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CHAPITRE III

Leurs arsenaux avaient des armuriers , des taillandiers, des maréchaux qui forgeaient comme des cyclopes dans les entrailles des montagnes. Les camisards ne fabriquaient point leurs mousquets; il les achetaient à Beaucaire, k Avignon, à Nismes; mais ils les réparaient et les fourbissaient; ils fabriquaient des sabres et des baïonnettes; ils n'avaient point de canon ; cependant on trouva dans une grotte de Cavalier deux pièces de campagne faites de deux troncs de chênes cerclés de fer , avec un grand nombre de boulets du poids de quatre livres, que Ton déposa au fort d'Alais (i). Cet essai dénote le besoin qu'ils ressentaient déjà d'en posséder de fonte. Ils faisaient des balles avec le plomb qu'ils achetaient en lingots , ou qu'ils arrachaient aux vitraux des églises et des presbytères. Une fois Cavalier emporta sur ses mulets les chaudières des raines de vitriol du Pin , voisines d'Alais. A défaut de^ plomb , ils fondaient les plats et les coupes d'étain, et comme les blessures faites par des balles

(i) Luavreleail , iv , 8.

Mi\ UISTOIEE DES riSTEUKS DU DÈSLaf.

de ce métal , mêlé plus aboiidatiiiiient d'arsenic , étaient plus envenimées, on répandit le bruit qu'ils empoisonnaient leurs projectiles. On sait que les Enfants de Dieu mettaient avec la balle un grain de blé dans le fusil y comme signe de reconnaissance et comme symbole. Dans le principe j ils achetaient leurs poudres à des fabricants de Montpellier , de Lyon méme^ mais surtout du comtatYenaissain; de sorte que c'est principalement avec les poudres du pape qu'ils foudroyaient les papistes. Enfin Roland établit trois poudrières. Le salpêtre abondait dans leurs cavernes ; les saules de leurs torrents leur fournissaient du charbon ; ils pilaient dans des mortiers ce charbon et ce salpêtre mêlés avec du souflre , mettaient en grain cette poussière fulminante ; et Tétalaient toute humide sur des aires au soleil ; puis ils en remplissaient des tonueaux, et des mulets les charriaient de nuit dans l'arsenal de chaque chef camisard.

Excepté TAiioiiyme, aucun chroniqueur protestant n'a désigné lloland comme le généralissime cévenol ; et pourtant, comment supposer une insurrection, si énergiquement organisée d'ailleurs, sans un chef suprême ? iioland l'était , puisqu'il succéda à son oncle dans cette charge , et qu'il fut, selon Labaume, élu à runanimité, Louvreleuil le ({ualilie toujours de commandant-général j et parle de son autorité despoiùjue (i). Les historiens catholiques n'ont là-dessus qu'un sentiment, et leurs témoignages sur la dignité de ce chef confirment le préambule de ses ordonnances : Nous Roland

(i) Louvivlcuil 11 . iC).

LIT. XII, CHAP. m. h91

général des troupes protestantes de France^ assemblées dans les Cévennes en Languedoc.

Ce chef suprême et mystérieux, que Ton prenait pour un étranger, représentant les puissances protestantes auprès des Enfants de Dieu, n'était autre que Roland, a Us virent venir un homme à cheval de bonne mine, superbement couvert, et qui marquait être de distinction. Dès qu'il vit Cavalier, il tira l'épée et lui en présenta la pointe. D'abord Cavalier mit pied à terre, le salua pro- * fondement avec de grandes marques de soumission. Vétranger lui demanda : quelle expédition avezvous faite aujourd'hui? Il répondit : Je viens de tuer cinq papistes, et je vous mène ces deux bien liés. — C'est assez, déliez-les, et les laissez aller. »

Sœur Demerez ajoute que ce chef était allé naguère à Montpellier, pendant la tenue des Etats; que, sur sa bonne mine, il était reçu partout, et qu'il recueillait avidement toutes les nouvelles ; qu'à son départ de cette ville, il promit six louis à un voiturierqui le conduisit au camp de Cavalier, vers Uchau : « Cependant, le voîturier, voyant tout de bon Cavalier venir à eux avec sa troupe , s'écria : nous sommes perdus, monsieur! Je reconnais Cavalier lui-même! Vétranger lui dit : ne crains pas! Je t'ai promis qu'il ne l'arriveraît pas de mal; jeté le garantis. Ce pauvre homme était à demi mort d'effroi. Il remarqua pourtant que V étranger ^ pour se faire reconnaître à Cavalier, tira son épée nue et la fit luire de loin. A cette marque qui est apparemment le signal, Cavalier vint à lui d'une manière fort soumise et respec-

500 HISTOIRE DES PASTEDES DU DÉSEET.

Nous VOUS avertissons, messieurs, de la part de Dieu; ainsi tenez-vous pour avertis. Et si vous avez dimé quelque chose , vous n'avez qu'à nous le restituer. Et soyez persuadés que la présente or* donnance sera exécutée sur ceux qui ne Texécuteront pas. Donné dans le désert, le 27 mai 1703, par nous Deymond, Dayres » (i).

Roland avait un secrétaire qui écrivait ses ordonnances; il se nommait Malplach, et un sceau ayant pour armes un bras sortant d'une nue et agitant une épée, avec cette inscription : Roland furieux (2). I^e secrétaire de Cavalier se nommait Dupont , et son cachet portait un paon et trois étoiles surmontées d'une couronne comtale. Il y fait allusion dans une lettre qu'à son retour de Versailles, il écrivit de Màcon à ses amis des Cévennes. a Je suis toujours Cavalier... Les honneurs qu'on me fait, et les recompenses qu'on me donne ne me feront point changer. Il est dit : Ne quitte pas la couronne que je t'ai préparée... i)(3)

Les Enfants de Dieu n'appelaient leurs généraux que frère Roland, frère Cavalier, etc. Dans le principe, les soldats voulurent qualifier Roland de monseigneur, et le conseil des chefs, de hautespuissances^ à l'imitation des Etats de Hollande. Mais Roland recommanda, sous peine de chàti*» ment, \^ fraternité {/{), Après la victoire de Vagnas^ les camisards conduisirent à Cavalier deux officiers ennemis qu'ils avaient trouvés blottis , l'un dans le creux d'un chêne et l'autre dans un buissoil.

(t) Labaoroe, (i) Sœor Demérex.

(3) Goart, (4) L*AnonTme , tom. > f p< 1 Bt.

ur, XII , CHIP. III. 501

«Comment, leur dit-il, M. de la Gorce a-l-il eu Timprudence de venir m'attaqiier? Est-ce par mépris pour moi? » — Certes, monseigneur, il s'en faut de beaucoup qu'on vous méprise, répondit l'un d'eux ; il s'est trop pressé , car il avait ordre d'attendre M. de Julien. » a Messieurs, ajouta le camisard, pourquoi m'appelez-vous monseigneur ? Je suis Jean Cavalier; allez, vous êtes libres » (i).

Les chefs ne voulaient pas même du monsieur : a Dès qu'il s'agisssait de quelque chose sur quoi les inspirations n'avaient rien dit, on allait ordinairement au frère Cavalier : Frère Cavalier, lui disait-on ( car il nevoulait pas être traité de monsieur, encore qu'il eût cinquante bons gardes et qu'il fut mieux obéi qu'un roi ), Frère, telle et telle chose se passe » (2) Lors donc qu'ils signaient le Comte Roland y Cavalier prince des Cévennes ^ c'était pour braver la noblesse catholique et Montrevel. La qualification de monsieur qu'ils dédaignaient , ils la prodiguaient à leurs ennemis. Ainsi Roland : «c Messieurs les officiers des troupes du roi , et autresmessieurs de Saint-Germain, préparez-vous à recevoir sept cents hommes qui doivent venir mettre le feu à la Babylonne (l'église). » Ainsi Cavalier : » A messieurs les révoltés contre la vérité , pour présenter aux puissances de Sommières. »

Ils étaient mieux obéis que des rois , dit Fage, et avaient des gardes. Cavalier en avait cinquante, et les plus vaillants marchaient et combattaient à ses côtés, vêtus d'écarlate. Il avait aussi des aides de-camp; le plus connu est son petit frère, qui

(1) L'Anonyme, lora. i, p. «64. (a) Théâtre sacré ^ Fa£e.

&0S HISlOnE DES PASTIUIS DO PÉSBtT.

s'illustra au combat de Nages. Les chefs ne se distinguaient du soldat que par la magnificence des vêtements et des armes. I^urs annes étaient de» pistolets^uneépée, un poignard. Roland portait une ceinture de pistolets qui formait autour de ses reins comme un petit arsenal ; il avait encore une espin* gole. Les armes des simples camisards consistaient en un sabre , un fusil à baïonnette , deux et quelquefois quatre pistolets, à l'exemple des miquelets. L'es piquiers, qui marchaient à la queue des bataillons, comme dans les troupes royales, avaient des piques ferrées de baïonnettes.

Après chaque bataille, les communautés remplaçaient les combattants perdus. Après avoir înscril les noms de ces recrues, les prophètes exhortaient les bourgades à soutenir la cause de l'Etemel ( i ;)^ Ces paysans, continuellement en course et sous le» armes, devenaient bientôt d'excellents soldats. Ils manœuvraient parfaitement. On se rappelle comment, dans la plaine de Nismes, Franceset, profitant des accidents du sol, se défendit pendani plusieurs lieures seul contre une cinquantaine d'ennemis. L'année précédente, dans les mêmes lieux, quelques camisards avaient été surpris par des dragons. L^ petit peloton , sans se déconcerter, se divisa, s'échelonna ; la tête faisait feu et passait derrière, *puis le centre, puis la queue, et par cette perpétuelle évolution , il lassa l'ennemi qui ne put l'entamer. Cette manœuvre fiit exécutée avec la même intrépidité, sous le feu de Montre vel, par la colonne entière de C^avalier, à la sanglante retraite de Nages.

(i) Labanme.

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