‹ Histoire des pasteurs du désertChapitre 86 sur 96 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

t>aiis cette théocratie militaire dont Dieu était lé toi, dont tous les chefs étaient prophètes, tous les soldats prêtres et confesseurs, la religion était Tâme de tout. Un camisard priait, psalmodiai); ^ prophétisait, toujours et partout, en se levant^ en se couchant , au commencement et à la fin des repas, dans ses courses , le mousquet sur Tépaule, dans les batailles, etc. Son amusement, sa consolation, sa félicité, c^était de prier son Dieu, de célébrer son Dieu, de converser avec son Dieu. Quoique dans la semaine le camp fût souvent appelé à prier en commun, le dimanche pourtant était le jour du Seigneur, destiné aux réunions publiques, aux prières générales. Deux jours à l'avance, les prophètes faisaient prévenir les bourgades voisines du lieu de l'assemblée; c'était d'ordinaire un désert à la fois central et solitaire, et sanctifié par leurs prières, par leurs larmes ^ et même par leur sang, comme le Champ-Domergue. A l'aurore, les peuples arrivaient et se mêlaient aux Enfants de Dieu. Un prophète montait sur un rocher qui servait de chaire; un second orateur lui succédait, puis un n 33

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troisième^ et d'homélie en homélie, de prière en prière, de cantique en cantique, cette multitude insatiable atteignait insensiblement le soir. Alors le peuple reprenait le chemin de ses bourgades, et les camisards celui de leur camp.

Les prophètes offraient la Cène quatre fois Tan , de trois mois en trois mois , et deux dimanches de suite y dit Elie Marion. Nous pensons pourtant que c'était à Noël, à Pâques, à Pentecôte et au commencement de septembre, selon Tusage de l'église réformée. Nous avons yu Salomon célébrer la Pàque de Tan 1 703 , Cavalier la Cène de septembre, et le parti immense que les chefs en tiraient pour gouverner leurs bandes. Dans cette théocratie, être exclu par TEsprit de Veucharistie , c'était l'être de la cité céleste, de l'éternelle vie; aussi les 'Enfants de Dieu ne craignaient rien tant que d'en être trouvés indignes. Voyant qu'ils ne pouvaient soutenir leur gigantesque lutte que par l'énergie de la foi, de l'enthousiasme et de l'espérance, au moindre signe d'incrédulité, de découragement, de désespoir, les prophètes, sans attendre Noël ni Pâques, ordonnaient la Cène sur le champ , pour retremper le moral de leur troupe dans le sang de Christ : Purifie mon peuple, disait l'Esprit!

Voici une autre célébration de la Cène racontée par Elie Marion : «Comme j'étais avec le frère Lavalette ( Atger ) , qui avait de grands dons, entre autres celui de la prédication, il eut un ordre secret de donner la Sainte -Cène; mais dans les réflexions qu'il faisait sur un acte si solennel et si auguste, il était effrayé de son indignité : Hélas! mon Dieu, disait-il, qui suis-je,

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vnoi ? Je n oserai entreprendre une chose si fort atKlessus de mon éfat ! j'en suis incapable et indigne ! — Coninie il était ainsi traTaillé de doutes , Tesprit me saisit en m*agitant beaucoup, et découvrit ses pensées en me faisant prononcer d*oiie toix ferme, que la volonté de Dieu était que son servi' teur exécutât ses ordres, et qu*il consolât son peuple, selon le commandement qu'il en avait reço. Âpres cette deuxième déclaration nous nous mimes promptement en devoir d*obéir, et connue nous ne savions pas la manière dont ont célébrait cette sainte cérémonie, nous consultâmes des personnes expérimentées. Le frère La Valette, ministre extraordinairement appelé, présenta le pain "et le vin au peuple, et moi je servais le ministre, mettant la coupe entre ses mains. Nous eûmes un grand nombre de communiants. C'était un chose admirable de voir ces pauvres chrétiens, affamés et altérés de la pâture céleste , qui venaient à la sainte tablç avec une contenance dévote , le visage arrosé de larmes de contrition et de joie tout ensemble. Si on savait chez les étrangers! si ceux qui nous insultent étaient informés de l'état naturel des choses! mais la volonté du Seigneur soit faite! Nous eûmes des sermons excellents avant et après la communion; car Dieu mettait des choses admirables sur ce sujet dans la bouche de ses serviteurs. Nous ne perdions pas un seul mot de ce qu'ils prononçaient; et je ne doute pas que Dieu ne disposât le terroir de nos cœurs', en même temps qu'il y semait la parole. Après l'exhortation du soir, qui fut faite par le frère Moulines , je reçu une inspiration dans laquelle l'esprit me fit prononcer ces

divines paroles entre autres : Je te dis, mon enfant, je t'assure que les anges se sont réjouis au ciel de votre journée ! Aussi fut-ce pour nous une journée de louange et de joie. »

« Le frère Abraham y faisait une fonction bien extraordinaire. L'esprit lui avait ordonné, par une inspiration , de se tenir debout proche de la table , le visage tourné vers l'assemblée, et d'arrêter ceux qui approchaient sans être suffisamment préparés ( selon qu'il lui avait été donné de connaître ), en les exhortant de s'en aller prier , et de revenir recevoir la consolation qu'ils cherchaient. Comme ces paroles leur étaient dites en douceur et charité fraternelle, aussi étaient^elles reçues en grande humilité , comme un encouragement et une aide à la piété de ces bonnes gens. Ils se détournaient en pleurant; ils allaient se prosterner devant Dieu et lui demander, par des soupirs qui ne peuvent s'exprimer , des grâces qui leur étaient accordées. Ils revenaient consolés, et on les recevait » (i). Ainsi la coupe du sang de Christ était la piscine où se retrempait l'autorité des prophètes, avec la foi, le courage et la docilité des bandes camisardes.

Les prophètes avaient encore recours à des scènes miraculeuses : « Dans le commencement plus que dans la suite, on murmurait quelquefois, parce qu'on manquait de foi et qu'on voulait être plus sage que la sagesse même. Et cela arrivait particulièrement aux nouveaux incorporés dans la troupe, et à ceux qui n'avaient pas d'inspiration. Serait-il possible, disait-on quelquefois, que Dieu voulut

(i ) Tkêntre SMcrr , Maricii.

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qu'on se gourvernât ainsi ou ainsi ? £t alors on se gouvernait à sa fantaisie , en supposant que l'inspiration n'avait pas été bien entendue : mais on en était châtié ; et ceux d'entre nous qui avaient le plus de soumission et d'humilité, ne manquaient pas de faire des réflexions sur les fautes qui avaient été commises. » (i)

C'est pour confondre des murmurateurs incrédules que Claris subit l'épreuve du feu à Sérignan. Cavalier la fit renouveler à Calvisson pour retenir ses soldats, qui sans doute abondonnaient déjà leur infidèle chef séduit par Villars. Le dimanche, douze mille personnes priaient sur la place de Calvisson. Après la prédication , Cavalier fit faire un bûcher de sarments de vignes et de branches d'olivier. Une jeune fille, accompagnée de deux jeunes prophètes qui l'exhortaient à avoir confiance en Dieu, s'approcha; elle se mit à genoux, et fit^ à haute voix, une prière d*une véhémence toujours croissante, en demandant au Seigneur de la garantir de l'ardeur du feu. Elle ordonna à la multitude de s'agenouiller comme elle, menaçant de la colère de Dieu, ceux qui refuseraient de se prosterner devant sa gloire dont ils allaient voir les merveilles ; puis elle se relève, entre dans le bûcher enflammé, en sort, y rentre, en ressort de nouveau, et ainsi jusqu'à trois fois. La multitude en larmes s'écria d'admiration sur les merveilles de Dieu. Le silence rétabli, la jeune prophétesse se mit une seconde fois à genoux et pria ainsi à haute voix : Seigneur, je vais mettre le feu dans ma main , fais qu'il y

(i) Ibid. (tge.

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soit comme Teau de la fontaine, et, qu'au lieu de me brûler , il me rafFraîchisse. Elle se relève, prend du feu dans ses mains, le rejette, et puis, suivie des deux prc^hètes, etle se retire dans la foule ravie et bénissant Dieu, (i)

Quelquefois les prophètes faisaient représenter des espèces de drames, beaucoup plus frappants encore , où quelques camisards en extase évoquaient les anges ou les démons, consolaient ou épouvantaient la multitude par le spectacle des félicités du cielet des horreurs de l'enfer : « Je voudrais, dit Cavalier, de Sauve, pouvoir me rappeler toutes les circonstances d'une opération véritablement miraculeuse, qui fut faite au milieu d'une nuée de témoins , en la personne du frère Compan , pour les raconter ici ; car cette merveille me remplit d'un saint effroi , et la vertu d'en haut n'y fut pas moins manifeste que lorsqu'il plût à Dieu de garantir son serviteur Claris au milieu des flammes dont il éteignait la force. Compan est un jeune homme, modeste, honnête, plein du zèle de Dieu, qui en avait aussi reçu de grands dons. Il était un des plus considérés de notre troupe. Nous nous trouvâmes tous ensemble dans une grande assemblée que M. Cavalier avait convoquée un jour de dimanche pour donner la communion : c'était dans les bois de Rocaulte, proche Pierredon. Après les divers exercices du matin, le frère Compan fut saisi de l'esprit, et, au milieu des agitations, il dit quelque chose d'équivalent à ceci : Mon enfant , je veux que tu fasses connaître à mon peuple combien ter- Ci) Labaumo.

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