‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 80 sur 96 · LIV. XII, CHAP. l · texte numérisé non relu

LIV. XII, CHAP. l

errants par troupeaux de la mer du midi à la mer du septentrion, soit que, dans un drame effrayant , l'orateur , semblable à un prophète dlsraol , ose porter devant Dieu les murmures plaintifs des confesseurs , et rapporter aux confesseurs les justifications paternelles et formidables de Dieu : ^ O mon peuple que t'ai-je fait , dit l'Éternel ? — Ah ! Seigneur, que de choses tu nous a faites! chemins de Sion couverts de deuil , portes de Jérusalem désolées , sacrificateurs sanglottants , vierges dolentes y sanctuaires abattus , déserts peuplés de fugitifs , membres de Jésus-Christ , errants sur la face de l'univers , enfants arrachés à leurs pères , galères regorgeantes de confesseurs , sang de nos compatriotes répandu comme de Teau , cadavres vénérables puisque vous servîtes de témoins à la vérité , mais jetés à la voirie , et donnés aux bétes des champs et aux oiseaux des cieux pour pâture , masures de nos temples, poudres, cendres, tristes . restes des maisons consacrées à notre Dieu , feux , roues, gibets , supplices inouis jusqu'à notre siècle , répondez et déposez ici contre l'Éternel » (i). Le monde n'avait pas entendu depuis Job un dialogue plus lamentable et plus sublime.

Ce sombre et pathétique orateur avait sur sa figure, dans sa voix, son geste , tout son maintien, une grâce ardente , une énergie onctueuse où palpitait tout son cœur dont l'excessive sensibilité fut à la fois la cause de sa mort , et de son immortalité ici-bas.

Saurin , par une piété mal entendue, eut voulu

(i ) Sciiuoii pour le jcùiic J<* i 706.

484 HISTOIRE J&ES PASX£U]IS DU DÉSE&T.

ses défaites 9 ses conquêtes ? quel monument enfin a-t-elle laissé de son passage dans le monde ? (i)

Les pasteurs du désert se divisent en deux familles dont il ne faut pas confondre le caractère ni les actes : les pasteurs populaires et les ps^steurs selon la tradition apostolique. Viveps e^t le chef des prédicants et des prophètes belliqueu^^ ; les ministres pacifiques ont pour père le vénérable Bfousson. Brousson, Vivens et leurs disciples travaillèrent ^'abord en commiui à Tapostolat du désert. £n'i7oo, le parti populaire et guerrier, armé 4^ gUive et de la parole, fit une tentative d'organisation et d'affranchissenient , et wccomba après une lutte héroïque. Â la mort de Licmis XIY , le parti pacifique reparait seul et acçoippUt enfin la délivrance par la parole et le ipartyre. C'est la grande œuvre d'Antoine Court : Rabaut et ses autres élèves ne furent que les instruments de son entreprise, quil conçut, qu'il dirigea pendant près de cinquante ans, et dont il fut l'Uistorien. Lorsqu'il mourut, elle avait triomphé. Ce pasteur illustre a donné la mesure des travaux éininents qu'un homme ordinaire peut accomplir avec un sens juste, une volonté persévérante et un but invariable. L'œuvre de Court subsiste encore , bien que mutilée par Napoléon. A l'époque de la réorganisation des cultes, le premier consul substitua à notre antique discipline la loi dite de gerrajnal an X,dont l'insuffispnce est la ç^use primordiale de l'anarchie actuelle de nos églises. L'empereur transféra, en 1809, le séminaire de Lausanne à

(i) Voyes sor ce sojet les mémoires de Grégoire, éTèqoe de Blois.

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Montauban, sur les ruines^ pour ainsi dire, de l'ancienne académie de cette ville. Que de révolu* lions ont agité l'existence de cette école théologique du midi, fondée sous Henri lY, exilée par Richelieu à Puylaurens, supprimée par Louis XIV, rétablie par Antoine Court à Lausanne, ramenée enfin à son siège primitif par Napoléon !

486 ItSTOItB DBS PA8TBUBS DO DÉSEIT.

GHPAITRE a.

Linsurrectjon camisarde fut purement populaire. Tous ses chefs étaient hommes de travail r Laporte, forgeron, Roland, vigneron. Cavalier, pâtre, Catinat, gardeur de chevaux. Les cardeurs étaient les phis nombreux , Yivens , Seguier , Castanet, Salomon, Ravanel et la belle Isabeau. Le plus élevé en naissance et en fortune, était Elie Marion , de Barre, dans les hautes Céi^enneSj né en 1678, de père et de mère protestants , gens de bonne vie et de mœurs irréprochables^ qui vivaient du revenu de leurs biens (i). Elie était clerc de procureur.

L'oeuvre principale des Laporte, après l'organisation militaire dont nous reparlerons plus tard, fut rétablissement des cavernes. Il est toutefois vraisemblable qu'ils ne firent que ramener ces peuples dans ces vastes grottes que leurs ancêtres avaient habitées pendant les guerres religieuses des siècles précédents. C'est ainsi que, dans le comté de Foix, la grotte de Mas-d'Azil, close de

(1) lliéAtre Mcré.

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portes de bronze par Jeanne d'Albret, reçut dans son seîn les protestants des environs et aida la ville à repousser les attaques de Thémines, maréchal de Louis XITI. Ces sauvages citadelles continuèrent d'être quelquefois, pendant la paix, la demeure de ces peuplades dont les villages étaient détruits. Les descendants des camisards de Salomon ( un guide me Ta du moins assuré), vivent encore aujourd'hui dans les antres de Cassagnas. Pour les assainir, ils en lembrissaient les voûtes avec des planches, les tapissaient de ramée, les crépissaient d'argile et de bouse de vache.

Ces cavernes servaient de greniers, de caves, de. magasins, d'étables, d'hôpitaux, de poudrières et d'arsenaux. Les greniers se remplissaient des blés, enlevés aux abbayes et aux villages catboliq.ues ovl fournis par les bourgades protestantes. A la mort de Roland, les grottes de Toiras, quoique épuisées^ possédaient encore quatre-vingts sacs de blé; celle de Sauve cent cinquante. Les insurgés commencèrent par moudre leur froment et cuire leur pain dans les hameaux. Puis, la fraude étant découverte, Roland fit construire des moulins et des fours particuhers. Les distributeurs faisaient voiturer les vivres aux lieux convenus des haltes militaires ou des assemblées religieuses^ et partageaient les rations aux soldats. Les caves des camisards se remplissaient de même que leurs greniers. Ils enlevaient souvent des convois de vin de Lunel et de Frontignan , et de vin de Ginestoux, célèbre dans les chroniques albigeoises. Ces austères prophètes les buvaient sans scrupule. S'il faut en croire le prêtre de Saint-Germain , Roland laissa la vie à qn

488 HISTOIRE DES PiSTEOES DU DÉSEtT.

muletier pour un présent de quelques bouteilles dfe muscat. Ils étaient d'ailleurs très-sobres, et ne buvaient le plus souvent, dit Cavalier, que l'eau du torrent, comme les guerriers de Gédéon. Les huiles des bords du Rhône, les sels de la plage, les légumes de la Yaunage, les châtaignes du Gévaudan , s'amassaient dans leurs greniers.

D'autres cavernes servaient d'étables et de boucheries. Ils y enfermaient les troupeaux qu'ils enlevaient. Au mois d'août 1704» Joani prit aux peuples de Concoules, sur la Lozère, cinquante bœufs et trois cents brebis. Le comte de Toumon trouva dans les grottes de Magestavols cent moutons et vingt boeufs vivants. Il est vraisemblable que ces étables, n'étant pas assez vastes pour contenir tant de bétail, les camisards le paissaient sur les cimes voisines. Ils tuaient ces troupeaux à mesure et salaient leurs chairs. A la mort de Rolan.d, on trouva dix bœufs ainsi préparés, dans les grottes de Mialet. Les bourgades leur apprêtaient aussi des viandes. Le comte du Roure, passant dans une aire voisine de Barjac, conçut quelque soupçon de l'informe tassement d'un gerbier (juillet ryoS). Il le fît démolir, et découvrit neuf porcs salés et quinze énormes pains, reste d'un amas considérable aux trois quarts enlevé par quelques camisards que l'apparition subite de Tennemi fit enfuir dans les bois (i).

Roland mangeait seul, ou avec quelqu'un de ses lieutenanst, honoré d'être admis à sa table. Le repas qu'il offrit à Jourdan, messager de VilJars, se composait d'un levreau , de deux poulets et d'un

(1) Louvreleuil.

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ragoût de légumes. Gévaudan, voilurier d'Alais ^ fut pris et retenu deux jours par Cavalier. « Il vit une chose qui le remplit d'admiration, c'est que, quand Cavalier voulut souper, des valets couvrirent sa table de beau linge et de vaisselle d'étain fin, qu'un cuisinier porta divers plats qu'il rangea avec ordre, et qu'un seul officier s'assit et mangea avec lui » (i). Les brigades ne vivaient pas moins bien que les chefs. Un autre catholique d'Alais, évadé du camp de Cavalier, raconta « que ces impies faisaient bonne chère, ainsi qu'il l'avait vu, parles soins des habitants des lieux voisins qui leur fournissaient plus de vivres qu'il ne leur en fallait » (a). C'est dans ce but qu'ils avaient fait prendre à des protestants toutes les fermes les plus considérables (3).

Ces sombres prophètes devenaient parfois d'assez j.oyeux convives. Un jour, près de Lédignan , Cavalier arrêta six mulets chargés de vin de Calvisson, destiné à la table de Montrevel. Il retint les animaux et renvoya au maréchal les conducteurs avec un billet où il le prévenait que les camisards allaient boire son vin à sa santé et à celle de sa favorite, ce qu'ils firent dans un bois près de Quissac. Une autrefois. Cavalier, au manoir désert de Fan , enleva quatre mulets que ne put lui arracher la garnison de Lussan. Ils étaient chargés de cochons de lait, de jambons, de dindons, . de poulardes et de bouteilles d'excellent vin. Alors même, une autre de ses brigades conduisit au même lieu une capture bien différente, mais non moins

(i) LoQTreleoil, ii, 169. (i) !bid. 86. (3) Labaame.

400 HISTOIRE DES PiSTECBS OU DÊ8EAT.

précieuse; c'était un jésuite, un de ces missionnaires qui prêchaient la croisade contre les Enfants de Dieu. Après avoir détruit son escorte ils ramenèrent à Fan, pour le traduire devant Cavalier et le conseil des prophètes , et venger stir lui la désolation du Languedoc. Mais les camisards, en gens afTamés, l'enfermèrent dans les souterrains du château , et n'eurent rien de plus pressé que de mettre les broches et d'apprêter le repas, se réservant pour le dessert la mort de l'enfant de Ix>yola. Au milieu du festin, les brigadiers, dans un transport de jovialité cruelle, envoyèrent chercher le prisonnier pour s'amuser de ses frayeurs. Le jésuite, qui s'attendait à être mis à mort, fut étrangement surpris quand les camisards l'invitèrent à se mettre à table , et lui présentèrent un cochon de lait rôti , farci , intact encore. Pourtant sa joie fut courte, car l'exterminateur se plaça debout près de lui, levant son large coutelas, « mange, père, lui ditil, prends le meilleur morceau; mais saches bien que le nmmbre que tu vas couper, le seras pareillement coupé a toi-même! » — «Je n'ai pas faim, » répondit tristement le jésuite. — « Ce n'est pas la question , s'écrièrent les camisards , il faut manger , et tout-à-l'heure ! » Il tourne et retourne son cochon de lait, regarde ses hôtes, lève les yeux au ciel et soupire. « Hâte-toi donc! » lui cria l'exterminateur, d'une voix terrible et brandissant le couperet. Force fut au bon père de se résigner. Il colle ses lèvres à l'orifice du croupion de l'animal , aspire fortement et avale ses enentrailles succulentes. Les camisards, surpris et enchantés de ce tour ingénieux, partirent par de bruyants éclats de rire approbateurs. L'aven-

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tiire est contée à Cavalier, alors à table dans une salle voisine. Il fait venir près de lui le prisonnier: « Vraiment, lui dit-il, père, tu mériterais d'être camisard; car nous aussi, nous ne vivons que de stratagème. Mais il nous faut des gens de cœur, et tu n'en a pas ? C'est pourquoi va-t'en , et raconte à tes confrères le mal que t'ont fait les Enfants de Dieu » (i).

Les grottes les plus salubres furent transformées en hospices. Chaque hôpital avait sa petite pharmacie composée de quelques onguents, drogues et vulnéraires, achetés à Montpellier. La médecine camisarde se bornait sans doute à l'emploi vulgaire des simples des montagnes. Les Enfants de Dieu avaient deux chirurgiens si habiles que, selon Cavalier, personne ne mourut entre leurs mains. Il est juste d'inscrire leur noms à côté de ceux des guerriers dont ils guérissaient les blessures. Ils s'appelaient Chabrier et Tavan. Ils suivirent dans l'exil les chefs camisards. Après la guerre , Bâville, vraisemblablement, fit murer ces hôpitaux, et, à dessein ou par oubli y les malades furent enfermés dans ces cavernes devenues leurs sépulcres. Les malheureux se trainèrent à l'entrée, et ne pouvant démolir le mur , y moururent de la mort d'Ugolin. Bien souvent , on découvre de ces cavernes oubliées que l'éboulement des maçonneries révèle aux peuples étonnés d'en trouver l'ouverture toute obstruée d'ossements. Hélas ! ce sont leurs infortunés ancêtres !

Les puritains écossais et tous les guerriers calvi.

(f) Anonyme, hisf. des camisards.

499 HISTOIAE DES riSTEUAS DO DftSBtT«

nistes du nord se distinguaient par la grossièreté ou la couleur sombre de leurs vêtements. L^éclat et l'élégance du costume trahissent dans les caroisards le génie méridional. Un soldat, reUché par Roland, raconta que ce général « était un homme d*une mine très-distinguée, vêtu magnifiquement de velours cramoisi, chamarré de nattes d^or» (i). Vmci ce que raconta Gévaudan , ce voiturier retenu par Cavalier : c Durant le repas, il eut les yeux fiiés sur ce commandant rebelle , et il remarqua qu*il avait les cheveux très-proprement noués; une veste de drap de Hollande, garnie de boutons plats d'argent, des culottes de chamois, couvertes de galons d'argent, et une riche épée.» Voilà le costume complet des chefs, si Ton ajoute encore un manteau écariate et un feutre à Targes bords où flotte une plume. Le j)anache de Cavalier, à Nismes, était blanc; celui d'Abraham, en Vivarais, était bleu. Castanet et Joaiii portaient une volumineuse perruque; mais tous les autres chefs laissaient flotter sur les épaules leurs longs cheveux. D'ailleurs, la victoire qui faisait les frais de leurs toilettes, variait chaque jour la magnificence de leurs vêtements, en y ajoutant les écharpes des officiers vaincus, leurs croix, leurs montres, leurs bagues, leurs riches tabatières, leurs épées à pommeau d'ivoire et d'or. Tout cela composait un costume bizare, mais héroïque et tout-à-fait digne de ces étranges guerriers du désert.

Les simples camisards n'avaient point d'unift>rme, non plus que leurs chefs, et leur costume,

(0 Sœur Dénierez , lettre do 4 juin 1703.

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moitié rustique moitié militaire, était fourni par leur famille et par la guerre; cependant, les brigadiers-généraux chaussaient leurs troupes. Le camisard Barbuty de Blausac, racontait dans Calvissou « qu'il fallait à la seule troupe de Cavalier, tous les les mois, pour 800 livres de souliers, à cause des courses coiitinuelles; que tous les cordonniers des villages travaillaient sans cesse, par ordre de ce chef qui les payait très-bien » (i). D'après cela, TinsurrectioD dépensait dans Tannée pour plus 3o,ooo livres de chaussures, et l'entretien de son équipement s'élevait sans doute à plus de 100,000. On peut juger par là du sacrifice immense des bourgades. Il est vrai que la guerre nourrissait la guerre. Combien de fois n'ont-ils pas enlevé de longues caravanes de mulets, chargés de provisions de bouche pour les évêques , de vins renommés pour Montrevel,de sel, de vêtements, de chaussures pour les garnisons et les peuples des villes. Le butin était remis au général qui le partageait. Les officiers recevaient une part mesurée à leurs grades. C'est ce que le prêtre de Saint-Germain fait entendre, en disant que « Roland qui , comme commandant-général partageait le pillage, était le plus riche de tous les révoltés. » — Il est vrai qu'il ajoule que c'est pour avoir eu une disposition despotique de toutes leurs rapines. (2)

Enfin, le trésor camisard était entretenu par les fidèles et par la guerre. Des protestants qui se sentaient redevables envers Dieu , n'osant payer leur dette avec leur sang, croyaient s'en acquitter

(1) LoaTrelenil , toni. 111, p. iia. (a) Tom. ii, p. i65.

i9i HISTOIRE DES PiSTEUlS DU DiSEAT.

avec de largent. Les pauvres confiaient leur offrande à de vieilles femmes qui quêtaient secrètement de porte en porte pour riusurrection. Ce trésor commun payait les achats d'armes, de vêtements , de vivres et tous les fi*ais de la guerre.

On sait que les dons des exilés et quelques petites sommes fournies, en dernier lieu, par les états protestants, furent gardés par les messagers, ou ne purent jamais être déposés par les vaisseaux sur la plage. Les camisards n*ont donc jamais reçu une obole de Tétranger. Ils Font bien des fois attesté hautement avec un juste orgueil. Non, l'argent de l'étranger n'a point souillé l'origine sainte de l'insurrection cévenole.

Je le repète , le trésorier et le fournisseur principal des Enfants de Dieu , c'était la victoire.

L1V. xH, cnip. m. 4 05

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