‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 70 sur 96 · IIV. XI, CHIP. III. ill · texte numérisé non relu

IIV. XI, CHIP. III. ill

jésuites debout à ses côtés^ et, repoussant ie crucifix qu'ils approchaient de ses lèvres, il gravit les derniers degrés qui le séparaient du Christ vivant et immortel. Ainsi mourut , à vingt-six ans, le ministre Mathieu Majal-Désubas. Sa jeunesse, sa beauté, son intelligence, sa mansuétude, sa sérénité, son héroïsme évangéliqne forment comme un fond lumineux d*où se détache la figure de ce martyr, la plus pure et la plus candide du désert Bien ne manque à sa gloire; il obtint les regrets des protestants et des catholiques, des évéques et des juges, des geôliers et des bourreaux; les poètes populaires célébrèrent son douloureux triomphe, et la troupe angélique^ vers laquelle son âme sem^ola, dit la ballade, et dont il désirait ouïr la symphonie y Taccueillit sans doute avec des hymnes et des palmes (i).

Pour fléchir le courroux de Dieu , un jeûne universel fut ordonné : «Que chacun de vous, s'écrie le pasteur Yiala , s'occupe uniquement aux choses du ciel! Que le négociant ferme sa boutique! Que 1 artisan cesse les actes de sa profession , et le laboureur ses travaux! Que le jeune et le vieux, le riche et le pauvre, que les pasteurs, les anciens et le troupeau pleurent entre le porche et l'autel, et qu'ils disent : «O éternel, pardonne à ton peuple, et n'expose point à opprobre ton héritage » (2).

(1) Jean Meniet, dit Larrachette, qai avait reça chez loi le pastear, fat condamné ans galères perpétaellea, et Loois Deshoors, qui avait voala le délivrer , périt sur le gibet (i 749). Voy, sur Désobas lea mémoires histo- 'iqaca de Coart , la complninte popolaire , ses lettres à aes parents , Evangéliste 1 840.

(1) Archives consistoriales de Castres.

41 i H18T0I1B DES PASTEIIU Ml DÉSIET.

Vains gémiftsemeDls! inutiles expiations! Diea laissa long-temps encore son église à la merci des tyrans. La persécution était d'une violence telle que Tactif et courageux pasteur Yiala eut un moment la pensée d'aller chercher un- abri à l'étranger. Il fit à ses troupeaux les plus tendres adieux ; leurs regrets le retinrent sans doute, car il ne les quitta pas; et long-temps après il mourut jeune encore au désert (3 janvier 1755). L'intrépide Corteis, pendu deux fois en effigie, incessamment traqué par les dragons, et trahi perpétuellement par des perfides; se retira, déjà vieux, dans le Wurtemberg ( 1 7531), où trente-six ans auparavant il avait laissé sa femme auprès de laquelle il mourut vraisemblalemenf.

La paix d'Aix-la-Chapelle (174B) dissipa les alarmes chimériques de la Cour sans ralentir ses fureurs. Dans cette tourmente , l'église du désert réalisait tristement l'image symbolique du sceau qu'elle avait adopté : Une nacelle errante sur des flots entr'ouverts , et des matelots éperdus qui, dans leur détresse, ont replié la voile et abandonné l'aviron pour crier à celui qui dompte les tempêtes : « Sauve-nous, Seigneur, nous périssons!»

UT. XI, CHiP. IT. 413

CaaAPITRE IV.

(1750) Pendant la seconde moitié de ce siècle, la figure la plus grandiose du désert est sans comparaison Paul Babaut, né, en 17 18, d'une famille de fabricants de draps, à Bédarieux, près de Montpellier. Il avait déjà dix-huit ans, lorsqu'un ministre, accueilli dans $a maison paternelle, fit probablement une peinture des tribulations du temps, tellement vive, que le jeune Paul, et un de ses compagnons d'enfance , nommé Jean Pradel , résolurent en secret de se consacrer au service des églises sous la croix. Becevant la bénédiction de leurs parents éplorés, les deux courageux amis suivirent le pasteur, sous lequel ils commencèrent leur longue et périlleuse mission, qu'ils accomplirent avec la même persévérance et le même bonheur, si ce n'est le même éclat. Pradel fut élu plus tard par les peuples d'Uzès (i); Babaut, adopté, comme proposant par l'église de Nismès , épousa

(t) «Jean Pradel , dit Vemeiobre » taille de 5 pieda 3 poacea , visage •aara plein et pâle , nés bienfiait , yeoz gris » chereax chÂtaina , portant perm^ne , etc. » {Sigm* Jês min. )

414 HISTOnS DBS PÀSTBU18 Vit BÉSBET.

presque aussitôt une jeune fille de cette ville, nommée Madeleine Gaîdan. Il quitta sa femme pour lé séminaire, et revint des bancs de Técole dans la chaire de Nismes, qu'il devait occuper sans interruption plus d'un demi-siècle ( ly^S-iygS). Court devinant en lui le plus érpinent de ses disciples, lui voua dès-lors une vive et grave affection, dont il étendit sur ses enfants la tendresse apostolique. Dès quej'ainé put quitter sa mère, il l'appela près de lui ^à Lausanne; de sorte que le petit Saint- Etienne ( né à Nismes en 174^) grandit à l'ombre du séminaire, et sur les grèves du Léman , fut initié à la religion par le vieillard , à la science par lé jeune Gébelin, et à la liberté, dont il devait être le martyr, par les peuples helvétiques.

Paul Rabaut eut pour contemporains des hommes qui devaient être éclipsés comme lui par leurs descendants : Jean Guizot, de Saint-Geniès, aïeul du ministre actuel du roi Louis-Philippe; Paul Vincent, de Congeniès, aieul de Tilldstre pasteur de Nismes, récemment décédé; Pierre Encontre, de Massillargues, père du savant doyen de la faculté de Montauban; et son fidèle Pradel,dont le fils succéda, dans ce même décanat, à Daniel Encontre. Ce n'est pas que plusieurs de ses collègues n'aient eu des qualités qui lui manquaient. Ainsi Pomaret, de Ganges, se distinguait par l'élégance et l'urbanité de son esprit; Defleres, du Béarn, par une âme expansive et chaleureuse; mais les facultés les plus nécessaires alors, il les avait toutes et même les plus éminentes; leur assemblage énergique faisait de Rabaut le type le plus élevé du pasteur, à cette époque du désert.

Ll?. XI, chàp. 1?. 415

Une douceur affectueuse parait néanmoins avoirété le noyau primitif de cette nature souple etforte, prudente et audacieuse, tenace, intrépide, infatigable, perpétuellement militante, et d'une aptitude souveraine à la domination de]aL république des églises sous la croix (i). Cet homme, d'un si grand courage apostolique, était d'une très-petite taille (4 pieds jo pouces) et d'une corpulence exiguë. Il avait la face longue et maigre, le teint basané, les yeux et les cheveux noirs, le nez mince, aigu et légèrement aquilin(2). Dès son début, il écrivit à l'intendant Lenain-, qu'en se destinant au pastorat. Use regardait comme une victime dévouée à la mort. Sa lutte incessante formerait un tableau non moins varié qu'intéressant, mais qui néanmoins paraîtrait pâle peut-être, après les sanglantes catastrophes de ce drame lugubre dont elle est le dénoùment. Aussi bien notre plan ne nous permet-il d'en retracer que les principaux incidents, qui se relient à l'infortune des dernières victimes dont il nous reste à inscrire les noms, dans ce long et douloureux martyrologe.

Le sévère mais juste intendant Lenain eut, à sa mort, pour successeur Jean-Emmanuel Guignard, vicomte de Saint-Priest, du parlement de Grenoble, envoyé en Languedoc, avec la mission d'exécuter rigoureusement les édits(i75f). Il ouvrit son administration par l'ordonnance orageuse du renouvellement général des baptêmes, selon le rite romain.

(i) C'est la fonoale employée quelquefois par Antoine Court dans les certificats délÎTrés aux jeunes ministres y k leur sortie do séminaire de Lausanne.

(a) Signalement des miniitres.

ttr. xiy «Hip. ir. 417

la cité, et leur ordonne impérieusement de porter leurs enfants aux fonts baptismaux. <x Monsei^ gneur, répondent ces fidèles courageux, nous recevons avec respect vos commandements , mats nôtre foi ne nous permet pas d'obéir. » Les tours de Ferrières, de Carcassonne, de Brescou, d'Aiguemortes, d'iff, de Sainte -Marguerite regorgeaient de prisonniers. L'intendant ne craignit pas de recourir à l'emploi des armes , moyen décisif et suprême : la dragonnade fut commandée, par le chevalier de Pontual , qui s'acquit , en l'exécutant, une réputation non moins funèbre que celle de Saint-Ruth ( février l'jSn ). Elle commença par le Caila et les bourgs de la plage, en remontantvers les Cévennes. Les habitants s'enfuirent dans les bois; mais les dragons s'établirent dans les maisons des fugitifs, condamnés journellement à quatre livres par tête , outre l'entretien dispendieux des hommes et des chevaux. Au nombre des familles qui se distinguèrent par leur constance , on cite les Maurel , petits-neveux de Catinat ^ et les Maroger, qui avaient déjà produit un pas^ teur contemporain d'Antoine Court. Pontual , par ses mesures, moins féroces pourtant que vexatoires y fit néanmoins succomber momentanément le Caila, le littoral , la Vannage, la plaine ; mais il vint échouer au pied des montagnes. Les habitants des collines qui forment la vallée de Beaurivage, les compatriotes de Cavalier, excités par les- souvenirs vivaces des luttes de leurs pères, et peutêtre aussi par les harangues du belliqueux ministre Coste, résolurent d'attendre en armes les dragons. La foire de Lédignan réunit ces peuples dans ce II ay

UT. ti, ciip. IV. 419

tK ie ne veux pas, dit- il, faire la guerre à mes sujets ! » Cependant les pasteurs alarmés accoururent à Lédignan ; leurs remontrances , sévères et douces , firent tomber les armes des mains des insurgés. Ils eussent déposé le ministre Coste, mais ils craignirent de révolter contre eux les cévenols dévoués à ce pasteur belliqueux, de donner, en le condamnant, une satisfaction intempestive aux évéqueset à la cour, et de s'associer au présidial de Nismei, qui venait de condamner par contumace leur infortuné collègue à être rompu et jeté vif dans les flammes d'un bûcher. Ils prirent donc un moyen terme, et Coste, d'après leurs conseils, quitta la France (a 5 déc. i'jSt) et se retira en Angleterre, (i) Un mois après l'insurrection de Lédignan , le marquis Voyer-d'Argenson de Paulmy, inspectant les forteresses du littoral, passa à Nismes. Les pasteurs craignirent que ce ministre de la guerre ne vint en personne châtier les Cévennes. Mais il fit au contraire cesser les mesures militaires , et même eut le désir d'être informé de l'état des protestants du Languedoc. Rabaut en traça rapidement le tableau , et pour s'assurer que ce placet ne se perdrait pas comme tant d'autres sans arriver jusqu'au monarque, il résolut de le présenter lui-même à son ministre. La résolution était hardie^ car enfin Rabaut était, en vertu des édits, condamné à mort, et quelle que fut la générosité du marquis de Paulmy, c'était lui qui naguère avait ordonné le supplice du vénérable Roger. Toutefois, cette crainte n'arrêta pas le pasteur, qui fut l'attendre

(i) Court, Mém, hist^

UY. XI , CHIP. lY. 431

riiymne de triomphe de Bénézet ne fortifia pas Molines; il ne put supporter la vue de l'échafaud; il feignit d'abjurer!... On le ramena dans sa prison; on le retint encore quelque temps au séminaire de Viviers, puis on le relâcha. L'infortuné se retira dans le sein des églises du refuge, qui, fondées par des fugitifs dont l'émigration n'avait peut-être pas été complètement exempte de faiblesse, devaient éprouver, pour ces âmes tombées, un sentiment d'indulgence et de commisération que l'irritation du combat ne permettait pas à leurs rigides sœurs du désert. Le consistoire d'Amsterdam accueillit le triste apostat, le réconcilia avec la société des fidèles, et même pourvut à son entretien. 'Mais cette réhabilitation morale ni les consolations du pasteur Châtelain, ne purent rappeler son âme à l'espérance. « La figure de ce malheureux, sillonnée de rides, portait l'empreinte du désespoir; mais on y trouvait de faibles vestiges d'une physionomie jadis noble et élevée. Son regard, éteint par les larmes, attestait tout ce que son âme avait souffert. On ne pouvait le rencontrer sans se sentir ému de pitié :'son attitude exprimait l'affaissement; sa tête retombant de tout son poids sur sa poitrine , et ses mains pendantes, annonçaient un découragement profond; sa mise négligée témoignait de son oubli des choses extérieures; toute sa personne en un mot prouvait qu'il ne se comptait plus parmi les vivants... Il était tellement absorbé en lui-même , qu'il ne s'apercevait de quoi que ce soit ; rien ne pouvait le distraire de ses sombres pensées; il ne pouvait oublier surtout le dernier regard jeté sur lui par Bénézet; et quand il était en proie à ce souvenir^ ses sanglpts redou-

Page 1