LIT. XII, CHAP. TI
L'esprit encourageait le soldat : «t Lorsqu'il s'a<^ gissait d'alleran combat, j'ose dire qneqiiand l'esprit m'avait fortifié par ces bonnes paroles : N'appréhende rien, mon enfant , je te conduirai ^ je t'assisterai ! , j'entrais dans la mêlée comme si j'avais été vêtu de fer, ou comme si les ennemis n'eussent eu que des bras de laine. Avec Tassistance de ces heureureuses paroles de l'esprit de Dieu, nos petits garçons de douze ans frappaient à droite et à gauche, comme de vaillants hommes. Ceux qui n'avaient ni sabre ni fusil faisaient des merveilles
à coups de perche et à coups de fronde, et la grêle des mousquetades avait beau nous siffler aux oreilles et percer nos chapeaux et nos manches , comme l^esprit nous avait dit : Ne craignez rien, cette grêle de plomb ne nous inquiétait pas plus qn'aurait fait une grêle ordinaire » (j).
Dieu amortissait les balles ennemies : « Je suis assuré que , comme Dieu réprimait, quand il lui plaisait, la force du feu , et qu'il faisait parmi nous d'autres merveilles semblables , il arrêtait aussi la force des balles des fusils, de sorte qu'elles frappaient quelquefois à plomb et comme à bout tou-t chant, ceux que Dieu voulait garantir, sans qu'ils en fussent offensés. Un de nos soldats m'a fait voir son justaucorps percé de trente-six balles , à deux pouces l'une de l'autre, vis-à-vis des reins, m'assurant qu'il avait pris les trois balles qui y étaient demeurées entre la chemise et la chair. Un de mes amis reçut un coup de fusil, tiré d'une fenêtre en bas où il était; la balle perça la forme du chapeau
(i) Théâtre sacré y Page.
534 MISTOUB DU FASTEOBS DU DÉSEIT.
sans le blesser, et il la prit entre le chapeau et les cheveux» (i).
Les anges combattaient avec eux : « J'ai vu plu* sieurs fois des personnes inspirées des deux sexes, qui , dans le temps de leur ravissement , avaient les yeux ouverts et tendus Vers le del, et voyaient alors des armées d'anges ; quelquefois des combats d'anges contre des hommes » (a).
L'esprit leur .annonçait d'avance le combat : Comme j'étais dans la troupe à Saint-Maurice ( de Casevieille ), un de nos frères eut un avertissement, et dit que chacun eût à s'armer de la prière , que l'ennemi approchait et qu'il y aurait bataille, mais que nous remporterions la victoire. On ne manqua pas de se préparer de toutes manières, et, en effet, à une heure de là, l'ennemi parut, nous attaqua, fut battu et prit la fuite » (3). — Comme j'étais sous les armes, dans la troupe de frère Cavalier, notre principal chef qui est présentement colonel, et sous qui j'ai servi dix ou onze mois, il eut quelques raisons de s'éloigner de la troupe pour des affaires particulières , et il me prit avec lui. Nous étions prêts à manger un morceau dans la maison où nous allâmes, après qu'il eut achevé son affaire , lorsqu'il fut doucement saisi de l'esprit, et qu'il dit sans qu'il parût presque avoir d'agitation : Mon enfant , je te dis que les ennemis sont proches d'ici; retire- toi , tes frères combattent. Sur cela , il se leva sans manger, et dès que nous fumes sortis, nous aperçûmes trois ou quatre compagnies ennemies qui approchaient de la maison d'où nous venions
( • ) Théâtre sacré , Marion. (a) IbU. , Doboit. (3, /*iW. , Brasier.
Liv. XII , cflAP. VI. 626
de sortir. Nous les évitâmes, et, sur le soir, nous joignîmes la troupe comme elle poursuivait ces mêmes ennemis » (i).
Des météores les guidaient en glissant devant eux dans l'air: «J'ai dit que j'allais et venais dans la troupe. 11 m'est arrivé plusieurs fois que comme je la cherchais de nuit, et que je ne savais de quel côté me tourner pour la retrouver, le ciel m'envoyait une espèce d'étoile, qui venait se poser où était ce je que cherchais » (2). « Comme nous étions en peine..., l'un d'entre nous... dit : Mes frères , prions
Dieu , et il nous adressera. Il n'eut pas sitôt mis le genoux en terre qu'il parut une lumière en l'air, comme une grosse étoile qui s'avança vers le lieu où était l'assemblée à demi-lieue de là... Aussitôt que ce flambeau céleste eut disparu , nous entendîmes le chant des psaumes » (3.)
Dieu veillait près de leur camp : a Un jour par hasard, je rencontrai un gros de camîsards répandu, comme un troupeau de moutons, au milieu des champs, qui dormaient ou chantaient avec la plus grande tranquillité du monde , sans gardes ni sentinelles. Je dis à quelqu'un d'eux que je m'étonnais de les voir ainsi; car effectivement, leurs ennemis en grand nombre étaient là tout autour. Mais ils me répondirent froidement, que Dieu veillait pour eux, qu'ils n'avaient pas besoin de sentinelles , quand il leur avait défendu d'en avoir et qu'ils ne se défiaient point de la garde d'Israël. Ils avaient raison,, ce que Dieu garde est bien gardé » (4)«
(1) Théâtre sacré, ArnàMan. (s) Jbid,, Bragoier.
(3) Ibid. , Arnautn. (4) /^W. Ga^adoo^
&28 HISTOIRE DES PASTEfTES DU DÉSElT.
sonner le chef, et qu*il s'est proposé , en entrant dans cette maison, d'empoisonner Feau de la citerne et le seau, pour tâcher de détruire le troupeau i s'il ne peut pas ùâre périr le berger. A rinsfani que M. Cavalier eut entendu ces paroles^ il défimdit qu'on puisât de l'eau , et il fit garder la dteme du château , après que l'on eut jeté le seau dedans*
Dans le même temps, on vint dire, dans la chambre où nous étions , que le frère Duplan , brigadier de la troupe , qui était dans une autre chambre, venait de tomber dans un extase extraordinaire avec de fort violentes agitations. J'y accourus et j'entendis qu'il prononçait ces paroles : Je te déclare, mon enfant, qu'il y a dans cette maison un traître qui a vendu mon serviteur, pour une somme d'argent (il nomma 5oo livres ou 5oo écus). Il a mangé à la même table que lui ; mais je te dis que ce traître sera reconnu et qu'il sera convaincu de son crime. Je te dis qu'il a dessein à présent de jeter le poison qu'il a caché sur lui, ou de le mettre dans les habits de quelqu'un de la compagnie. Mais je permettrai qu'il soit reconnu et nommé par son nom. M. Cavalier ayant été averti de l'inspiration de Duplan le fit venir dans une chambre particulière, avec les trois personnes qui avaient eu les inspirations , et tous ceux qui avaient mangé avec nous à la même table. On avait commencé à fouiller plusieurs de ces même personnes^ lorsque Duplan , qui marchait au milieu de ses agitations , entra dans la chambre ; il vint droit à X , et lui mettant la main sur les bras, il l'accusa et le censura avec beaucoup de véhémence, disant : Ne sais-tu pas, misérable, que je vois routes choses ! Que je
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sonde les cœurs et les reins! £t que les plus secrètes pensées me sont découvertes! N'appréhendés-tu pas mes jugements terribles? Oserais-tu nier \% complot que tu as fait avec les ennemis de mon peuple? Confesse y malheureux, confesse ton crime! — X voulut s'excuser y mais Duplan, d'un redoublement de l'inspiration , déclara positivement que le poison était dans la tabatière, et dans la manche du justaucorps de celui qui était accusé, de sorte qu'il fut pleinement convaincu. J'étais présent et j'ai vu tout cela. Le poison était dans un papier. M. Cavalier, ayant des raisons particulières pour ne point faire mourir ce traitre, et sa mort n'ayant pas été ordonnée par aucune des quatre inspirations, il se contenta de le censurer, et de lui représenter quantité de choses, qu'il n'est pas nécessaire que je rapporte ici : de sorte que la nuit étant venue, X eut la liberté de s'en retourner chez lui. Il y eut ordre à la troupe de se préparer par la prière générale en actions de grâce , de la délivrance admirable que Dieu nous avait accordée. »(i)
« Comme j'étais , dit Elie Marion^ dans le village de Ferrières, proche de Barre, vers le mois de mai iyo3, je fus soudainement saisi de l'esprit, en plein midi, et, dans cet état, j'eus une vision. D'abord, l'esprit me fit prononcer à peu près ces paroles : Je t'assure, mon enfant, qu'il y a un homme qui est allé tout présentement chez un de tes ennemis, avec qui il parle pour te livrer. Le lieu de la demeure de cet homme est de ton côté gauche , et il sera demain des premiers à l'assemblée. Je te le ferai connaître.
(i) Théâtre sacré, CiTilier de Stovc.
530 UISTO:&E DES PASTECnS DU DÉSEET.
« iDContinciit Tespril me fit voir cet'houimey se promenant avec le sieur Campredon , subdélégué de l'intendant à Barre , comme si j*avais été dans la même chambre avec eux. Je les voyais, et entendais tout ce qu'ils disaient, distinctement et facile* ment, comme on le peut juger, puisque nous étions tous trois ensemble dans le même lieu. Je voyais même la femme de M. Campredon qui allait et venait, se mêlant même quelquefois dans la conversation. Campredon s'informa de moi au paysan et du frère Lavalette (Atger), qui était notre ministre et principal prédicateur, lui disant que si on pouvait nous saisir tous deux , ce serait un des meilleurs moyens de rétablir la tranquillité dans le pays. Le subdélogué disait aussi au paysan : Tu te feras des amis ; M. l'intendant te récompensera, et M. le maréchal de Montrevel aussi; tu peux compter sur cela : et en mou particulier , je te donne dix écus comptant, et je te ferai gagner ton procès. Le paysni] consenlit à tout cela, ajouta qu'il irait le lendemain à rassemblée, et qu'à l'issue de ladite assemblée, il nous suivrait, le frère Lavalette et moi , pour s'assurer du lieu de notre retraite , et qu'il eu avertirait ledit Campredon, afin qu'il nous fit saisir.
«Après cette opération de l'esprit, je racontai au frère Lavalette ce que j'avais vu et ce qui me frappa si fort, que j'en ai présentement l'idée, comme le jour même. Je lui dépeignis Thomme, ses habits, sa taille, son âge et son visage, et il conjectura juste, comme on le verra tout à l'heure. Le lendemain, rassemblée se fit (ce fut à Aubaret, à une lieue de Barre) ; et comme on chantait un psaume,
UT. XII, GBAP. YI. 531
Tespritme saisit soudainement , et me fit prononcer à haute voix , que celui qui nous avait vendus était entré dans l'assemblée. Il me fit répéter tout haut aussiy en présence du traitre , l'entretien qu'il avait eu le jour précédent avec M. le subdélégué. Et après que je fus revenu dans fnon état naturel, mes yeux se portèrent sur le faux frère ; je le reconnus par l'idée que j'avais eue dans la vision, et il était devenu si pâle, dans le temps que l'esprit me faisait raconter son histoire, que toute l'assemblée l'avait soupçonné. Comme il ne m'avait pas été ordonné de le faire arrêter, je me proposai seulement de lui reprocher son crime, et de lui faire quelque exhortation après que l'assemblée serait séparée; mais on fut occupé à quelques affaires particulières, et il m'échappa. L'ayant donc cherché inutilement, le frère Lavalette et moi donnâmes commission à deux personnes qui le connaissaient de le réprimander et de lui déclarer, de notre part, que si à l'avenir il ne cheminait pas de droit pied, il n'avait qu'à compter qu'il n'y aurait pas de grâce pour lui. Ces personnes nous rapportèrent qu'il avait avoué tout Tentretien qu'il avait eu avec Campredon ; mais qu'il avait voulu leur persuader que son intention n'avait pas été d'exécuter les choses que ce persécuteur lui avait fait promettre. Et effectivement cela ne m'avait pas été expliqué par l'esprit. » (i)
L'esprit ordonnait souvent la mort des traîtres. On a vu l'exécution de Lasalle; voici un autre exemple : a Je crois que ce fut vers le mois d'octo-
(i) Théâtre sacré , Mtrioo.
53S HISTOIAB DES rASTBUU DU DÉ8EBT.
bre ou novembre ( 1 708) y que comme notre troupe était proche de Pierredon, un certain nommé Languedoc I sergent dans le régiment de Menou, se vint jeter parmi nous, comme déserteur , déclarant qu'il voulait à l'avenir combattre pour la cause de Dieu. Quelqil\es-uns des nôtres savait quHl était de famille protestante, et ses discours nous parurent si raisonnables , que nous le reçûmes d*abord sans difficulté, comme nous avions déjà admis d'autres déserteurs. Mais il arriva, deux jours après, que ce malheureux fut lui-même témoin, dans une assemblée, de diverses inspirations, qui l'indiquèrent évidemment, et qui le déclarèrent traître. L'un de ceux qui parlèrent dans l'inspiration dit positivement que ce méchant homme était venu pour nous vendre , et qu'on en serait convaincu si on cherchait dans sa manche, où on trouverait une lettre de l'ennemi. Sur cela il fut incontinent saisi et fouillé; et on trouva effectivement dans la manche de son justaucorps y une lettre du lieptenant-général Lalande^qui, entre autres choses, lui faisait des reproches de ce qu'il n'avait point exécuté sa promesse. L'accusé étant ainsi marqué du doigt de Dieu , avoua d'abord et lui donna gloire. Il fit même une grande confession de tous ses péchés, et ne demanda pour toutes grâces que les prières des gens de bien qu'il avait eu le malheur de vouloir trahir. Il obtint abondamment ce qu'il désirait, et nous fûmes tous persuadés que Dieu lui avait fait miséricorde. J'ai été témoin de cet événement. » (i)
(i) Théâtre sacré, ¥àge.
LIT. XII , cnAP. Ti. 533
I/esprit annonçait aux prophètes leur mort prochaine : « Le jour de Pâques 1 704 1 après que nous eûmes participé à la Sainte-Cène, le frère Abraham Mazel tomba dans une grande extase , et entre les choses que Tesprit lui fit dire , il prononça ceci : Je te dis, mon enfant, qu'un des principaux de tes frères, qui est ici présent et qui a reçu le don d'annoncer ma parole , sera mis à mort par la main de ses ennemis. — Abraham étant revenu de son ex« tase, regarda fixement tous ceux de la compagnie qui avaient le don de prédication, et s'arrétant enfin sur le frère Moulines, qui commandait une petite troupe et qui avait reçu un talent admirable, il lui dit : Frère , préparez-vous, c'est à vous que Dieu s'adresse ! ( Abraham parla ainsi par une inspiration secrète, comme cela lui arrivait souvent. ) Moulines reçut^ avec une profonde résignation, Tavertissement de Dieu, et en profita sans doute en vrai fidèle, tel qu'il était. Le 1 5 ou le 16 de mai suivant, il fut tué d'un coup de fusil, disms un combat »(i).
(L'esprit les rassurait en face de l'échafaud. « Après que mon frère Pierre ( Marion ) eut aussi pris les armes, ce qu'il fit par inspiration, mon père devint plus suspect que jamais aux persécuteurs ; et même comme ils avaient de violents soupçons contre lui , ib résolurent de le faire mourir sans forme ni figure de procès. Le nommé Campredon , subdélégué de l'intendant Bâville , se mit dans l'esprit , ou en fit semblant , que mon père avait pris des mesures avec nous pour nous
(1) Théâtre tmari^ BlaiioD.
534 HISTOIRE WS P STEURS DU DÉSERT.
livrer la garnison de Barre, notre bourg, qui élait iVenviron 4oo hommes. Il s'imagina aussi diverses antres choses, et, en un root, il forma la résolution de faire passer mon père par les armes. Alors, M. Julien, d'Orange, que nos camisards surnommaient l'apostat, monta dans nos Cévennes avec un autre homme de sa sorte, nommé Viala, subdélégué. Ces deux messieurs, pour dire cela en passant, mirent tout k feu et à sang dans 4S paroisses qui n'étaient habitées que par des protestants. Alors Campredon communiqua à Julien le dessein de faire mourir mon père, en même temps qu'on faisait une pareille exécution sur un pauvre paysan qu'ils avaient convaincu d'avoir rendu quelque service aux camisards. Quelques-uns de nos amis ayant appris ce méchant dessein , coururent en avertir mon père. Sauvez-vous, lui disaient-ils, vous n'avez pas un moment à perdre, autrement vous êtes perdu vous-même ! Mon'père avait un autre conseiller qu'ils ne connaissaient pas. Incontinent sans s'émouvoir davantage, il appela mon frère qui avait entendu la triste nouvelle. Viens, lui dit-il, mon enfant, prions Dieu ensemble, demandons-lui son secours , et il nous enseignera ce que nous avons à faire! Un moment après, mon frère fut saisi par l'esprit , et prononça ces paroles au milieu de ses agitations : Aie bon courage, mon enfant ! Je te dis que personne n'a rien à craindre, ni personne de cette maison. Je te dis que j'ai suscité un de ses propres ennnemis pour solliciter sa grâce, et qu'il l'obtfendra. — Après cette heureuse réponse, mon père ferme, comme un rocher, ne s'inquiète de rien et demeure chez lui comme à l'ordinaire.