection. Mais sur les motifs de son retour, Bâville ni le tourmenteur ne purent lui arracher une seule syllabe. Il fut condamné au bûcher et ses deux complices au gibet. Après avoir fait, en chemise et tenant à la main une torche de cire ardente, amende honorable à la croix de l'Esplanade, au milieu d'une nuée de moines et d'archers, le prophète monta, avec tout l'héroïsme camisard, sur le bûcher allumé devant la citadelle. Du sein des flammes et de son martyre, il vit à ses côtés l'épreuve de ses deux amis qui partagèrent sa constance

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( 3 mars ). Sur les requêtes de Tambassadeur de France, les autorités de Berne 'firent arrêter Flot* tard à Lausanne. « Il faut, lui dit le bailli de cette ville, que les princes qui se servent de gens comnae vous soient bien aveugles. » Bâville demanda qu'on le lui envoyât à Montpellier; mais Tambassadeur anglais Staniant le réclama comme son secrétaire. Il en avait e/Tectivement le brevet et on le relâcha ( i5 mars).

Le duc de Roquelaure et Bâville, escortés de dix dragons seulement, parcoururent les Cévennes. Ils invitaient les protestants au repos, leur ôtèrent leurs dernières armes, les donnèrent aux notables catholiques, avec ordre d^entretenir chacun un ou deux chevaux, et d'accourir au premier appel avec leurs valets. En même temps ils stimulaient les traîtres ameutés après Claris et Montbonnoux. Dans cette extrémité, ces proscrits assemblèrent leurs compagnons et prirent, à l'exemple de Vivens, la résolution terrible de pourvoira leur proprcsûreté en poignardant les délateurs. Us sortent de leur caverne, se divisent par petites bandes de deux ou trois personnes, et chacune de son côté va chercher sa victime. Dans la nuit du 7 au 8 avril , Martin, de Lascombes, qui avait trahi Montbonnoux près de Monoblet; Salles qui, non loin de Sauve, avait saisi I^fond et Bessèile exécutés à Montpellier; Bourguet, ancien camisard infidèle; furent tués. Saint-Julien , gentilhomme delà Nef, hameau voisin de Ganges, subit le même sort* dans la nuit du 29 au 3o juillet , pour avoir dénoncé une assemblée tenue au Masnle BoureL ainsi que Texpliqoait un billet laissé sur son cadavre. Les traîtres devin-

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rent plus circonspects, sans néanmoins cesser leur métier périlleux qu'ils exercèrent encore parfois impunément. Fidel , surpris chez la veuve d*un potier y près de Sumène, périt en combattant avec ses pistolets; son cadavre fut brûlé, un de ses compagnons rompu vif, leur hôtesse pendue, à Sumène (il mai). Le fameux ^Nicolas Moïse, prophète de la troupe de Roland, arrêté à Ners (4 juin), fut, quatre jours après, rompu vif à Montpellier.

Cependant, de Suisse, du Wurtemberg, du Brandebourg, les camisards exilés accouraient en Hollande à Tappel de Cavalier. L'ardeur était vive de servir sous le célèbre chef et de rentrer avec lui dans la terre natale; mais au sujet de l'organisation du nouveau régiment, des difficultés soudaines s'élevèrent entre le jeune colonel et les commissaires anglo-hollandais. Ceux-ci exigeaient que les cadres fussent uniquement composés de. gentilshommes réfugiés; mais Cavalier prétendit avoir le choix absolu de ses officiers. Les commissaires intéressés à ménager ce petit homme y durent transiger avec le pâtre du Gardon, qui consentit enfin à accepter une moitié de nobles , de sorte que le ^ capitaine et le lieutenant de chaque compagnie étaient alternativement gentilhomme et camisard; encore le héros cévenol ne voulut-il admettre dans son état-major que des guerriers du désert. Ce nié-? lange, dit le chroniqueur, paraissait dur aux gentilshommes, associés et même subordonnés ainsi à des officiers tirés de la charrue; mais la misère qui nivelle tout les contraignit à se populariser. Ce débat singulier fait honneur au berger cévenol qui, devenu colonel , ne rougit ni de son origine ni

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<le se5 compagnons. C'était peat-étre aussi de sa part un trait d'habileté. U n'eût point trouvé dans cette noblesse ni l'obéissaace, ni renthoiuiasniay ni même, il faut le dire, cette ▼aleiir camisarde ai célèbre et qu'il devait faire briller de nouveau sar de plus vastes champs de bataille. Saint-Paul fat nommé major de ce régiment , qui , faute d'ai^ent ou d'hommes, n'eut d'abord qu'un bataillon de atpt cents combattants. Au moment du départ. Mira» mont, qui devait commander l'expédition, fîit, on ne sait comment, supplanté par le brigadier de Lillemirais. Cavalier partit enfin pour FEspagat. Les puissances religieuses et civiles du Languedoc^ dont les regards suivaient avec anxiété les mouviez ments du guerrier camisard, virent avec plaisir son embarquement, qui cependant les menaçait. «Ce vaisseau périra sans doute , étant chargé de taat de crimes, disait Fléchier. Quelque orage imprévu s*élèvera et le brisera contre quelque effroyable rocher. Aussi bien ce scélérat serait-il venu périr ici sur une roue. » (i)

Mais lorsque Cavalier arriva dans la péninsule la face de la guerre avait tout à coup changé. Le génie de Berwick et le dévouement des espagnoihv dont* les guerrillas harcelaient incessamment et détruisaient en détail l'armée anglo-impériale, sauvèrent Philippe V, qui rentra en triomphe à Madrid. I^es alliés refusèrent d'envoyer en Langue* doc Coivalier et Labourlie nécessaires en Espagne; mais alors même le Languedoc couvert du c6té des Pyrénées fut menacée du coté des Alpes. Vendôme

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avait été appelé en Flandre pour y réparer les désastres de Yilleroi. Le duc d'Orléans, qui le remplaça en Italie, protégeant le siège de Turin entrepris par Lafeuillade, fut culbuté dans ses tranchées par le prince Eugène. Mais Cavalier n'était plus alors dans le Piémont pour tenter, à la laveur de cette victoire, Tinvâsion du Dauphiné. Ce succès, attendu l'année précédente, arrivait trop tard à l'appui d'un projet exécuté sur un autre point où la fortune des armes ne le secondait plus. A.insi ces plans malheureux manquaient toujours par un côté; d'ailleurs les cévenols, tant de fois trompés, semblaient peu attentifs à tous ces mouvements de guerre, qui n'interrompirent pas leurs travaux rustiques.

Comme la flotte que montait Cavalier appareillait au port d'Ostende, son cousin de Sauve et Durand Fage, échappés naguère aux échafauds du Languedoc, accouraient, mais trop tard, pour accompagner le jeune chef vers la terre natale. Ils suivirent la flotte à Torbai où elle devait prendre quelques régiments anglais, et ne pouvant enfin être admis dans le bataillon cévenol, ils restèrent en Angleterre où quelque temps après Elie Marlon arriva de Lausanne ( i6 sept. ). Les trois camisards se rendirent à Londres où les avait précédés leur i*enommée prophétique. S'il faut en croire Voltaire, les i*éfugiés français allèrent processionnellement à kur rencontre et les introduisirent dans cette capitale, en jonchant leur chemin de feuillages et en chantant des hymnes. Les cévenols, Nicolas Fatio , mathématicien célèbre, Jean Daudé et Charles Portalès, littérateurs érudits, se chargèrent de

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revinrent pas, comme ils l'avaient annoncé, guerroyer en Languedoc où Bâville exterminait chaque jour le reste des prophètes. La dernière victime fut, cette année, Lafleur y de Mazelrosade, surpris non loin du château des Plantiers ( iZ déc. ). Tl avait blessé plusieurs soldats, et luttait encore contre un miquelet, lorsqu'il tomba percé de coups de baïonnette; mais assez vivant^ pour être traîné devant Bâville, et sur la roue, à Montpellier (28 décembre 1706 ). Son supplice clôt le martyrologe de cette année et de ce chapitre, ouvert par celui de son frère Salomon.

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