CHAPITRE VI
Depuis un siècle qu'elle durait , cette proscription de deux millions de citoyens n'avait point frappé l'opinion publique de la France. Leurs martyrs montaient chaque jour sur les bûchers et les échafauds , sans que personue fit entendre en leur faveur la voix de l'humanité. Ils mouraient sous le soleil , aux regards de la foule , au milieu d'une époque retentissante j comme des captife immolés en silence, dans l'ombre, au fond d'une tour. I^urs gémissements n'étaient recueillis que par le cœur de leurs frères au désert. Leur sacrifice n'était connu que de Dieu. Pour faire tomber ce mur d'airain, il fgillut qu'un hasard portât, jusqu'à Voltaire, le bruit de la catastrophe de Calas. Le poète s'empare de cette infortune qui allait, comme tant d'autres, expirer dans l'oubli, et tout palpitant de sympathie et d'indignation , il en remplit la France, l'Europe, le monde, et la lègue à l'avenir.
(1761) Jean Calas , originaire de la Cabarède , près de Mazamet, marchand d'indiennes à Tou-
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gratitude, et devient, en les calonDniant, le premier instrument de leur ruine. Les chagrins que Louis causait à safamiUe indignaient profondément Marc- Antoine. Il avait sévèrement blâmé son apostasie; et bien loin de vouloir l'imiter, comme on Ta prétendu depuis, il eut au contraire un moment le désir d'aller étudier à Genève, pour revenir exercer en France le ministère périlleux du désert. H communiqua même son projet à son ami , maître Chalier : « Mon cher, lui répondit le vieil avocat, c'est un méchant métier que celui qui mène à la potence ! » La catastrophe de Caussade fit vraisemblablement évanouir ce désir fugitif d'un esprit irrésolu et d'ailleurs atteint du scepticisme de son sièclç. Sa mélancolie naturelle s*accrut dans ce vide où le rejetait invinciblement une législation barbare. Sans avenir et sans espérance, il prit en dégoût une existence inutile. Le malheureux jeune homme s'excitait à la mort , en déclamant le fu'nèbre monologue d'H^mlet : Etre ou n'élre pas!
Un soir (i3 oct. 1761), Calas retint à souper un ami de ses enfants, le fils d'un célèbre avocat au parlement, François Gobert de Lavaïsse, qui, revenant de Bordeaux où il apprenait le commerce, traversait rapidement Toulouse pour se rendre auprès de son père, à sa campagne de Caraman. Les convives furent M. et Mad. Calas, leurs deux fils aînés et le jeune voyagetir. Au dessert, Marc- Antoine sortit d'un air sombre et profondément pensif. Comme il traversait la cuisine, <t monsieur lui dit la vieille servante! approchez-vous du feu. » — « Ah! répondit-il, je brûle! » Et il descend. Vers dix heures, Lavaïsse se retire; Pierre Catas le recon-
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(luit avec un flambeau. Quelle n*est pas leur surprise et leur douleur, lorsqu'en passant devant la porte intérieure du magasin, ils trouvent, entre les deux battants entr ouverts , un cadavre suspendu, l'infortuné Marc -Antoine! « Ah, mon dieu , ah, mon dieu, » s'écrient-ils! Le père accourt, la mère, à qui on avait voulu cacher son malheur, arrive toute tremblante; ils se jettent sur le corps de leur fils; ils tâchent de le ranimer par leurs soins et leurs embrassements ; mais leur tendresse et l'art d'un chirurgien appelé par Lavaïsse demeurent impuissants; leur fils n'était plus! Ces parents infortunés ne pensent alors qu'à prévenir tout soupçon de suicide pour dérober la famille k la flétrissure de l'opinion publique, et le cadavre à l'opprobre de la claie. Cette prudence bien concevable est envenimée par la foule accourue à leurs gémissements. Les capitouls, l'Ile de Brive et David deBaudrigue, convaincus du suicide allaient se retirer, quand tout-à-coup une voix s'écrie : « Calas a tué son fils, parce qu'il devait abjurer demain! » Cette dénonciation anonyme, invraisemblable est saisie par le fanatisme de Baudrigue; il résiste aux observations de son collègue, en disant : « Je prends tout sur moi! » Et sans autres formalités, il fait transférer au capitole les Calas, leur servante, Lavaïsse et le cadavre. Pierre Calas laissait un flambeau dans le corridor : « Eteignez-le, dit l'échevin avec un sourire amer, vous ne reviendrez pas de sitôt! «Effectivement, après avoir dressé le procèsverbal, il fit jeter les accusés dans les prisons de l'Hôtel-de- Ville.
Toulouse, à demi peuplé-e de noblesse et de
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magistrature, de moines et de confréries, était encore, par son fanatisme, une ville du moyenâge. La cité dominicaine allait célébrer la seconde fête séculaire instituée en commémoration du massacre de quatre mille protestants. Cette famille hérétique parut naturellement au peuple une victime envoyée de Dieu pour les pompes de cette solennité. Sous cette impression , le cri jeté dans la foule que Calas avait assassiné son fils, court de bouche en bouche; il grossit, il se développe étrangement. « On connait , dit-on , son catéchiste; le néophyte devait entrer dans la confrérie des pénitents blancs, même dans Tordre des jésuites. Les protestants , d'après leurs symboles religieux, sont obligés d'étrangler leurs enfants infidèles. IjCs pères font agenouiller la victime et Tétouffent dans les ténèbres. Le meurtre de Marc- Antoine avait été résolu le i3 oct. dans un conciliabule tenu dans une maison de la paroisse de la Daurade. Lavaïsse, arrivé ce jour-là de Bordeaux, devait être le bourreau! » Tels sont les discours absurdes de la foule. On interroge Louis Calasj l'apostat, dans les accès d'un désespoir simulé, confirme ces abominables mystères. Ces vagues bruits prennent enfin un corps dans les publications officielles des capitouls. L'archevêque vient en aide aux magistrats, et lance un monitoire sommant tous les vrais catholiques, sous peine d'excommunication, de révéler à la justice ce qu'ils savent de la culpabilité des Calas. Baudriguè ^e rend encore^ dans leur maison, accompagné du bourreau qui, d'après l'examen de la porte fatale, atteste l'impossibilité du suicide. Dès -lors, le
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meurtre de Marc-Ântoine est regardé comme indubitable. Les capitouls ordonnent que le corps soit provisoirement déposé en terre sainte^ au cimetière Saint-Etienne. Le peuple accueille avec enthousiasme la décision des magistrats, et prépare au cadavre qui , naguère devait être jeté aux chiens , les pompes consacrées aux martyrs. Qu;irante prêtres, les pénitents blancs, toute la multitude, avec des cierges, des bannières et des hymnes, Tescortent solennellement du capitole à la cathédrale. Les jours suivants, les cordeliers et les pénitents renouvellent, dans leurs chapelles» des services ùxnèbres où se rendent les députations de tous les ordres monastiques. Une draperie blanche, symbole de l'innocence , tapisse la nef. Sur un catafalque magnifique, s'élève un squelette représentant la victime; d'une main il tient un rouleau ouvert où sont écrits ces mots : Abjuration de l'hérésie; et de l'autre une palme, emblème du martyre. Les pjétres font son apothéose; le peuple l'invoque, il croit éprouver sa vertu miraculeuse. Ces pompes préparèrent le jugement du tribunal des capitouls. Il condamne Calas , sa femme et son fils à la question ordinaire et extraordinaire, et Lavaîsse et la servante à être présents à la torture ( f 8 nov. 1761). De tous les juges, un seul déclara les prévenus innoncents; c'était l'assesseur Carbonnol.
Les infortunés interjettent appel. Le parlement casse l'arrêt, mais, en ordonnant une plus ample information, il conserve la procédure si vicieuse des capitouls. Pendant tout l'hiver, les accusés demeurèrent au secret, dans un cachot^ chargés de fers, et gardés par des soldats. Ce rigoureux traitement
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iraltéra pas la constance de Calas, la résignation de sa compagne y la fermeté de leur fils, la fidélité de leur vieille domestique. Lavaïsse montra surtout un dévoûment vraiment sublime. Son père le conjure de faire des aveux, de sauver ses jours, de détacher son sort de la destinée fatale d'une famille condamnée par la voix publique, a Mon père, répond te noble jeune homme, je ne trahirai point la vérité. La famille Calas est innocente. Sa vertu me devient plus chère dans son infortune. Je lui resterai fidèle ! » Un seul juge, M. de Lasalle, se déclara pour les Calas. Il blâma Tirrégidarité du monitoire, et les pompes funèbres accordées au cadavre de Marc-Antoine. Il ajoutait « qu*il n'y a point de présomption, fût-elle de droit, qui puisse faire regarder un père comme capable de la mort de son fils, et balancer la présomption naturelle et sacrée qui met les pères à l'abri de tout soupçon du meurtre de leurs enfants. » Pendant que ce conseiller faisait entendre la sainte voix de l'humanité, un de ses collègues s'écria furieux : a Ah, monsieur, vous êtes tout Calas! — Ah, monsieur, répondit Lasalle, vous êtes tout peuple! p Malheureusement, il crut devoir se récuser, et par cette fausse délicatesse^ rendit inutile sa vertu.
Cette seconde instruction, faite dans le même esprit et avec lés mêmes éléments que la première, devait nécessairement produire les mêmes résultats. Cette cour criminelle ne pouvait elle-même rendre la justice avec impartialité; deux conseillers avaient approuvé formellement la glorifia cation de MarC'Antoine. Un troisième avait précédemment opiné affirmativement sur la culpabi-
lité des Calas; un quatrième, nommé Laborde, qui, pendant les débats , s*ètait retiré dans sa maison de campagne, près d'Alby, revint expressément pour condamner la victime (i). Toutes les charges furent en vain détruites par Thabile et puissante argumentation de Téloquent avocat Sudre. Ce défense.ur crut même devoir produire une délibération des pasteurs et professeurs de Genève , certifié par le baron de Montpeyroux , résident de France, attestant qu'aucun synode n'approuve qu'un père fidèle immole son fils apostat. Calas « et le protestantisme si outrageusement calomnié dans ce vieillard , eurent encore un défenseur en Paul Rabaut qui éleva sa voix du fond du désert. Il lança un écrit intitulé : La calomnie confondue avec cette épigraphe : S'ils ont appelé le père de famille Beelzebuth, combien plus traiteront-ils de même ses serviteurs ! (Math, x; a5). « Ce qui nous n pénétrés de la plus vive douleur, s'écriait le ministre avec indignation, c'est qu'en lisant ce luonitoire, nous y avons vu qu'on suppose, comme un fait prouvé ou du moins probable, que l'assassinat du défunt avait été délibéré dans une assemblée de religion , et que ses parents avaient été chargés de l'exécuter. Voilà donc nos assemblées religieuses accusées, par un tribunal de justice, avec l'approbation de l'official et sous les yeux d'une cour souveraine, d'être une espèce de cabale où l'on délibère le parricide... Que de pareilles atrocités se répandissent parmi un peuple Ignorant, à l'égard d'une société peu connue, ou
(i) Vultaire, liUt. des Calas.
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pourrait n'en être pas étonné; roais que dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, on charge de telles accusations une église dont la croyance est celle dQ la moitié de r£urope; que le magistrat y donne lieu par un monitoire qui tende à nous rendre odieux; que les supérieurs ne répriment point un tel attentat contre des citoyens que la loi ne distingue point du reste des sujets, c'est presque nous livrer à la fureur d'une populace crédule. !Nous ne le dissimulons point y c'est nous attaquer par l'endroit le plus sensible, que de nous imputer de semblables horreurs. Que l'on confisque nos biens, qu'on nous envoie aux galères, qu'on atr tache nos ministres au gibet, qu'on nous rassasie d'opprobres et de supplices; mais du moins qu'on respecte les maximes d'une morale qui n'a djautre auteur que Jésus-Christ. Qu'on nous punisse comme de mauvais raisonneurs ou comme infracteurs de ces lois pénales que nous ne pouvons observer sans violer de plus augustes lois; mais qu'on ne nous accuse pas d'être des pères dénaturés, et dp J'éfre en vertu d'une religion toutte sainte... Ni le prince, ni le ministre, ni le parlement n'ajouteront foi à ce bruit répandu par ceux qui devaient l'étouffer. Le roi sait qu'une religion qui forma le plus vertueux de ses ancêtres... ne peut enseigner une morale homicide. Le ministre n'ignore pas que nous demandons à grands cris cette liberté de conscience que [les protestants accordent à leurs adversaires partout où ils sont les maîtres. Le parlement qui ne trouvera pas dans le procès l'ombre de la prétendue assemblée , sera persuadé qu'elle n'exista jamais... On peut même dire hardiment que
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ceux qui ont imaginé cette assemblée uy ont pas cru. S'ils y eussent cru, Fauraient-ils énoncée dans un monitoire? En l'énonçant, ne donnaient-ils pas avis aux coupables de prendre la fuite. Aucun pourtant ne Ta prise. S'ils l'avaient seulement soupçonnée,' n'auraient-iis pas fait des recherches secrètes? N'auraient-ils pas craint d'éventer un mystère aussi important? Quel a donc été leur but? Il est difficile de leur en attribuer d'autre que celui de nous rendre odieux. L'accusation intentée contre Calvin est une impudence qui ne mérite point de réponse. Les écrits de ce docteur ont fait l'admiration d'une partie du monde et le désespoir de l'autre» (i).
Cette véhémente apologétique, loin de convaincre les juges, les irrita , nuisit à Calas, et mit en péril les jours du pasteur du désert. Le parlement condamna sa brochure à être lacérée et brûlée au perron du palais. «( Le titre seul, disait le procureur-général et le seing de Paul Rabaut... suffiraient pour exciter la sévérité des lois contre un téméraire qui ose s'arroger la dénomination de ministre du saint Evangile » (6 mars). L'arrêt s'exécutait au moment même où , pour comparaître devant ses juges une dernière fois, Calas, chargé de fers , traversait la cour qui séparait sa prison du tribunal. Ces archers, ce greffier, ce bourreau, ces flammes, toute cette pompe d'autodafé troublent le vieillard qui, dans son effroi, croit voir son propre bûcher. Dans son émotion, il ne put faire ^""^ }^S^^ T"^ cette seule réponse : « Je suis in-
(i) Maiiu&crils Kabaut , cites par M. Coquerel.
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nocent! » Tout démontrait son innocence en effet, et sa vertu', et sa réputation, jet sa vieillesse, et son infirmité, et la fidélité de sa domestique et. le dévoùment de Lavaïsse, et l'éloquence victorieuse de Sudre, et l'attestation irrécusable de l'église de Genève. Qu'opposaient-ils , ces juges,* à cet accord imposant de la nature et de la raison qui ,les pressaient de leurs cent voix les plus sacrées? Un cri sorti de la foule, le rapport absurde d*un chirurgien, l'expertise infâme du bourreau. C'est sur ce déplorable fondement qu'après d'assez longs débats, treize juges, à la stricte majorité de huit voix contre cinq, condamnèrent JeanCalas, corn^aincu cVhomicide , à subir la question ordinaire et extraordinaire, à être rompu vif, à expirer, deux heures après sur la roue et a être enfin jeté dans un bûcher ( g mars 176a ).
En entendant l'horrible sentence, le vieillard, dont tant de chagrins avaient affaibli peut-être un peu le moral, se ranima pour mourir. On espérait que la torture lui arracherait l'aveu de son crime, et le nom de ses complices. « Là où il iCy a point de crime, il n'y a point de complices! » réponditil aux capitouls. Les dominicains Bourges de Castres, et Caldaguès de Toulouse, montèrent avec lui sur le charriot fatal. Pour lui faire faire amende honorable, un cierge à la main, à demi-dépouillé de ses vêtements , on le traîna long-temps de rue en rue et d'église en église, et enfin à l'échafaud, dressé sur la place Saint-Georges. Pendant ce funèbre trajet, le vieillard serein faisait à ses amis des signes d'adieu , et sans cesse répétait à la foule : « Je suis innocent ! i> Au pied de l'échafaud , le
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P. Bourges, le pressant dans ses bras, le conjura d'avouer son crime. «Et vous aussi, s'écria-t-il , vous croiriez qu'un père ait voulu tuer son fils ! » I.e bourreau le saisit : au premier coup de masse, il poussa une plainte assez faible et reçut tous les autres sans exhaler un soupir. Etendu sur la roue, il ne cessa de prier Dieu pour lui et pour ses juges. c( Sans doute ils auront été trompés par de faux témoins» disait-il. La seconde heure de son martyre expirait : « Mon cher frère, lui dit le P. Bourges, vous n'avez plus qu'un instant à vivre. Par ce Dieu que vous invoquez, en qui vous espérez , et qui est mort pour vous , je vous conjure de rendre gloire à la vérité!» — a Je l'ai djte, répondit Calas, je meurs innocent. Jésus-Christ, l'innocence même, voulut bien mourir par un supplice plus cruel encore. Je n'ai point de regret à une vie dont la fin va, je l'espère, me conduire à un bonheur éternel. Dieu punit sur moi, sur sa mère, sur son frère, le péché de mon malheureux fils. Il est juste, et j'adore son châtiment!... Mais ce jeune étranger, cet intéressant Lavaisse , comment la Providence l'a-t-elle enveloppé dans mon désastre! » Alors le farouche capitoul Baudrigue, s'élançant sur l'échafaud s'écria : « Malheureux, vois le bûcher qui va réduire ton corps en cendre, dis la vérité!» Le martyr détourna la tête, et, recevant le dernier coup, il expira. Les dominicains se retirèrent en murmurant : « Il est mort un juste ! c'est ainsi que mouraient nos premiers martyrs» (lo mars 1762). Ainsi périt à l'âge de soixante-huit ans l'infortuné Calas. Au spectacle sublime du juste mourant, le peuple oublie son fanatisme et perd sa férocité;
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il s'attendrit, il pleure, il proclame Tinnocence du martyr. Juge terrible à son tour, il condamne ces juges barbares; et ces juges éperdus, reconnaissant sa justice et se condamnant eux-mêmes, abandonnent les autres victimes. Ils relâchent la veuve infortunée, sa fidèle domestique, le généreux Lavaisse. Pour colorer leur iniquité, ils bannissent Pierre Calas; mais à peine sorti de la ville homicide, on le ressaisit, et, pour le convertir, on l'enferme au couvent des Jacobins. Ses deux sœurs, absentes pendant la nuit fatale, et retenues depuis au monastère xle la Visitation , imitèrent sa fidélité; mais elles trouvèrent des amies dans les tendres et pieuses filles de François de Salles, (i)
Ainsi Toulouse, au nom de Dieu, au nom de la religion et de la justice , s'enivrait de sang humain, et renouvelait, sous le Christ, les fêtes abominables de Moloc. En vingt jours (19 février et 10 mars) elle immola cinq victimes, un vieillard chargé d'ans et de vertus et quatre jeunes hommes pleins de vertus et d'un long avenir. Et c'est au milieu d'un siècle éclairé, d'une nation polie, hospitalière, d'une civilisation amollie, voluptueuse, incrédule même, que la cité barbare immola cette hécatombe humaine. Toutefois, le fanatisme se perça lui-même an cœur dans la férocité de ce dernier transport ; ce fut la dernière fureur du tigre avant d'expirer. I.e monstre avait à ses trousses un redoutable chasseur, venatorfortiSj qui le combattait depuis un demi-siècle. L'épicuréisme apparu à la mort de
(1) Voltaire, bUt. de Calas. Relations de Pierre et de Donat Calas , à Châtekine. Mémoirea de Mariette et d^EIie de Beamont etc.
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Louis XIY , cl*abord insouciant et frivole , s'élait transformé en une philosophie noTatrice , audacieuse^ vengeresse*, qui, dans son activité plus impétueuse qu'intelligeate, n*aspirait à rien moins qu à régénérer le monde. Elle se personnifiait alors dans Voltaire, et ce géant de Tironie, dans la guerre immense qu'il avait déclarée au moyen-âge, ai avait saisi corps à corps le £mt6me, en s*écriant : Mort à Vinfdfneï (i)
De sa solitude, au pied des Alpes, il écoutait, en frémissant , le bruit lointain des horribles tragédies qui s'exécutaient dans Toulouse. Alors même, le jeune Douât Calas ayant appris à Nismes, les désastres de sa Eaimille, se réfiigialt en Suisse. Quatre mois plus tard, son frère Pierre, échappé du couvent où on le retenait ,''vint y chercher aussi un asile. Voltaire ému, appelle auprès de lui les deux orphelins, qui f tombant à ses pieds en sanglotant, demandent la réhabilitation de la mémoire de^leùr père infortuné, à celui qui dirigeait Topinion du siècle. Convaincu de l'innocence de Calas, il la proclame, il la démontre, il confond ses juges, il en appelle au conseil du roi , il charge de cette grande cause les avocats célèbres Mariette , Elie de Beaumont et Loiseau de Monléon. Madame Calas se rend à Paris , et les églises intéressées comme elle à la justification du martyr, secourent l'indigence de sa veuve pour obtenir cette réparation expiatoire. Enfin le 9 mars 1765, le conseil royal déclara à l'unanimité Calas innocent; son nom fut réhabilité, l'arrêt annulé, les biens rendus. Louis XV
(1) Correapoodance , lettres à d*Alembert.