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CHAPITRE IV

Bâville et Roquelaure partirent en toute hâte, escortés de deux compagnies d'irlandais ( i5 juin 1 709). Des chariots de farine prise sur la portion que Montpellier avait reçue des blés venus du Levant, furent dirigés sur le Vivarais pour nourrir les troupes qui y étaient déjà et celles , qu'à la demande de l'intendant, Berwick allait envoyer des Alpes. A. Nismes, Bà ville ordonna au présidial de terrifier le pays par la condamnation des quatre-vingt-douze incriminés du Cornon, déjà sur la sellette. Les hommes furent envoyés aux galères, les femmes dans les tours d'Aiguemortes, les filles dans le donjon de la vieille Carcassonne (18 juin).Lalande resta en Languedoc avec les dragons de la province revenus de Piémont, et des milices qu'il tint perpétuellement en haleine, prêts à courir sur le moindre mouvement des Cévennes et même à monter au besoin dans le Vivarais. Au Saint-Esprit, Bâville et Roquelaure apprirent la nouvelle d'un nouveau combat entre le major Lacaze et Abraham. Dans cette escarmouche , le chef camisard fit prisonnier un soldat qu'il emmena dans son camp et qu'il

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rélâcha après l'avoir bien traité. Ce soldat le prit pour Cavalier; il raconta qu'il l'avait vu, qu'il lui avait parlé ; il en fit même un portrait assez ressen^blant; de sorte que l'on crut d'abond qu<e Cavalier dirigeait en personne l'insurrection vivaraisiènné. A Viviers Roquelaure et Bâville , obligés dé recourir aux bourses de leurs amis ^ reçurent une somme considérable, de Tévêque, M. de Chambonas. Tous les châtelains des environs accoururent en armes pour marcher contre l'ennemi. Ils remontèrent la rive droite du Rhône pour joindre Courtén , qui poursuivait Abraham au-delà de l*£rieu; mais ils eurent avis qu'il inclinait vers Fouest, comme pour gagner ces vastes forêts qui ombragent les sources de la Loire , de l'Ardèché et de l'Allier, et de là se jeter dans les Cévennes. Ils retournèrent vers Joyeuse pour lui barrer lé chemin et le contenir dans lé Yivarais; mais ils coururent après une ombre, ou du moins après un seul détachement insurgé qui s'évanouit tout à coup; car, arrivés à Joyeuse, ils apprirent qu*Abraham était encore vers l'embouchure de l'Erieu, et qu'il avait battu Courlen près de Saint- Fortunat, qui servit de refuge aux fuyards suisses. Roquelaure effrayé envoya aussitôt à Lalande l'ordre de traverser les Cévennes et de les couvrir en se postant, avec ses dragons, à Pradelles et à Langogne; puis il courut au secours de Courten , qui, renforcé de la colonelle de Hessy et de deux atitres compagnies franches, avait, à la tête de trois cents hommes, suivi pas à pas Abraham dans la direction de Saint-Pierreville. Il tenait les hauteurs, cernait son adversaire çt se promettait d'écraser le II a3

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chef camisard , qui n*avait là que cenNvingt com* ballants. Pour relever l'honneur compromis des suisses, lexolonel voulut charger à leur tête; roaif quel ne fut pas son étonnement et sa fureur quaii^ malgré ses commandements et ses menaces, ses soV> dats refusèrent c^stinément de faire feu! Ce n'était certainement pas lâcheté de leur part ni fraternité religieuse I car peu d'entre eux étaient protestants. D'où venait donc leur connivence avec les insurgés? Leur tacite sympathie datait du combat de Saint- Fortunat. Abraham avait fait quatre prisonniers ennemis; au lieu de les faire fusiller, comme ils s'y attendaient peut-être , il les emmena dans son camp et leur prodigua le pain, les viandes succu* lantes, et les vins délicieux du Rhône. A leur retour, ils racontèrent leurs aventures à leurs camarades , et ces excellents suisses résolurent, à l'unanimité , de ne plus se battre contre des rebelles si généreux. Ils en conclurent naïvement, qu'un chef camisard qui nourrissait si bien ses ennemis, valait bien , à tout prendre, te roi de France qui laissait mourir de faim ses serviteurs. Us tinrent parole an combat de Saint-Pierreville. Abraham s'aperçut d'abord de leur hésitation, et pour les attirer à lui, il s'écria: a Epargnez les soldats , tirez sur les officiers I » Tout son feu fondit sur les chefs; quelques-uns périrent; les autres se retirèrent écharpés et furieux contre leurs flegmatiques soldats. Puis le chef camisard s'élançant d'un bond sur les compagnies françaises, il les culbuta et remporta une complète victoire. Au nombre des morts fut notamment ce capitaine MuUer qui avait opéré l'arrestation de Castanet, près de Rivière, sur la Cèze. Roquelaure arriva sur

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cette défaite, et craignant que les suisses ne se jetassent parmi les insurgés, il les éloigna du Yî- ▼arais; ils furent renvoyés à leurs bataillons, tra* duits devant un conseil de guerre, et décimés.

Janiais Abraham n'avait montré tant d'ardeur, d'activité, d'intrépidité. Bien que blessé dans ces combats y il ne douta pas que Dieu ne répandit sur lui et sur ses compagnons les bénédictions implorées dans le préambule de sa proclamation. Leur début était bien plus brillant que celui de Tinsurréction cévenole. Ces trois ou quatre petits succès, qui^dans un temps de moins de lassitude, eussent oécidé un soulèvement général, épouvantèrent néanmoins Bàville et Rpquelaure. Tel était leur ieffroi qu'avec le régiment de Boulai , deux compagnies irlandaises et la noblesse vivaraisienne , ils n'osèrent pas se mesurer de nouveau avec Abraham et ses deux cents pâtres. Us se contentèrent de parcourir ces cantons, haranguant, caressant, menaçant, terHfiant les peuples parles images des gibets. Us attendaient les troupes qui accouraient du Languedoc et des Alpes; Roquelâùre les postait à mesuré aux cols des Boutières pour les fermer à l'insurrection, qu'on eût difficilement relancée dans un repaire aussi sauvage. Le 5 juillet, âix mille hommes environ étaient réunis; Roquelâùre, à la tête d'un corps de grenadiers, marcha aussitôt sur le Chailard et Saint-Agrève; les régiments de Languedoc, de Quercy et de Boissieux convergèrent vers le même point, étendant leurs aileapour envelopper Abraham. Bâville, dont le regard animait tout, suivait avec des chariots chargés de munitions de guerre et de bouche que

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sa vohonté toute puissante faisait rouler oii n'avait jamais passé que le sabot agile du mulet. Mais k Saint-Pierreville, ils apprirent qu'Abraham s'était posté sur la montagne des Isserlets, voisine de Yernoux; qu'il avait déclaré hautement vouloir combattre sur cette cime, et que , pour y préparer ses guerriers, il avait célébré un office solennel où avaient assisté deux ou trois mille âmes des environs. Roquelaure tint conseil ; il fut résolu de marcher par trois chemins sur les Isserlets : le chevalier de Miroménil, colonel de Querci , avec deux de ses bataillons , par Yernoux; les dragons de I^nguedoc, par Saint Julien; et Roquelaure et les autres troupes, par Gluiras.

Ils partirent deSaint-Pierreville à deux heures du matin (8 juillet 1709), arrivèrent à neuf près de la montagne; mais Abraham en était redescendu dans la nuit pour ne pas exposer cette multitude de femmes et d'enfants qui raccompagnait. Après les avoir reconduits dans leurs bourgades , il se dirigea vers le Rhône et fut camper sur le Leiris. Roquelaure, malgré la lassitude des troupes l'y suivit; il arriva le soir au pied de cette montagne ; le Bresson coule à sa base, ses flancs sont très âpres et , d'un côté, couverts de bois; mais sa cime très-haute est absolument dépouillée. I.e soleil était encore assez élevé pour que Roquelaure eut le temps de livrer le combat. Il passa le torrent et gravit la montagne |>ar sa ponte non boisée , vers la droite des insurptVs, Immobiles sur la cime, ils observaient tous les mouvements de la j^etite armée catholique. Ils dis)>aniront tout à coup, et Roquelaure craignit qu'ils no s esquivassent par le versant exposé, à

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travers la forêt. Ils u^étaient que deux cents, et certes ils pouvaient sans lâcheté reculer devant six mille ennemis. Mais ils faisaient probablement leurs prières, car un instant après ils reparurent, préparèrent leurs armes, formèrent leurs rangs et entonnèrent le psaume des batailles. Abraham, blessé, s'était posté sur une montagne voisine, du sommet de laquelle, entouré de vingt gardes et monté sur un cheval blanc, il voulut observer le combat. Daniel, Dupont et Just commandaient en son absence les brigades; ils n'attendirent pas Roquelaure, et, dédaignant lavantage que leur donnait la hauteur, ils se ruèrent au-devant des bataillons, s'arrêtèrent à dix pas, mirent un genou en terre et firent feu avec une étonnante intrépidité. Les troupes royales, qui montaient encore, s'élancèrent sur eux, et, sans leur donner le temps de recharger leurs fusils, elles les enfoncèrent à la baïonnette. Les camisards sont accablés par le nombre, rompus, dispersés; mais à la voix des chefs, ils se rallient et combattent' jusqu'à la dernière extrémité, agitant leurs longues Aux, brandissant leurs haches, et, à défaut d'autres armes > lançant des pierres roulantes qui abondent sur le champ de bataille. On remarqua dans la mêlée un prophète vêtu du longue robe noire; il harangua constamment les brigades jusqu'à ce qu'il tombait atteint d'une balle. Mais Just fit une action prodigieuse : il voit flotter le drapeau et s'élance pour Tenlcver; il perce plusieurs rangs, fond sur le porte-étendard et lui arrache le pavillon, qu'il remporte vers les siens , poursuivi par tout le camp ennemi. Deux grenadiers l'arrêtent enfin ; le

358 aisToiiifi DES pasteuks do désebx-

SamsoD camisard, qui avait brisé ses armes dans le combat, les saisit aux cheveux et les assomme en entrechoquant leurs téte& comme deux boulets. Les bataillons se jettent sur le géant, qui tombe percé de coups d'épée , mais sans lâcher ses deux adversaires, sur lesquels il expire en les étouffant dans les convulsions de la mort. Dupont se fit aussi tuer vaillamment. Daniel blessé et quatre-vingts de ses soldats, écharpés et sanglants, échappèrent à la Êiveur des bois et de la nuit. Ils se rallièrent autour d'Abraham, qui, du sommet de la montagne voisine, avait vu périr ses guerriers, mais non sans gloire. Elle fut telle que, pour la première fois , elle arraihn à leurs ennemis Taveu de leurs pertes et de leur admiration. «Cette action, toute incomplète qu'elle fut, dit Brueys , ne laissa pas de nous coûter assez par la résistance opiniâtre que firent des gens k qui la faim, le désespoir et le fanatisme inspiraient Taudace, la fureur et le mépris de la mort.» «Ces coquins, s'écriait Dumolard qui accompagnait Bâville, ils se battent comme des romains! • Pour nous» disons seulement que ce dernier combat est digne des plus beaux jours de la bravoure t camisarde.

Le lendemain (9 juil. 1709) Roquelaure fitfouil- ». 1er les cavernes et les forêts; mais Abraham avait.:9j chen^iné toute le nuit ainsi que ses débris quilTjr réunit enfin vers Pierregourde. Il traversa l'Erieu feignit de se jeter vers les Cévennes , repassa celt rivière, et, par les mêmes sentiers , revint dans 1 bois de Pierregourde, et de là sur la montagne Leiris; soit qu il voulut dépayser l'enneniipar sinuosités de cette marche audacieuse ^ sqit

3M aisTuiu DES rASTEPU m pésut.

féreots corps ennemis, et le sol fut bientôt joncha de plusieurs officiers et d'un grand nombre de soK «fats. Après plusieurs heures d'un combat achanié> le peloton camisard fut enfin rompu, sabré, dispersé, et son chef n'échappa qu'en s'abandonnant i la rapidité de son cheval ( 19 juil. 1 709). Plusieurs de ses luyards furent arrêtés par les paysans; Daniel^ blessé de trois coups de feu et fugitif, fut tué par un nomméSudiier, de Vors, et son cadavre exposé king-temps sur la roue à Vernoux (septembre). Abraham, plus heureux, parvint à regagner seul les Cévennes. Ainsi finit celte courte mais brillante insurrection, qui passa sur ces montagnes avec le rapide retentissement d'un orage dans un jour d'été. Des supplices terminèrent la campagne, et Bàville et Roquelaure, après une absence de sis Kmatnes, redescendirent en Languedoc.

Ces petites victoires d'Abraham avaient retenti à Genève, en Hollande, en Angleterre. Cavalier, MiremonI, Maribourouck pressèrent vivement l'envoi d'une expédition maritime clans les Cévennes. Mais comme le comité hollando-britannique en commençait les préparatifs, il apprit qu'Abraham était battu, ses brigades détruites, l'insurrection éteinte; et lotit espoir s'évanouit. Un mois après survint ta défaite de Malplaqiiet (["septembre). Louis XIV, sans finances pour continuer la guerre, fut réduit à dépouiller Versailles de ses ornements d'argent et d'or, pour les convertir en numéraire. Il envoya à la monnaie jusqu'à son trône d'argi^nt massif, royal symbole a\iqiiel semblaient nttacMa lasplendeur de son règne , la prospoiitu de sa aMÎ| ' son, hi gloire de sa dvii.istie qui s'édin hii pour toujours.

UT. 1 , caiF. r.

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