CHAPITRE PREMIER
(1715) Apres Louis XIV, deux réactions s'accomplissent simultanément , l'une dans la société française, Tautre au désert cévenol. Pendant que la nation, lasse de la pompe morose et guindée du dernier règne , se précipitait dans les orgies de la régence, l'église protestante, échappant à la fougue de l'inspiration prophétitjue, revenait à l'ordre, à l'organisation^ à la hiérarchie. La monarchie se décomposait lentement, et l'église se reconstituait laborieusement: et ces deux évolutions contraires sVflœtuen>nt, d'une manière progressive, irrésistible, ;\ travers leurs combats, dans la période qui nous reste à paix^ourir depuis la mort du grand roi iusv^u'ù la chute de sa ih nastie.
LVpiouroisme qui se montre à toutes les époques do dissolution sociale, avait déjà paru au 16* siècle. Mai^ Ia rvlonnation qui devait régénérer évangé-
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liquement les peuples du nord, éclata en même temps, et il rentra dans les ténèbres. Il s'était principalement personnifié dans Erasme, ce philosophe, méticuleux adversaire de Luther, et que le géant saxon voulait, disait-il, écraser sous son orteil , ut cimex gra^^eolens. Il se tut pendant deux siècles devant la verge des réformateurs, puis devant le sceptre de Louis XIV. Mais à la mort du monarque y amené par la réaction des esprits contre le despotisme politique et religieux, Tépicuréisme reparut. Le régent inaugura lui-même dans le royaume cette philosophie d'abord frivole, bientôt hardie et novatrice, laquelle, comme par reconnaissance , adopta les descendants de ce prince, et les substitua y un siècle après, aux descendants directs du grand-roi, représentants du vieux catholicisme, deux fois précipités du trône. L'apôtre de cette révolution c'est Voltaire, et le tribun c'est Mirabeau.
Le régent, né d'une princesse nouvelle convertie, allié par le sang et par la politique aux rois et aux peuples protestants, tolérant de sa nature non moins que par équité, eut d'abord le désir salutaire de rappeler les réfugiés français. Il détestait la barbarie avec laquelle Louis XIV les avait traités; il concevait toute l'énormité de l'erreur qui avait dicté la révocation; il en déplorait les conséquences fatales , l'émigration des peuples , la ruine des manufactures, la disparution des capitaux, et il espérait, en rappelant les fugitifs, réparer autant que possible une grande injustice, funeste, et l'épuisement absolu du royaume. Ce projet, digne de Richelieu, eût été d'une exécution facile pour
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nement dont ils avaient salué Taurore trompeuse. Ils remirent leur espoir en Dieu seul, et se ceignant de constance, ils se préparèrent à marcher encore sous cette tempête dont aucun signe dans le ciel ne leur permettait de prévoir la fin. Depuis la révocation, Téglise qui, selon nos principes, réside dans le corps des fidèles, et qui, par conséquent ^ est permanente, n'avait pas eu, toutefois, degouver^ nement régulier. Aux pasteurs, avaient succédé les prédicants isolés : aux prédicants, les prophètes, agréés par l'assentiment populaire ou élus, comme ils le croyaient, par l'inspiration divine. Une ébau* che d'organisation militaire et mystique , dont l'extase était le fondement, avait été tentée par les cam isards. Mais l'association prophétique avait péri par l'affaiblissement de l'extase, et les restes obscurs des Enfants de Dieu , dépouillés de la gloire que leur donnait une lutte gigantesque, eussent dégénéré en une secte informe et bizarre, qui même eut bientôt expiré dans le ridicule. Il convenait donc de ramener l'ordre dans ce chaos, de de donner aux troupeaux dispersés des anciens permanents et des pasteurs instruits , de les réunir en un seul corps par l'organisation synodale , de le perpétuer par Tordination, et de rétablir enfin, dans sa forme primitive, l'église réformée de France. Ce projet, dont l'exécution eût demandé la sagesse d'un vieillard, fut conçu par un enfant, Antoine Court, né en 1696 à Villeneuve-de-Berg, en Vivarais. Dieu, qui le destinait à cette mission apostolique, l'avait doué d'un corps robuste, d^une âme intrépide, d'une raison droite, d'une élocutidn facile et d'une aménité unie à une grande pureté u ^5
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morale. Restaurer l'église , la rendre régulière et stable, la sauver de la ruine dont la menaçait simul* tanéroent et l'inspiration camisarde et la persécution catholique, tel fut le rêve de son enfance, el Fœuvre à laquelle il avait dévoué sa vie. Il embrasse sa vieille mère , veuve, et dont il est Tunique espérance, et il part, n'écoutant que la voix de Dieu. Préchant de grotte en grotte, il descend du Yivarais dans les Cévennes ; des Cévennes dans le bas Languedoc, et en 17 15, à Tâge de dix-neuf ans, il est élu pasteur de Nismes. Il convoque tous les prédicants de ces cantons et quelques fidèles des plus éclairés; ils adoptent son projet avec enthousiasme, et l'assemblée , qui prend le nom vénéré de synode, choisit Court lui-même pour son modérateur. Le synode confère d'abord aux laïques présents le titre d'anciens et la charge de veiller sur les troupeaux et même sur les pasteurs, de procurer aux ministres des asiles surs et des guides fidèles pour leurs courses apostoliques, de choisir les lieux des assemblées, de les convoquer secrètement, de recueillir les aumônes , et de les distribuer aux pauvres et aux confesseurs retenus dans les prisons et sur les galères. Après l'organisation du consistoire, fondement élémentaire de l'institution calvi* niste, le synode procède à la répression des inspirés; et d'abord, il défend aux femmes la prédication, selon l'ordre de saint Paul; prohibe l'extase, et fixe pour unique règle de foi , au lieu de inspiration imaginaire, le texte positif de la Bible. Les synodes annuellement convoqués continuent de saper les orateurs camisards. Les prédications, jusque-là démesurées, seront réduites à une durée
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de cinq quarts d'heure y et les assemblées , trop fréquentes» deviendront hebdomadaires. Nul n'y pourra être chantre ou lecteur s'il n'est auparavant désigné par un ancien; et lés anciens ne pourront^ sous peine de déposition , céder la chaire à un prophète: L'improvisation est défendue; l'orateur sera tenu dé soumettre son 'discours à l'examen d'une commis^ sion, et d'en suivre strictement le sens littéral. Le pasteur imprudent sera temporairement déposé, le pasteur scandaleux excommunié publiquement. Le salaire annuel du ministre est fixé à ^5 livres (i). Les protestants rebelles aux décrets des synodes seront privés de la convocation aux assemblées et de la visite des pasteurs: Enfin, ils rétablirent l'ordination pastorale^ l'organisation des consistoires, des colloques ^ des synodes, et adoptèrent le régime de l'église de Genève. Ils appelèrent sur leurs travaux les regards de l'illustre Jacques Basnage, qui, du fond de la Hollande, bénit avec attendrissement la résurrection de Téglise de France qu'il voyait,avant de mourir^ se relever au désert (a).
Les membres du premier synode furent donc Court , Etienne Arnaud , Pierre Durand , Jean Crotte, et les prophètes Jean Hue et Jean Yesson. La petite phalange évangélique s'accrut bientôt dé Pierre Corteià et du fameux Montbonnoiix, l'ami de
(i) Lé pMtenr était noarri par les fidèlét 'qni loi doBtiaient aille. Ce tnitefMot de 75 lirm fat éleTe , wm le milieu da fiiole , i 600 eoTiron , M, vert la fin, k 900.
(1) Notice sar le rétablissement dn coite protestant en France , par M. de Tégol»re. ttélanget de relif;ion, tom. t, p. 177 ; Religion et christlndame, tCMo. n, p. iSg, pa^ le pastenr Samad Vincent. Le joamal nivaafAiiate 1837 , ponr la lettre de Basnage.
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plein d'espérance; et le biiccesseiir de ce terrible intendant, Louis-Basile de Bernage, comte de Saint- Maurice, commença la sienne par le double supplice de Hue et de Vesson. Ces trois pasteurs périrent sur le gibet , le premier à Alais (ati janv. 1718), et les deux autres à Montpellier (a^ avril 17^3 ). Leur sang fortifia la jeune église; les effets de son organisation ne tardèrent pas à se manifester par une vigueur croissante au milieu de son développement régulier et progressif. Les synodes, composés d'abord de quelques membres seulement, comptèrent bientôt jusqu'à cinquante députés laïques. C'était im spectacle non moins touchant que grandiose, que celui de ces simples et graves représentants d'un peuple proscrit , assis au pied des chênes, parmi des rochers, et délibérant, touchant les choses du ciel, sur quelque cime solitaire du Gévaudan. or O grand Dieu ! s'écraientils dans leurs prières. Dieu de compassion et de miséricorde, aie pitié de ta pauvre Colombe, de ta chère Sion de France ! Mets fin bientôt à toutes ses misères et à toutes ses souffrances, hâte le jour de ta venue, fais bientôt échoir ce temps assigné de sa délivrance! — Seigneur, tes serviteurs sont affectionnés à ses pierres et ont pitié de la voir toute en poudre! » (i)
Court devint le chef apostolique du désert cévenol; les circonstances le revêtirent d'une puissance morale qui parut formidable au régent. La France, l'Angleterre, la Hollande avaient fait alliance par l'intermédiaire de Jacques Basnage , non moins
(1) M. C. Coqnertl , nunatoriu de P. RalMtiit.
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habile diplomate que pasteur illustre. La guerre ayant éclaté entre ces trois puissances et TEspagne, le cardinal Albéroni, premier ministre du cabinet de Madrid, conçut l'étrange dessein d'agiter encore les Cévennes. Le régent^ alarmé recourut à Fin* fluence de Basnage. T^ vénérable pasteur de la Haye adressa aux églises une circulaire pour les exhorter au repos et à la fidélité, et, en même temps, il indiqua au prince le jeune directeur de celles du Languedoc. Le régent envoya dans cette province le colonel réfugié Génac de Beaulieu, originaire du Vivarais, celui-là même que Labourlie avait choisi pour son lieutenant et qui avait refus^ de le suivre dans ^n aventure des tartanes. ^Court répondit k son compatriote qu'il avait déjà éconduit les émissaires espagnols , et qu'il travaillait sans relàc^ie à l'extinction des dernières étincelles de ce foyer orageux d'où était sortit l'embrasement camisard. Le régent, sous l'apparence d'une gratitude qui déguisait mal les ombrages que lui causait la puissance évangélique de Ck>urt, lui fit, à ce qu'il parait, offrir une pension considérable, la faculté d'aliéner son patrimoine, et dç s établir hors de France. Il avait de même offert à Basnage la restitution de ses biens et la permission de rentrer dans sa patrie. Mais les deux pasteuris préférèrent noblement à ces avantages l'honneur de rester à la télé de leurs troupeaux , le jeune homme dans les périls du désert, et le vieillard dans les ennuis de l'exil. Basnage mourut bientôt après , septuagénaire; en lui s'éteignit une des lumières du protestantisme, et la plus brillante de cette pléiade pastorale qui, flepuis un siècle, resplandissait dans sa maison , et
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à laquelle se rattachent encore , par alliance , la gloire de Jurieu et celle'des Dumoulin, (i)
Dieu répandit la coupe de sa colère sur le midi de la France; la peste ravagea le littoral de la Provence et du Languedoc (17110). Le pieux Belzunce, évéque de Marseille , un de ces enfants ravis au protestantisme, s'illustra dans la contagion , par son dévouement apostolique. A Alais, les prisonniers cévenols condamnés à servir de fossoyeurs^ trouvèrent la mort en ensevelissant les cadavres. Cependant 9 le gémissement du Languedoc émut les exilés en Hollande. Saurin, dont la pathétique éloquence palpitait de toutes les douleurs de la patrie, convoqua ses enfants proscrits pour fléchir le courroux de Dieu. Mais la France entendit-elle sa prière et sa plainte filiale? L'orateur, qui développait les jugements de Dieu, lui ^inspira - 1 - il quelque remords ou du moins quelque salutaire effroi ? Non , couronnée de fleurs , couchée dans ses voluptés, comme une bacchante enivrée , la tête sous le glaive , elle blasphémait Dieu et ordonnait Teffusion du sang.
(1 ) Coort de Gebelin, Monde primitif ^ tom. ▼ tc ▼!, ditMrUtion* mélécf. Jacques Basnage aTait ëponsé Sosanne Damoalin , fille de Looia et petite* âUt de Pierre Dooioolin , et confine germaine de Jariea.
893 HISTOIRE DES PASTEUES DU DÉ8EET.