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imita même la munificence d'une fouie de grands seigneurs de toutes les nations, (}ui rivalisèrent d'humanité envers la triste famille dont l'infortune eut au moins la consolation d'exciter un intérêt universel. Madame Calas mourut plus qu'octogénaire, à Paris (179^)9 et s^pécjut trente ans à la catastrophe qui attachait à son nom une célébrité lugubre et pour ainsi dire romanesque.
Enfin , nous voilà sortis de cette région de sang^ et nous venons d'inscrire les noms des deux dernières victimes, Rochette et Calas. Le jeune Rochette termine le martyrologe ecclésiastique, commencé soixante- dix-huit ans auparavant par le vieil Homel ; et le pacifique Calas clôt le martyrologe laïque, ouvert quatre-vingt-treize ans auparavant par le belliqueux Marcilly. Voltaire avait brisé Téchafaud vermoulu de Bâville.
h6% HISTOIIE DES. PiSTEOlS DIT BÊ8E1T.
GHAPITBE Vn.
Dès que Voltaire eut donué le signal, magistrafs, philosophes y littérateurs, devinrent les organesde la tolérance , et comme les échos de la grande voix de Femey (i). La tolérance fut le mot d'ordre universel : les procureurs- généraux Rippert de Montclar,Servany laChalotais, la réclamaient au sein des parlements; Turgot, d'Âlembert, dans les journaux et des pamphlets; Fenouillot de Falbaire an théâtre. Paris, la France entière, accueillirent avec enthousiasme son drame célèbre de Vhonnéte criminel^ épisode attendrissant de l'histoire du désert, dont le héros réel], nommé Fabre, se substituant à son vieux père , avait, par dévouement filial, passé près de quinze ans aux bagnes de Toulon. La philosophie nouvelle pénétrait par tous les pores cette vieille société qu'elle dissolvait profondément, comme l'air dissout un cadavre.
Quelque temps après le procès de Calas, le jeune
(i) Voltaire donna le monvemeni ; mais il est jnsie d'observer qnc , sept, A hait ans «Tant Ini , Turgot et Rippert de MontrUr , procoreor-géncral an parlement d*Aix, avaient récKinié , non-senleroent une vagoe tolérance religieuse , mais encore un état civil pour les protestants.
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etsavnnl Antoine Court de Gébelin, né à Nismes en iGaS, visita sa province et sa ville natale (i). Il vit les raères et les veuves des martyrs de Vialas, de Toulouse, et de Gabre, auxquelles les églises s'étaient empressées d'apporter des secours et des consolations. A Nismes, il revit PaulRabaut, son condisciple y et les fils de son ami, ses jeunes et brillaats élèves. Après ce dernier et violent orage, humides encore du sang des victimes, les églises relevaient la tête; fortifiées par Içprs blessures récentes, elles se sentaient animées d'une vigueur vivace, invincible, et désormais au-dessus de l'échafaud. Le culte proscrit depuis plus de quatre-vingts ans, rentrait insensiblement du désert dans les rours des villes. Après cette tournée dans le midi, Gébelin s'établit à Paris avec le titre de députégénéral des églises : elles allouèrent un modique traitement de quatre cent cinquante livres à leur mandataire, qui, uni par la science avec les encyclopédistes, entretint encore, par sa charge, des relations immenses avec les magistrats, les intendants, les ambassadeur étrangers, et même les ministres de Versailles (i663).
Gébelin contribua notablement à la réhabilitation de la mémoire de Calas, et au rétablissement dans ses biens et son honneur de Sirven , dont le malheur est comme l'image affaiblie de l'infortune du martyr de Toulouse. Paul Sirven, feudiste de Saint-Albi , avait vu la plus jeune de ses trois filles enlevée de sa maison par les ordres de l'évêque de
(i) Gébelin éuit son nom da désert, et Tanagramme de celui de son père , de Lingèbe,
kùk HISTOIRE DES PÀSTEUES DU DÉSKIT.
Castres, pour être enfermée au couvent des Daines- Noires de cette ville. La jeune Elisabeth se montra toujours rebelle aux enseignements des religieuses; on Texhorte vainement, on la menace, on la fustige, on lui met la camisole de force, et, par suite de mauvais traitements, on la rend folle. Dans cet état déplorable, Tévêque renvoie Tenfant à ses parents (goct. 1760). Pâle, exténuée, meurtrie, affamée, furieuse, elle ne reconnaît pas sa mère et veut déchirer ses sœurs ; enfin , la pauvre insensée , errante dans la campagne , va se jeter dans un puits, à une lieu de sa bourgade, non loin de Mazaroet. Dix-huit jours après seulement on découvrit le corps de l'infortunée : c'était l époque où l'on publiait en Languedoc que les symboles et les synodes protestants ordonnaient aux pères d'assassiner Ieur$ enfants enclins au catholicisme. L'accusation de Calas devint une présomption fatale à Sirven; comme le malheur de Sirven consomma la perte de Calas. «Voilà, s'écrièrent les juges de Toulouse, un nouvel exemple d'un père et d'une mère parricides! » La justice de Castres s'empare du cadavre; l'évêque lance des monitoires pour solliciter les déclarations des fidèles qui ont vu Sirven noyer son enfant. Le vieillard, sa femme, ses deux filles, décrétés de prise de corps, résolurent, d'après les conseils de leurs amis, de se dérober par la fuite au sort qui menaçait Calas. C'était dans l'hiver (1762): ils traversent à pied le Rouergue et les Cévennes couvertes de neige. L'une desfiUes^ mariée depuis un an , accouche en chemin au milieu des glaces j et^ mourante^ elle emporte son enfant mourant dans ses bras, lis se dirigent vers la Suisse, et
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comme le jeune Calas, arrivent à Ferney. Figurezvous j dit Voltaire, quatre moutons que clés bouchers accusent d'avoir mangé un agneau! Jamais tant d'innocence et tant de maUieurl k peine s'abritentils dans l'asile que leur accorde le poète, qu'ils apprennent que le père et la mère sont condamnés à mort, les filles bannies à perpétuité^ leurs biens confisqués j et qui ne leur restent plus rien au monde que V opprobre et la misère. Voltaire justifie d'abord les Sirven davant^le public , ce juge de tous les juges. EliedeBeaumont plaida leur cause au conseil du roi. Enfin, après cinq années d'instance ( mars 1768), un arrêt du conseil cassa l'arrêt infamant et capital. Le vieillard put revenir , avec ses deux filles , mourir au foyer paternel ; mais sa femme était morte de chagrin dans l'exil (i).
Cependant ce système oppresseur tombait de vétusté, comme un filet usé qui ne peut plus retenir sa proie. Les intendants n'osaient plus condamner aux galères; on relâchait même les forçats; mais on leur vendait la liberté. Leur rançon variait de mille à trois mille livres. Les états protestants, qui leur accordaient une petite subvention dans leur captivité, vinrent encore à leur aide pour acheter leur délivrance. Le margrave de Brandebourg-Bareith-Culmbach, et son [épouse, la princesse de Prusse, sœur chérie du grand Frédéric, voyageant dans le midi, contribuèrent à l'élargissement de plusieurs galériens. A son passage à Toulon , le prince visita les bagnes , et les confesseurs lui présentèrent un placet; par son intervention,
(f ) Voltaire , lettre à d'Alembert. Avis aa public. ^
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neuf d'entre eux virent tomber leurs f(çrs; de ce nombre Pierre-Paul Mercier , ancien de Téglise du Mas-d'Azil, et ses compatriotes Etienne et Paul Laborde (1755). Rabaut qui, dans cette circonstance, avait adressé une supplique à ce prinœ allemand, implora plus tard, à ce qu'il paraît, en faveur des captifs, Tappui de Voltaire. Le poète fit briser les fers de Fun d'eux , Claude Chaumont, de Genève. Il se retira aussitôt dans sa ville natale, et le ministre réfugié Chiron le conduisit aux pieds de son libérateur à Ferney. Nous ne pouvons résister au plaisir de citer la lettre que ce pasteur écrivit à Rabaut, pour lui raconter la réception que leur fit le philosophe ( mars 1764 )•
« Je fus très-bien accueilli ;... je lui portai quelques nouvelles de madame Calas... Enfin je lui dis que j'avais amené un petit homme, qui venait se jeter à ses pieds pour le remercier de ce que, par son intercession, il venait d'être délivré des galères; que c'était Chaumont que j'avais laissé dans son antichambre, et que je le priais de me permettre de le faire entrer. Au nom de Chaumont , M. de Voltaire me témoigna un transport de joie, et sonna tout de suite pour qu'on le fit entrer. Jamais scène ne me parut plus bouffonne et plus réjouissante : «Quoi, lui dit-il, mon pauvre petit bonhomme, on vous avait mis aux galères ! Que voulaiton faire de vous ? Quelle conscience de mettre à la chaîne et d'envoyer ramer un homme qui n'avait commis d'autre crime que de prier Dieu en mauvais français ! » Il se tourna plusieurs fois vers moi, en détestant la persécution. Il fit venir dans sa chambre quelques personnes, qu'il avait chez lui, pour
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qu^on participât à la joie qu'il avait de voir le pauvre petit Chaumont, qiii, quoique proprement mis selon son état, était tout stupéfait de se voir si bien fêté; il n'y eut pas jusqu'à un ex-jésuite.qui ire .vint faire son compliment de félicita tion ; cela rendait tout confus le galérien délivré; il me parut alors encore plus petit; c'était à mes yeux un vrai lilliputien y tout au plus le diminutif d'un lapon. Déconcerté comme il était, je faisais pour lui la fonction d'interprète de ses sentiments; du moins, l'étais assuré de ne pas mentir en assurant son bienfaiteur de sa vive reconnaissance, et je tâchai d'y placer quelques éloges, et la sensibilité de tant de personnes pour le bien qu'il avait fait à celui-ci, k madame Calas et à d'autres. M. de Voltaire me répondit : a Vous mettez trop de prix à ce que j'ai fait pour ce bon homme; une seule lettre que j'ai écrite à M. de Choiseul, a opéré cet élargissement; mais aussi c'est le seul galérien pour lequel j^ai écrit et pour lequel j'oserai écrire. — Ah! monsieur, lui dis-je alors, vous prenez tant de plaisir à soulager les misérables et à faire des heureux! Vous êtes un Trai ami des hommes; vos écrits ne respirent que des sentiments d'humanité, et vos actions les réalisent. Vous ne bornerez pas à celui-ci vos bons offices ; d'autres en sentiront les effets. » Voilà une esquisse d'une longue conversation que j'ai eue avec cet homme célèbre , qui me combla de poli^ tesse, témoigna beaucoup de joie à Chaumont à qui, pour couronner la fête, il fit présent de quelques piastres, x» (i)
(i) Manasorils Rabaal citét par M. C. CoqaeNl. La lettre €»t do 6 oiara I 76^.
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Enfin le prince de Beauveau, guerrier religieux et philantrope dont la noble figure annonçait, disent les contemporains , la majestueuse beauté de son âme, reçut le commandement-général du Languedoc ( 1763). Ce maréchal acheva de faire tomber les fers des confesseurs protestants. Un des derniers libérés fut Alexandre Charabon, de Pranles, fils vraisemblablement d'un des lieutenants d'Abraham , dans la dernière insurrection du Yivarais, pendu à Montpellier quelques jours après la mort du chef camisard. Après vingt-sept ans de bagne, ce vieillard en sortit octogénaire (1769), et reçut des églises un secours mensuel de douze livres, seul morceau de pain qui restât à ses derniers jours dans le dénûment absolu où le laissait la confiscation totale de ses biens, jadis considérables.
Pendant une inspection qu'il faisait des forteresses de la plage, le maréchal , accompagné de son neveu, le jeune et brillant chevalier de Boufflers , vint à Aiguemortes, et voulut voir la tour de Constance. Ce donjon , ancienne prison des camisards, et illustré par l'évasion d'Abraham, était alors réservé à la détention des femmes; quatorze captives y gémissaient encore lors de la visite du prince. A son aspect inattendu , ces infortunées tombèrent toutes à la fois à ses pieds, qu'elles inondaient de larmes, essayant des paroles et ne trouvant que des sanglots. Plusieurs étaient octogénaires. La plus jeune, âgée de cinquante-trois ans, en avait passé trente-huit dans cette tour. C'est l'intéressante Marie Durand, sœur du martyr, emprisonnée à l'âge de quinze ans, à cause de
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Tapostolat de son frère. Toute sa jeunesse s'était écoulée dans ce sépulcre. L'infortune de cette reli* gieuse fille, racontée par elle-même, inspire l'intérêt touchant et sombre de quelque légende biblique. £lle correspondait, au nom de toute la comunauté avec Paul Rabaut : « Monsieur et très-cher pasteur en Jésus-Christ, lui écrivait-elle, je suis extrêmement flattée que vous ayez reçu ma lettre avec plaisir. C'est un délice excellent pour moi que mon pasteur, que je respecte et que j'aime très-cordialement, daigne faire attention à ce que lui dit sa brebi$ captive. Cette faveur me console et me fait supporter mes peines avec patience (4 février 1760). » Les prisonnières éprouvaient de grandes souffrances dans ce cachot aérien, construit au milieu des étangs et enveloppé de leur atmosphère insalubre, (c J'ai l'honneur de vous informer que plusieurs de mes compagnes avaient été forcées de s'endetter dans leurs maladies de Tannée dernière, et que j'étais du nombre; je peux vous dire, à la vérité , qu'alors je devais vingt-sept écus ; aujourd'hui, je n'en dois pas tant, mais peu s'en faut (i5 avril 176a). » Elles étaient dans le plus triste dénument : « Je me suis acquittée de cinquante livres; Dieu sait comme j'ai passé ma vie ! Je me suis passée de robe tout l'été, de tablier, de souliers et autres choses bien nécessaires; mais pourvu que je puisse m'acquitter, avant de quitter ma cruelle prison, je serai contente (ai août 176a). » Les dons des églises et des fidèles venaient parfois adoucir un peu leurs privations, a M. Tansard (de Nismes), nous fit passer cent soixante livre9y et quelques jours après.
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nos demoiselles (d'Âiguemortes), vinrent aussi , et comme je ne demande jamais rien que le besoin ne nous presse, j'ai voulu laisser couler le temps, afin de pouvoir dire vrai... » {Ibid.)^
Un vif rayon d'espérance brille aux guichets . de leur horrible donjon, ti Monsieur, très-cher et très^honoré pasteur ;... il y a quelques jours qu'une personne nous dit que notre liberté de conscience était donnée, et qu'en conséquence nous avions la nôtre, pourvu- que personne ne s'y opposât; mais qu'il se pouvait qu'on représentât que la plus grande partie de nous étions fort âgées, et qu'en ce cas, on nous retiendrait... On m'a assuré que M. le duc de Fitzjames arrive en province le mois prochain ; ce seigneur a fait tout son possible |iour nous tirer d'ici, il y a deux ans passés... Le temps étant devenu plus favorable pour nous auprès de Sa Majesté, peut-être qu'il recevrait des ordres de notre auguste monarque pour nous rendre libres. Faites vos efforts, monsieur, mon très-honoré et cher pasteur, pour briser les lacs qu'on voudrait nous tendre... La nouvelle chimérique nous rendit toutes malades. Je dis chimérique, quoique le père gardien des cordeliers et les plus distingués de cette ville, nous assurent toujours qu'elle était réelle, mais que quelqu'un se mit contre. Celui qui nous porta la nouvelle si affirmative , greffier de notre ville, dit à une de mes compagnes qui lui disait que ladite nouvelle avait été fausse : « Elle ne le sera pas, nous travaillons pour cela. » La personne qui nous parla sur la liberté de conscience, nous dit qu'on nous relâcherait; mais parce qu'il faut, ditelle, rendre les biens, cela fait qu'on nous retient....