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CHAPITRE V

Le comté de Foix renferme, dans les forêts de sa frontière occidentale, quelques hameaux habités par une antique colonie de Verriers. Ils comptent environ trois cents âmes et se divisent en trois tribus , celle des Grenier , celle des Robert et celle bien moins nombreuse des Verbizîer. Anoblis par Charles V, et déjà prospères au i4* siècle, leur origine se perd dans les ténèbres du moyen-âge, ainsi que le témoignent plusieurs de leurs appella-^ tions domestiques qui, transmises héréditairement, dérivent d une basse latinité mêlée de celtique (i). Ils portaient aussi des dénominations féodales purement distinctives, et, à défaut de fiefs, recevaient à leur naissance le nom d'un rocher, d'une prairie, d'une source voisine, de l'orme séculaire qui abritait leur cabane, et même de la colombe qui chantait autour de leur berceau. Après les noblesses d'église, d'épée, de robe , de cloche , venait

(i) Niger ^ noir; Monner^ morts niger^ mont noir ; Montaser, mons aeer, mont escarpé ; Montbae , mons vaeuus, mont détert; Montauriol, mons aureolus , mont doré ; Podelux , podium de htce , mont de U lumière ; Careoupet , quer-eupa , mont da cratère on da Tolcan.

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rhumble noblesse de verre qui, placée entre les hautes et les basses classes^ tenait de Faristocratie par rinstruction et la politesse , et du peuple par le travail j la piété et des mœurs partriarcales.

Ces rustiques gentilshommes composaient principalement la petite église de Gabre, et depuis la révocation exerçaient au désert le périlleux office de lecteurs, de chantres, de catéchistes /escortaient les ministres à la chaire, au combat , et même, s'il le fallait y à Téchafaud. Ils ont courageusement fourni leur contingent à l'apostolat et au martyre. Ainsi, dès 1708, on trouve, au nombre des forçats, André Bousquet et Pierre Montaser, sur [la galère la triomphanie^ à Dunkerque. En 1716» leurs assemblées [furent sabrées dans les bois, et Gabre occupée par les dragons, ainsi que les Bordes et le Mas*d'Azil. Mais Tannée 1 745 fut surtout désastreuse pour leurs familles et leurs fortunes. Enlevés en masse et emprisonnés à Auch , Tintendant Bejin en condamna quarante-cinq aux galères perpétuelles, à la dégradation de leur noblesse et à la confiscation de leurs biens, uniquement pour s'être réunis au désert (i5 février 1746). Les fabriques des sieurs de Gassion et de Pomillès furent démolies à perpétuité. Tous ne furent pourtant pas mis aux fers, mais celui que son âge, son intelligence et ses vertus font considérer comme le patriarche de cette petite tribu de captifs, Isaac Grenier de Lastermes , subit cette honorable flétrissure (3 oct. 1746), avec ses deux fils Jean et Marc, et son parent Octave de Robert. Parmi les autres prisonniers, on mentionne un Monner, un Léchart , un Béziat , un Gassion , un Bousquet , un

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Laprade, un Barmont et un Courtalas qui. notamment éprouva les plus rigoureux traitements dans les cachots de Toulouse. Pauline Monner et Isabelle Angéli furent rasées par le bourreau et enferméesy leur vie durant, dans l'hôpital de Tarbes. Leurs livres de prières furent brûlés et les pasteurs Olivier et Corteis exécutés en efBgie sur la place de Saint-Girons. LHnfortune des Verriers de Gabre, retentit douloureusement dans les églises qui vo'tèrent aussitôt une petite subvention pécuniaire pour adoucir leur lent et pénible martyre. Entre autre secours, chaque forçat reçut journellement deux sous, et, tous les matins, il en donnait un aux argousins pour être un instant délivré de ses fers. C'est ce que nous apprend une lettre du vénérable Lastermes , captif aux bagnes de Toulon. (3o sept. 1753). On ne peut voir sans attendrissement ce vieillard octogénaire repousser arec humilité les louanges qu'un pasteur donnait à sa constance vraiment sublime, et s'accuser au contraire d'avoir, par ses péchés, mérité ce châtiment de la part de Dieu qui l'affligeait encore de la perte de toute sa famille infortunée. Ses deux fils étaient morts l'un près de lui, l'autre à Marseille, et sa chère épouse y dans les déserts de Gabre (i).

Les églises du comté de Foix furent desservies par le fils d'un de ces confesseurs, le jeune André Grenier de Barmont. Il avait été consacré à Lausanne , et, repoussé d'abord à cause de son ordination étrangère , il prouva aussitôt sa capacité par un^solide examen sur la théologie et les langues

(1) Coart y mém» hist, , manascrilt Rabaar.

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hébraïque et grecque, et, bientôt après, son aptîtitiide apostoUqne par sa mission dana les cantons encore peu explorés de l'Agénais. Il fut notammoit le fondateur de ce groupe d'églises situées vers le confluent du Lot et de la Garonne. Barmont arriva de Lausanne pour consoler les troupeaux de son pays natal, désolés par le marquis de Gudanes. Ce châtelaÏD pyrénéen, commandant militaire du comté de Foix, enleva une multitude de fidèles dont il remplit les prisons de Perpignan. L'intendant du Roussillon en condamna plusieurs aux galères perpétuelles, et, à leur tète, Pierre-Paul Mercier, ancien du Mas-d'Azil et député au dernier synode provincial (94 mars 1749)- Ce jeune homme, arraché à sa femme et à quatre petits enfants, alla partager à Toulon la chaîne du vieux Lastermes qui sans doute ne tarda pas k rejoindre les siens an tombeau (i).

Ce marquis de Gudanes, que la tradition représente comme une espèce de centaure farouche galopant toujours sur les montagnes après les assemblées fugitives, était un vieux et loyal militaire qui, par un sentiment féodal, absolument dépourvu de fanatisme, exécutait rudement les ordres du roi, dont néanmoins il mitigeait parfois la rigueur par

(1) LuUnnM dat mooiir an b>Bnc en ipSt. — Arae Mcrcirr, farant condtidiKi mz gilÈrei Eiicnni) Liborde, ptrroqnÎM, tfi d« Si iM, ■ t ion Mn P»] Lihordc , leirtirifr , igi de S; ■■», du Mu^'Au] (min '749))Fnnçoi> Lafont, niarcbind de bccnfi, Ige de iS ina, do M»d'Aiili Jun-Pinrt BoOTilli , lg« de VI nn> , ci Jeun Lirunl, dk'ft f<imni«,lf{«de33>ni,d>Siibim(»juil. i;^^). Lm fomiU Dfnimcnq.Ronffiac, LiFonl, F*gea, l'nrguci . Dairieu fonnt dani lea forli oa convenu de Montpellier , AieoeRlUTifM Anduc. — Court, mém. kiit.

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des procédés généreux et roéme paternels. Mais les peuples qui n'entrevoyaient qu'à travers leur efifroit le formidable châtelain, lui conservent dans leun récits l'apparente férocité de son langage officiel. Il lui arriva bientôt après une aventure qui fut pour lui le sujet d'une double mortification, mais qui eut pour nous des conséquences bien tragiques. Ândiré Barmont eut, quelques temps après (i^Sfi), pour collègue, un nommé Louis Figuières, originaire de la SaintODge> On le disait pourtant cévenol, peutêtre à cause de sou caractère hardi et belliqueux, et de sa ressemblance lointaine avec les prophètes camisards. Un soir, qu'après avoir évangélisé ses troupeaux au désert de l'Àutane, il s'en retournait escorté par eux vers le Mas-d'Azil, il renconti>a près de Roquebrune le marquis de Gudanes, k la tète d'un détachement de milices et de maré^i chaussée. Ma bisaïeule, jeune fille alors à peina nubile, tenant sa toute petite sœur par la main, se trouvait dans la compagnie qui s'émut extrêmement à l'aspect inattendu du commandant et de ses archers. Les hommes se disposaient même à fuir; mais les femmes, indignées de leur tacheté, saisirent au collet leurs frères et leurs maris, et les retinrent au combat. Pour leur donner l'exemple « elles remplissent de cailloux leurs tabliers; les gentilhomme* verriers tirent leurs épées et conduisent à l'ennemi oes bandes rustiques , armées seulement de bâtons, à la téle desquelles s'avance, en psalmodiant, le belliqueux pasteur Figuières. Le inarabandonné de ses milices, fut battu et obligé s la rapidité de son cheval, dans la yFiguières se retira, par des sen- ' a8

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tiers infréquentésy vers les forêts de Gabre ; mais les peuples entrèrent en triomphe au Mas-d'Azil où les avait précédés la nouvelle de leur victoire. M. Diigabé, consul de cette ville, homme tolérant et sage, s'avançant à leur rencontre , les harangua , leur recommanda la paix et la prudence, et leur fit distribuer des vivreé sous la halle. I/éclat de cet acte de résistance légitime, mais qu'on pouvait aisément transformer en une tentative d'insurrection , fut étouffé par ses bons offices et surtout par Tinfluence du comte de Martignac, dont les explications justificatives prévinrent , auprès de son ami TEscalopier (i), les plaintes vengeresses du marquis. Le père de mon aïeule, alors jeune garçon, fijt chargé de porter les tettres de M. de p!ifartignac à rintendant de Montauban , et les dépêches de l'intendant au commandant de Foix, qui, se voyant déjoué, fit retentir de ses fureurs les salles de son manoir de Gudanes (1759).

A la tête des Verriers qui combattirent à Roque* brune , étaient les trois héroïques frères Coummel, Sarradou et Lourmade, de la tribu des Grenier, natifs de Lasterroes, mais domiciliés aux Bordessur-Arise. L'ainé était ancien de Téglise des Bordes, et les cadets, non moins pieux, donnaient aux enfants quelque instruction élémentaire, mêlée de leçons de catéchisme et de psalmodie. Ils secondaient les pasteurs , les accompagnaient dans leurs courses, et c'est vraisemblablement à la suite de quelque ministre, et pour les intérêts de la religion, que, vers l'automne de j 76 1 , ils se rendirent

; ( I ) lotendani de Montocban.

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