‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 74 sur 96 · LIV. XI, CHAP. V. k · texte numérisé non relu

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reur, de leur terreur, de leur fanalisme peut-être, relâchent cette foule de détenus, à l'exception de dix qui demeurent enveloppés dans l'infortune du ministre. Rochette , Viala, Balès, Mourcou , La<nique et un paysan de Bouîs, sont conduits à Cahors ; les Grenier , Donnadieu , de Négrepelisse, et Viguier, de Réalville , sont transférés à Mon-* tauban. Le grand prévôt de cette ville instruit l'affaire; mais le parlement l'évoque à son tribunal et rassemble tous les accusés dans les prisons de Toulouse (20 oct. 1761). Les églises, consternées d'un si grand malheur, tâchèrent de fléchir cette magistrat ture formidable et de sauver les confesseurs. Mais vainement s'adressèrent-elles, par l'organe de Rabaut, au maréchal de Richelieu, à son successeur le duc de Fitzjames, vice-gouverneur du Languedoc. Vainenement implorèrent-elles l'intervention de Madame Marie-Adélaïde , fille ainée de liOuis XV , dont la réputation d'humanité était parvenue jusqu'au désert. Cependant elles espéraient encore dans le succès de quelques recommandations influentes auprès du premier président, M. de Manibam. Mais leurs alarmes redoublèrent, lorsqu'elles virent le procureur du roi de Caussade , le fanatique Pécholier, s'établir à Toulouse, produire les témoins qu'il avait probablement ameutés lui-même, et communiquer son acharnement au procureurgénéral , Riquet de Bonrepos.

Rochette répondit, dans l'interrogatoire, avec une parfaite simplicité. Le jeune Lourmade, le plus éloquent des Verriers, répondit, au nom de ses frères et au sien , qu'ils n'avaient point excité de sédition , qu'ils n'avaient point fait usage de

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Grenier, comme gentilshommes, à la décapitation; Viguier à dix ans de galères, et Viala à six ans, Donnadieii à cinq ans de bannissement des sénéchaussées de Toulouse et de Montauban. La cour ordonnait enfin de saisir partout où on les trouverait les ministres Figuières, Gardes, Sicard et Gabriac (i). Quelques justes appréhensions que leur inspirât le rigorisme fanatique du parlement, les églises étaient loin de s'attendre à cet arrêt foudroyant. Il parut inoui, barbare à Tégard surtout des Verriers dont la culpabilité n'avait reçu des débats aucune certitude juridique. Ils étaient condamnés sur une simple présomption , sur un port d'armes illicite, et probablement sur le précédent fatal de leur participation au combat de Roquebrune.

« Eh bien! s'écrièrent les martyrs, quand le lendemain matin on leur eut lu la sentence dans leur prison ; eh bien , il faut mourir ! Prions Dieu d'accepter le sacrifice que nous lui offrons! » Puis ils embrassèrent leurs compagnons condamnés aux galères, et félicitèrent ceux qui recouvraient leur liberté. Les quatre principaux curés de la ville entrèrent; Rochette les remercia de leur zèle et les supplia de ne pas troubler leurs derniers moments. L'un des prêtres le menaça de l'enfer : « Nous allons paraître, répondit le pasteur, devant un juge pins juste que vous, devant celui-là même qui a versé son sang pour nous sauver. » Les curés l'interrompirent, et quand ils parlèrent de l'hérésie et

(i ) « Gibmc Tainé , taille de 4 pieds 8 poacett marqoé de petite-T^role, portant perrnqae, Titage road, yeqz blena ; son quartier est k Saint- Andréde-Valborgne. » Signalements des ministres.

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et du pouvoir qu*a Téglise romaine de délier les péchés» le ministre les interrompit à leur tour, et leur dit que la religion protestante était fondée sur l'Écriture et que les péchés ne sont remis que par la foi en la mort sanctifiante du Rédempteur.

A midi , les prêtres se retirèrent pour laisser prendre aux martyrs leur dernier repas; mais n^ayant plus besoin de substanter cette vie mortelle , ils ne songèrent qu'à donner k leurs âmes leur festin mystique , des exhortations, des prières, des hymnes, aliments d'immortalité. Iieur calme et pieux enthousiasme attendrit les geôliers et les soldats; mais quand les captifs les remercièrent de leurs bons offices , et les prièrent de leur pardonner leurs torts involontaires, les gardiens fendirent en larmes* L'un d^eux surtout paraissait vivement ému : « Mon ami , lui dit Rochette, n'êtes- vous pas prêt à mourir pour le roi ? Pourquoi donc nous plaignez- vous de mourir pour Dieu » ? Une heure après, les curés revinrent. Les martyrs les suppliènnt encore de se retirer : c Mais c>st pour votre salut que nous sommes ici ! » s'écria Tun des prêtres. Lourmade répondit : c Si vous étiez à Genève, prêts à mourir dans votre lit ; car on n^y tue per- •onne pour cause de religion, seriez-vous bien aise que quatre ministres , sous prétexte de zèle|, vins- Sftnt vous i^rsècuter jusqu'au dernier soupir! Ne feiles doue pas aux autn» ce que vous ne voudriez pas qu^ou vous fît ». Kt comme les prêtres les obsédatent avec le crticttix : « Parlez -nous, s^écria CouuMiftel % paHi*««iKm$ de celui qui est mort pour nosoffwiWil et fy*«$tt$citè pour notre justification; nous MWnM |wvt:9^ À WH» è\>Niter; mais n\ mêlea l>oint vus Wfmli(k>«^ ' «

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A deux heures, les martyrs sortirent des prisons de la conciergerie. Les prêtres se placèrent avec eux sur le charriot fatal, qui d'abord s'achemina vers Saint-Etienne. Un capitoul en robe rouge à la tête de la garde à cheval de la cité, im commissaire du parlement en robe noire, l'un et l'autre chargés d'assister à l'exécution, formaient, avec le bourreau, le funèbre cortège. Aux termes de l'ordonnance, le ministre était nu-pieds, sans habit et la liart au col; mais les Verriers s'étaient vêtus avec une sévère élégance pour cette fête de la mort. Devant le portail de la cathédrale, le char s'arrêta: TiC ministre, craignant qu'on ne voulût le forcer d'abjurer devant l'autel , refusait de descendre. \jQ commissaire lui dit que c'était pour faire amende honorable et pour demander pardon à Dieu, au roi et à la justice d'avoir contrevenu aux ordonnances. « Vous voyez donc, répondit-il , que je ne m'étais pas tout-à-fait trompé; ce serait faire abjuration !» — a Ce n'est qu'une formalité! » répartit le commissaire. — a Je ne connais point de formalité contre ma conscience, » répliqua le ministre. Mais on le força de descendre du chariot. 11 se mit pourtant à genoux, et dit : a Je demande pardon à Dieu de tous mes péchés , et je crois fermement en être lavé par le sang de Jésus-Clirist qui nous a rachetés à grand prix. Je n'ai point de pardon à demander au roi. Je l'ai toujours honoré comme l'oint du Seigneur; je l'ai toujours aimé comme le père de la patrie. J'ai toujours été bon et fidèle sujet, et les juges m'en ont paru très-convaincus. J'ai toujours prêché à mon troupeau la patience, l'obéissance, la soumission, et

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mes sermons, qu'on a en main, sont renfermés en abrégé dans ces paroles : Craignez Dieu , honores le roi. Si j*ai contrevenu à ses lois touchant les assemblées religieuses , c'est que Dieu m'ordonnait dy contrevenir; quant à la justice, je ne l'ai point offensée, et je prie Dieu de pardonner k mes juges. » Après de vives contestations , le greffier et le bourreau durent se contenter de ces aveux.

Le char funèbre se dirigea vers l'écha&ud dressé, non sur la vaste place Saint-George , théâtre ordinaire des exécutions, mais sur celle bien moins spacieuse du Salin ou de la Monnaie. Dès le matini des troupes nombreuses en gardaient l'étroite en* ceinte et les plus lointaines aveniies , car on semblait craindre le désespoir des protestants. Mais quand les sons lugubres des cloches annoncèrent la dernière heure des martyrs, les protestants éplorés se retirèrent au fond de leurs demeures dont l'ombre seule convenait à leur douleur , et n'accordèrent aux victimes que le secours de leurs prières. Cependant une foule immense se pressait sur le passage du cortège ; elle envahit la place fatale, les fenêtres voisines, les balcons, les toits ; on ne voyait que des nuées de têtes 1 Cette populace fanatique, dont les rugissements demandaient naguère le sang de Calas, oubliait sa férocité à l'aspect des confesseurs qu'elle trouvait sans doute bien jeunes pour mourir. Rocbette avait vingt-six ans, Coummel trente-quatre, Sarradou trente-deux, Lourmade vingt-deux seulement. Les Verriers étaient grands et beaux; leur figure exprimait un mélange de douceur et de fierté. Sur la ftce du ministre, pleine de grâce et de sérénité , rayonnait comme un ravissement de la mort Ils

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s^entre tenaient ensemble et à haute ychx de la vie meilleure à laquelle ils allaient surgir, et des choses du ciel. Leurs discours arrachaient k la foule des larmes et des sanglots. Rochette remplit jusqu'à la fin ses devoirs de pasteur en exhortant ses compagnons. Il les bénit une dernière fois, et monta l'échelle en chantant cet hymne, a La voici Theureuse journée ! » Les deux aines virent, sans la moindre émotion, le supplice du ministre; mais le plus jeune pencha son visage dans ses mains en sanglottant. Puis ils s'embrassèrent et recommandèrent leurs âmes à Dieu. Couinmel fut décapité le premier ; Sarradou le second ; quand vipt le tour du jeune Lourmade, le bourreau lui dit avec attendrissement : a Voyez vos frères !... Ne mourez pas !... abjurez! » Le martyr se courbant sur le billot ensanglanté , lui répondit : a Fais ton devoir ! » La tradition populaire ajoute que bien que l'arrêt fixât l'ordre de leur exécution, d'après celui de leur naissance, il s'éleva à ce sujet entre les trois frères un débat touchant sur l'échafaud. Les plus jeunes sollicitaient l'honneur de devancer dans la mort celui qui les avait précédés dans la vie. Mais l'ainé ne voulut pas céder ce tragique privilège du trépas. Il tendit sa tête à la hache pendant que ses frères célébraient le départ solennel de l'âme, par des cantiques dont ils continuèrent la mélodie triomphante dans le ciel, où le pasteur les introduisit tour-à-tour comme ils l'avaient tour-à-tour escorté hors des tribulations du monde (i).

(i) Les Toulousaines p lettre xxix , par Coort de Gibelin. Je dois ce docoment, deTena trèt-rare aajourd^koi, k la complaisance de M. Sabatié, pasteur de Toalonse, qui a eo Texcellente idée d*en faire réimprimer la partie lUatoriqne, It aenle intéreiaante pour noua, k la aaite do procès de Cakt.

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