‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 65 sur 96 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Bâville avait à peu près exterminé tous les chefs camisards. Il voulut couronner son oeuvre par le supplice du correspondant étranger d'Abraham ; il se nommait Saint-Julien , venait rarement en Languedoc, et comme il résidait alors en Suisse , il était malaisé de le saisir sans violer le territoire neutre des Cantons. Pour lever cette difficulté, Bâville imagina de le faire enlever sur le lac Lémû», comme n'étant pas territoire helvétique. Un jour que Saint-Julien, instruit du péril qui le menaçait, s^était embarqué à Genève pour se retirer en Hollande, le lieutenant français d'Arquier, monté sur une nacelle, s'élance après lui , l'enlève vis-à-vis de Versoi et l'envoie enchaîné à Bâville, qui eut la satisfaction de le juger j dit Brueys; il fut rompu vif à Montpellier ( avril 1711).

Vers le même temps périt Labourlie. Il brillait singulièrement en Angleterre avec son grade de lieutenant-général, un traitement de cinq cents livres sterlings et la réputation méritée d'homme d'esprit à grandes aventures. Le ministère Wigth qui le . protégeait n'était plus; Labourlie vit ài-^

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minuer sa faveur, puis sa pension, sur quelques vagues et obscures dénonciations; il voulut se justifier en présence même de la reine. On lui en fit un crime, comme s'il eût médité quelque attentat contre la majesté royale. 11 fut enfin arrêté au parc de Saint- James (19 mars), désarmé, fouillé et conduit chez le sécfétaire-d'état Saint- John , depuis lord Bolingbroke. Il comparut devant lui, Harley et les ducs d'Ormond et de Buckingham; ces ministres le taxèrent de la plus noire ingratitude envers la reine. Labourlie, que ces accusations mirent en fureur, saisit un canif, et, dans un transport insensé, en donna deux coups dans le ventre de Harley. Les ministres tirèrent leurs épées ; il tomba noyé dans son sang. Les laquais, accourus au bruit, le livrèrent aux archers qui l'enfermèrent à New-r gâte. Il refusa de parler, de prendre le moindre aliment , de laisser panser ses blessures ; la gangrène s'y mit, et neuf jours après il succomba (a8 mars). Son corps resta long-temps exposé dans une cuve d*eau salée, mêlée de vinaigre et de drogues aromatiques. Les ministres, réunis au palais de Saint-James, reconnaissant qu'aucune loi n'autorisait à procéder contre un cadavre, ordonnèrent enfin son inhumation. Le geôlier le jeta dans la fosse des criminels. Il est singulier que Labourlie, qui semblait avoir choisi Cromwel pour modèle, et qui pœnait le titre de Protecteur des libertés de la France, faillît , après sa mort , être jugé comme le Protecteur anglais, et parles descendants mêmes de ses juges. C Vst du reste 1 unique ressemblance qu il ail eueavec le héros puritain. Cet abbé factieux était plutôt do U femille turbulente du coadjuteur

tlV. I, CHAP. VI. 9IS

de Retz : c'était lu iiiénie nature, le même libertinage , le même esprit étincelant ; le gascon sans doute était moins habile, mais il avait assurément un but plus élevé , un caractère plus généreux, un plus ardent et téméraire génie. Qu'a-t-il donc man* que à Antoine de Labourlie, pour que dans la postérité soh nom fut égal et même supérîeiir à celai de Paul de Gondi? Peu de chose, quelques heures de plus pour sa conjuration, un vent propice pour ses tartanes, un succès qu'il ne dépendit pas de son courage de donner à ses aventures, et surtojit une plume capable d'en transmettre à l'avenir le récit héroïque et romanesque.

Les torys culbutés à demi par les wîglits se ra& fermirent au pouvoir par cet événement; Ha rley, à peine égratigné, passa presque pour un martyr de la cause royale. Anne, qui crut lui devoir son salut, le nomma lord et comte d'Oxfort et de Mortimer. Il parait donc que Labourlie périt victime d'un stratagème gouvernemental. L'infortuné fut sacrifié par les ministres à la conservation de leurs portefeuilles , si ce n'est, comme on le prétendit encore, à leurs projets d'alliance avec Louis XIY. En effet, b reine, portée au trône par le parti populaire et presbytérien, détestait secrètement ce parti qui avait expulsé son père et fait périr son aïeul. Toutes se» sympathies étaient pour le parti aristocratique et épiscopal qui avait restauré sa race, et à l'aide duquel elle espérait rétablir sur le trône, après sa mort, son frère et sa dynastie. Les même» senti* ments faisaient incliner son cœur vers Louis XIV ^ protecteur généreux des Stuart Et ces motifs expliquent en partie l'abandon des cévenols par

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rAngleterre. Âpres la nécessité, ladj Marlborouckf fille de lord Godolphin, favorite de la reine, l'at» tachait seule aux wights dont son père était le ministre et son mari le héros. Tout & coup elles je brouillent ; la favorite est chassée, Godolphin ren* versé, Marlborouck disgracié, et la reine se jette entre les bras des torys. Alors mourut Tempereur Joseph I**; il eut pour successeur Tarchiduc Charles, prétendant à la couronne d'Espagne. La réunion de la moitié de l'Europe et de rAmérique, sous le sceptre de ce prince , effraya l'Angleterre qui proposa la paix à Loufs XIV. Ce monarque, au milieu de sa famille descendant chaque jour au sépulcre, ne semblait survivre que pour s'ensevelir sôus les ruines de la monarchie. Mais Dieu ne voulait pas la perte de la France. Quand ce roi , contempteur, de tous les droits de l'humanité, fut assez châtié , Yillars sauva la France à Denain (1713). « Conduit ainsi jusqu'au dernier bord du précipice, avec l'horrible loisir d'en reconnaître toute la profondeur, la toute-puissante main, qui n'a posé que quelques grains de sable pour bornes aux plus furieux orages de la mer, arrêta tout à coup la dernière ruine de ce roi si présomptueux et si superbe, après lui avoir fait goûter, à longs traits, sa faiblesse, sa misère, son néant ! » (1) Les plénipotentiaires des rois de l'Europe s'assemblèrent à Utrecht. Les réfugiés français renouvelèrent au congrès les réclamations qu'ils avaient adressées, quinze ans auparavant, k celui de Riswick: l'illustre J;icques 'Basnage, pasteur de la Haye, fut leur

(1} Salpt^QKnu

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organe ; mais les princes du Nord soutinrent faiblement leurs demandes, et Louis XIV fut inflexible. La signature de la paix scella de nouveau notre infortune dans l'exil et au désert ; et tout espoir de délivrance fut encore reculé loin, bien loin, dans les ombres de l'avenir.

Jurieu vit, en expirant, s'évanouir ainsi les dernières espérances qu'il fondait peut-être encore sur les calculs apocalyptiques de son aïeul Dumoulin. La mort seule put lui en révéler pleinement les incompréhensibles mystères. Le vieil athlète s'éteignit de langueur, plus -que septuagénairef 1713); sa vie avait été un perpétuel combat; et sa gloire aujourd'hui consiste principalement dans sa lutte incessante, impétueuse contre les deux plus puissants dialecticiens de son siècle, Bayle et Bossuet. Cependant nos amis, c'est-à-dire ceux qui nous défendaient ou plaignaient notre infortune à la cour, étaient morts aussi : en Î707, Vauban disgracié pour avoir voulu alléger, en le régularisant, le fardeau écrasant de l'impôt; en 1712, Catinat, ce guerrier solitaire dont le génie pensif plongeait si avant dans l'aveliîr: « La monarchie est trop profondément viciée, disait-il, pour qu'elle dure long-temps; il faut qu'elle se régénère entièrement par une révolution» (1). En 1715, Fénélon, après les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers. La mort de ces hommes illustres fut pour nous une calamité; s'ils eussent survécu à Louis XIV, appelés au conseil du régent, ils eussent décidé ce prince à réjtablir, non pas l'èditde Nantes, mais au moins la tolé-

(1) Saint-SimoD.

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soiipronnée de n'être pas exemple d'intérêt personnel, il s'opposa constansment au rappel des exilés^ injustice qui l'a fait surnommer justement, le grand ennemi des liéritiers calvinistes (j). Sa' charge, qu'il avait héritée de Pélisson , fut donnée par le régent à son aumônier Lavergne, de Tressan.

En i7i8Bâville quitta le Languedoc d'où il ne s'était pas absenté un seul jour depuis trente-trois ans. Après trente-trois ans d'une lutte incessante et tragique, fatigué enfin, sourd, morose, septuagénaire, il revint à Paris. On dit qu'il avait fait supplicier douze mille cévenols. Ce long martyrologe ouvert par le proposant Fulcrand Rey (Beaucaire 1686), est clos par le ministre Etienne Arnaud (Alais 17 18). Enfin, en 17^4 Dieu rappela ce terriblejugeàson tribunal souverain. Ne cherchons point à percer le mystère qui enveloppe la sentence éternelle. Mais la France doit se souvenir qu'il combattit pour la défense de son sol sacré. Il combattit, il est vrai , avec une atroce acharnement ; c'est pourquoi son nom formidable sera inscrit dans l'histoire entre ceux de Daguesseau et de FogquierTinville. Dans le livre suivant nous verrons l'adieu qu'il fit aux églises du désert, dont il voulut diriger encore les supplices du fond de son tombeau.

En 1731 mourut Villars, accablé d'année^tde prospérités et de gloire, et n'enviant à son dernier moment que le boulet qui venait d'abattre Berwick devant Philisbourg. Cavalier mourut en 17^0, à Chelsea, près de Londres. Il était gouverneur de nie de Wight, riche et considéré en Angleterre. Il

(1) Rolhièrtt,

380 HisToiiB ns p kSTEuis m bésiit.

publia des mémoires où tous ces combats son pèleméie amoncelés, dans une confusion qui semUe annoncer que ses aventures du désert n'avaient laissé dans son souvenir que les tumultueuses et ▼agues impressions d'un rêve. 11 mentionne à peine Roland son général^ Castanet, Salomon , Abraham, ses compagnons d'armes. Sa fortune brillante étaitelle offusquée de la gloire obscure de leur martyre? Il avait épousé en Hollande la fille atnée de la fameuse madame Dunoyer , de Mismes ; et, chose étrange , le guerrier camisard devint , par son mariage , arrière- petit -fils de l'illustre professear calviniste Samuel Petit, neveu des P. P. Coton et Lachaise, confesseurs d'Henri lY et de Louis XIV, et presque beau-frère de Voltaire. • Plus heurens que leur chef, les camisards qui s'étaient attachés à sa fortune et qui survécurent aux guerres de l'Europe, purent au moins, après la mort de Louis XIV, revenir furtivement en Languedoc et mourir enfin dans leurs cabanes paternelles.

Terminons ce livre avec le règne de ce monarque. A cette époque expirent aussi les dernières convulsions de l'insurrection camisarde et de l'esprit prophétique. L'extase était inhérente à ce soulèvement purement populaire et par conséquent enclin de sa nature au merveilleux ; elle lui était même nécessaire; il fallait k cet eflbrt gigantesque un ressort prodigieux , presque surnaturel. L'enthousiasme ordinaire n'y eût pas suffi. L'extase fut donc le principe vital du soulèvement cévenol; il nait, grandit, s'organise énei^quement avec elle; avec elle il décline, se dissout, et meurt enfin. Elle revêt ces tragiques événements d'une couleur pri-

UT. Z , CBAF. TI. 381

mitive, d'un reflet d'épopée et de théogonie orientale; elle en fait un épisode assurément unique dans l'histoire de France. ï)u reste cette insurrection eut les vices et les qualités de son origine populaire ; elle fut âpre, violente, fougueuse, parfois féroce, plus souvent généreuse, sublime même, et presque toujours empreinte, jusque dans ses bizarres égarements, d'une certaine grandeur biblique. Ajoutons qu'elle étaitlégitime, mais qu'elle devait succomber. Son succès était impossible, car il se liait involontairement à la ruine de la France , qui sans doute a sa mission providentielle dans le monde. Cette inexorable fatalité écrasa tour à tour les chefs infortunés du désert. La justice de leurs armes ne put les sauver; ils remplirent leur devoir et ils périrent; et en mourant, ils rendirent gloire à Dieu. Que l'impie qui ne voit rien au-delà du tombeau, s'étonne seul de cet insondable et douloureux mystère !

HISTOIIE DBS PASTEUBS DU DÉSERT.

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