‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 10 sur 85 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Colbert. — Détresse des campagnes. — Famine. — Misère effroyable. — Extorsions fiscales. — La comédie des états.

« Jamais, il est triste de le dire, la condition des habitants des campagnes n'a été aussi misérable que sous le règne de Louis XIV, même pendant l'administration de Colbert, c'est-à-dire dans la plus belle période de ce règne et au commencement de ces grandes et fatales guerres qui en assombrirent la meilleure partie. »

Pierre Clément, Vie de Colbert, 278.

Les troubles de la Fronde avaient porté un coup fatal aux réformes agricoles de Sully. L'administration des finances était redevenue plus que jamais la proie de rignorance et de la cupidité, et Colbert trouva le trésor vide, deux années de revenus consommées d'avance, le peuple accablé d'impôts, les domaines aliénés, les exemptions, les charges, les privilèges multipliés sans mesure, les recettes sans règle, les dépenses sans frein, partout la fraude, la malversation, le désordre.

Depuis que les seigneurs et l'armée pillaient peutêtre un peu moins, les agents du fisc semblaient avoir pris à tâche de les remplacer, la main royale couvrait tout, mais on ne la sentait guère que par la griffe du fisc. La royauté tenait Jacques Bonhomme cloué sur un rocher de douleur, livrant ses entrailles

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au fisc, vautour implacal)le qui seulement se multipliait et pullulait comme la vermine autour du corps adaibii par la misère et la maladie. Il était a la fois dévoré par les loups et rongé par les poux ! On avait poussé si loin l'abus de la vente et de la ferme des offices financiers, qu'un seul titulaire ne suffit bientôt plus; il y eut pour chaque place jusqu'à quatre agents, inutiles et supcrmiméraires (1), désignés ainsi : l'ordinaire, l'alternatif, le triennal et le quatriennal.

A peine arrivé au pouvoir, Colbert commença par instituer une chambre de justice (lOGl) pour poursuivre les gens de finance. Mais comment faire pénétrer la lumière dans les profondeurs de ce chaos ? comment se diriger dans les ténèbres des souterrains creusés par ces maltôtiers que le surintendant d'Efliat comparait l\ la seiche, qui sait Tart de troubler l'eau pour tromper les yeux du pécheur qui l'épie .^ L'argent du prince est sujet à la pince, disaient-ils, et à l'abri derrière cet aphorisme, pour verser trentecinq millions dans les caisses de l'Etat, ils levaient quatre-vingt-dix millions de tailles sur le peuple (2).

En 10()i, il fit annuler les lettres de noblesse accordées depuis vingt ans, en énonçant que ces privilèges étaient accordés « au préjudice de plusieurs paroisses, incapables depuis lors de payer leur taille, 'a cause du grand nombre d'exempts qui recueillaient les principaux fruits de la terre, sans contribuer aux impositions dont ils durent porter la meilleure partie

(1) Déclaration du 30 mai 1064.

(2) P. Clément, Vie et adminislralinn de Colbert, 97.

au soulagement des pauvres. » Les usurpateurs de titres nobiliaires furent poursuivis, et en Provence seulement, douze cent cinquante -sept bourgeois perdirent ainsi leurs privilèges de noblesse usurpée.

La royauté eût pu porter a l'actif de ses revenus le trafic des anoblissements, auquel il n'y aurait rien a reprendre si elle l'eût exercé avec probité, et si, en vendant un titre, impôt volontaire assis sur l'orgueil et la folie des parvenus, elle n'eût vendu en même temps des privilèges dont le contre-coup accablait le peuple. Mais il arrivait qu'après avoir vendu l'anoblissement, elle annulait par un édit postérieur tous ceux qu'elle avait accordés depuis un certain temps, fixé d'ordinaire a trente années, ce qui n'avait d'autre but que de forcer ces bourgeois-gentilshommes 'a payer une seconde et une troisième fois, pour ne pas perdre l'argent du premier achat. L'improbilé de Louis XI\', qui ouvrit souvent devant elle des horizons nouveaux, n'avait ici rien d'original, et il ne faisait que suivre les errements de ses prédécesseurs, de Louis Xlll, et de Henri IV lui-même. (P. Clément, 158.)

Ce premier pas fait, Colbert voulut frapper sur les maires, échevins et autres officiers municipaux, et sur toute cette portion vaniteuse de la bourgeoisie qui avait acheté de petites sinécures pour s'exempter de la taille. Mais cette fois, ceux qui profilaient de l'abus étaient si nombreux, ils s'agitèrent tant, que l'on dut se contenter d'un moyen terme, et il fut concédé, en 16G7, qu'ils pourraient faire valoir par intermédiaire jusqu'à deux charrues sans que leurs gens fussent sujets 'a la taille.

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Dans cette même année 1G07, il publia un règlement général qui devait avoir pour ellet de faire ressentir à tout le royaume les bienfaits de l'ordonnance de 1050. « Pour dépouiller les communautés, y est-il dit, on s'est servi de dettes simulées, et l'on a abusé des formes de la justice. Aussi ces communes, qui avaient été concédées pour demeurer inséparablement attachées aux habitants des lieux, afin de donner moyen aux habitants de nourrir les bestiaux et de fertiliser leurs terres par les engrais, en ayant été aliénées, les habitants, privés des moyens de faire subsister leurs familles, ont été forcés d'abandonner leurs maisons, et, par cet abandonnement, les bestiaux ont péri, les terres sont demeurées incultes, les manufactures et le commerce ont souffert. »

Il poursuivit impitoyablement ces incroyables iniquités qui s'étaient glissées sur la répartition et l'assiette des tailles, aussi bien que sur leur perception même (1) ; seulement, tout en rendant hommage au

(1) « Les officiers de l'élection qui veulent s'attribuer la connaissance des désordres et des abus qui se commettent en la levée des droits du roi aljandonnent tout à fait les persécutés et le pauvre peuple par des intérêts infâmes, et ajoutent toute créance aux procès-verbaux qu'on leur porte, et, en celte dernière affaire, ils ont été si peu prudents, qu'ils ont décrété prise de corps contre le nommé Guimault, qui a été fort excédé en sa personne, qui a vu une de ses filles tuée en sa présence, sa femme, une autre de ses filles et sa servante blessées de coups d'épée et de bâtons, et ils envoyèrent mettre leur décret à exécution dans le temps qu'on enterrait cette pauvre créature. En vérité, monseigneur, la juridiction criminelle n'est pas trop bien placée en sûreté entre leurs mains. Les sergents en général, et particulièrement ceux qui sont préposés au recouvrement des tailles, sont des animaux si terribles, que pour en exterminer une grande partie, vous ne pourrie?, jamais rien faire de plus digne de vous. » (Lettre du lieutenant-

génie libéral du grand ministre, il ne faut pas perdre de vue qu'en fait, presque toutes ces réformes étaient, dès l'origine, frappées d'impuissance, par suite du nombre et de l'autorité des personnages intéressés au désordre, et c'est dans toute la naïveté de son cœur que M'"" de Sévigné écrivait ces lignes : « Madame de Roban et madame de Coëtquen ont été fort soulagées. Madame la princesse de Tarente espère que Monsieur et Madame la feront soulager aussi ; c'est une grande justice, puisqu'elle n'a au monde que cette terre, et qu'il est fâcheux, en sa présence, de voir ruiner ses habitants (1). »

criminel d'Orléans à Colbert, citée par Chéruel, Hist. de l'administration en France, II, 137.)

De leur côté , les magistrats municipaux abusaient de leur autorité pour accabler le peuple d'impôts, dans le but odieux de se décharger eux-mêmes. « Ce qui e?l pratiqué, écrivait l'intendant de Dijon à Colbert, en toutes les communautés de Bourgogne, à la foule du menu peuple, et à l'avantage des magistrats et principaux Jiabitants de chaque communauté, en sorte que, quand ils ont été obligés de payer 10,000 francs, les maires et échevins n'ont point fait de difliculté d'en imposer pour 20,000 et quelquefois davantage ; et voici quel était l'intérêt des magistrats et principaux habitants, qui est à l'égard des premiers, qu'outre ce qu'ils pouvaient s'approprier de ces sommes, ils en employaient une bonne partie en dépenses inutiles, comme voyages, festins, présents, et autres de cette nature ; et l'avantage que les plus puissants de la ville en recevaient, outre qu'ils étaient tour à tour dans les magistratures, c'est que, même quand ils n'y étaient pas, ils ne payaient rien, ou fort peu de ces impositions. » (Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, publiée par M. Depping, I, 667.)

(1) M^c de Sévigné, Lettres, t. III, p. 302. — Foucault, intendant de Poitiers, écrivait à son père, le 3 novembre 1685 : « J'ai diminué la paroisse de M. Pussort (oncle de Colbert), qui est la plus soulagée de toutes. Ses métayers ne payent presque point de taille... » Joseph Foucault répond à son fils : « Il est bon que

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L'abus grandit donc, au lieu de disparaître, et Vauban constate qu'au commencement du siècle suivant il y avait des fermes de quatre à cinq cents francs de revenus qui payaient cent francs ou plus, tandis que d'autres de trois ou quatre mille francs, mais appartenant 'a quelque personnage influent, n'en payaient que trente ou quarante. Suivant lui encore la multitude des petites taxes vcxatoires engendrées par les aljaires extraordinaires était cent fois pire que toutes les crues de l'impôt (1).

Voulant se rendre compte de l'étal du pays, connaître ses forces, ses besoins, ses ressources, Colbert, dès iOCl, avait envoyé dans toutes les provinces des commissaires choisis par les conseillers maîtres des requêtes. Son frère, Charles Colbert, eut 'a visiter, pour sa part, la généralité de Tours. Les députés des villes et élections d'Angers, Laval et le Maine viennent le trouver au Mans. Ils lui font observer que « la disette des années 16G1 et 1662 a été si grande par tout le pays, que tout le peuple en a été accablé et réduit a la mendicité, joint a la mortalité qui est survenue. En telle sorte que les paroisses se sont trouvées réduites a la moitié du nombre de leurs habitants, si bien que pas un des taillables ne s'est encore ressenti du soulagement qu'il a plu au roi d'accorder a ses sujets par la diminution de la

M. Pussort soit informé du bon office, mais il faut que co soit par un autre que par vous, et que son fermier lui en donne avis. Il a son frère, M. Hersan, qui est trésorier de France au bureau de Poitiers ; il faudrait voir si vous ne pourriez rien pour lui ; cela plairait fort à son maître. Il faut tâcher de conserver son amitié par toutes les voies. « (i) "Vauban, Dîme royale, ïti, 55,

taille. Au contraire, les non-valeurs qui se sont trouvées, par suite de la mortalité et d'autres motifs, ont été cause que les taxes des particuliers se sont augmentées. »

Ils se plaignent de tous ces droits sans nombre dont plusieurs ont été concédés a des seigneurs et a des communautés, et ruinent le peuple sans rapporter un denier au roi. Ils réclament, non la suppression de ces droits, mais la simplification du mode de perception, si ruineux, et qui enfante tant d'abus, tant de vexations ; ils demandent seulement qu'on les remplace par une simple imposition de 1 '20,000 livres, somme demandée par le roi, mais qui irait toute dans ses colfres, sans s'arrêter entre les mains des gens de finances. Ils supplient qu'on en ajourne le recouvrement jusqu'à la fm de 1(565, parce que « les sujets des dites provinces, qui vont commencer à manger du pain, se trouveront en état. Tannée suivante, 1666, de goûter les fruits proposés par Sa Majesté (1). »

Vers la même époque (1665), l'intendant d'Ilerbilly constate que la contrée se dépeuple dans les deux élections de Langres et de Cliaumont, a cause des dettes des communautés, de la cruauté des créanciers usuraires, de la gabelle, et des logements des gens de guerre. En vain on paie les cavaliers : où ils passent, le pays est ruiné. On ne peut plus payer tailles ni gabelles ; les frais pleuvent alors sur les insolvables, la ruine est consommée. (Depping, 111, 152-154). « Dans la province du Berry et les cir-

(1) Charles Colbert, Rapport sur l'Anjou, 664.

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coiivoisincs, écrit un autre intendant, tous les habitants, et particulièrement les laboureurs, y sont plus malheureux que les esclaves de Turquie et les paysans de Pologne, par celle raison (|u'ils sont journellement exposés h la merci d'une douzaine d'usuriers qui se rencontrent dans chaque village, lesquels leur font vendre leurs bestiaux quatre fois l'année, et leurs grains incontinent après la récolte, alors qu'il est au plus vil prix. Ces prêteurs 'a intérêts achètent les bestiaux et les grains de ces laboureurs et les leur revendent le double et 'a nouveaux intérêts ; et non contents de ce, ils les font emprisonner pour faciliter, en consentant ensuite à leur élargissement, ces compositions honteuses. » (/c/., Ii4.)

Colbert multipliait ses efforts pour arrêter les progrès de cette misère implacable-qui pesait sur toutes les campagnes du royaume. Il promit des primes et des gratifications aux receveurs qui sauraient faire rentrer les tailles dans les délais, sans poursuites ni contraintes ; il renouvela l'ordonnance, toujours mise en oubli, de ne saisir ni les instruments, ni les bestiaux de labour pour défaut de payement de Timpôt. Afin d'encourager les propriétaires 'a donner du bétail 'a cheptel, il défendit de saisir, pour le même motif, plus d'un cinquième des bestiaux placés 'a che[>lel,. et pour fait de solidarité entre les chepteliers et leurs coparoissiens. Le droit de pied fourché sur le bétail fut aboli 'a vingt lieues autour de Paris, et une ordonnance de 1007 exigea qu'en cas de saisie on laissât au paysan une vache, trois brebis ou deux chèvres.

Remarquons cependant (ju'il ne faut pas prendre

trop au sérieux les belles ordonnances de Colbert. Il donne d'une main, mais il retient de Tantre. Il défend bien haut pour le public, mais il permet tout bas, et désire même que les intéressés ne connaissent pas la défense qui semble les protéger. Le 2 octobre 1070, il n'interdit pas a la Galissonnière les saisies de bestiaux ; il l'invite seulement à en être très sobre. « Il ne faut pas toutefois, ajoute-t-il, que les peuples sachent ce que je viens de vous dire, pour ne pas payer ; mais il faut qu'une ou deux saisies en chaque élection les oblige, par l'appréhension de tomber dans le mal, a payer sous la même peine ; et je suis persuadé, par l'exemple de toutes les généralités et par les grands soulagements que le roi a donnés à ses peuples, qu'en ménageant la crainte de la saisie, l'on pourra les porter 'a payer sans en venir 'a celte extrémité. » (Depping, II, 21'2.)

Quelques mois auparavant (29 août 1670), il se montrait plus explicite avec de Cessons, intendant du Velay, du Vivarais et du Gévaudan : « Je proposerai au roi, lui écrit-il, de vous donner un ordre pour vous servir des gens de guerre pour le recouvrement de la taille ; mais vous devez observer que ce moyen ne doit être employé qu'en cas d'absolue nécessité. » (Depping, II, 209.)

Il était cependant une espèce d'imposition, plus funeste encore que la taille ar!)ilraire elle-même, plus odieuse au peuple, plus féconde en calamités et en vexations sans nombre : je veux parler de la gabelle. Deux commis de la ferme ayant été frappés dan-s une violente sédition qui s'éleva dans deux villages de la Marche, Colbert put se convaincre, par le ré-

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sultat de Tenquête ordonnée a cette occasion, que les violences et les extorsions dont ils étaient victimes avaient poussé les pauvres ahaniers a ces excès coupables. (Bailly, I, 438.) Rien ne peut peindre la terreur profonde que le nom seul de la gabelle répandait dans les campagnes. C'était pour eux un être .réel, un vampire insatiable ; ils lui avaient donné un corps, comme a ces fantastiques visions qui peuplent les ténèbres pour Tenfant ignorant et peureux. Un jour, dans ce grand siècle de Corneille, de Molière, de Pascal et de la Fontaine, le bruit se répandit, dans un village de la Bretagne, qu'il y avait au presbytère un monstre inconnu, indéfinissable, toujours en mouvement, quoique immobile en apparence, et qui se tenait dans une sorte de guérite fixée a la muraille, où il agitait de droite a gaucbe une longue queue ; respirant avec un bruit sec et mécani(jue, faisant entendre parfois, et jusque dans la nuit, une voix qui rappelait le cbant monotone du coucou prinianier ; et ensuite, sonnant comme la clocbette de la messe, avec régularité, mais sans uniformité. Les uns l'avaient vu, d'autre entendu seulement, d'autres enfin l'avaient vu et entendu, de leurs yeux et de leurs oreilles. On s'interroge, on s'inquiète, on se rassemble, tous les bonnets bleus s'échauffent, chacun saute sur son bâton, et tous marchent en rangs pressés contre le presbytère. Le curé s'avance pour savoir la cause de cette nouvelle jacquerie.

« Monsieur le curé, dit l'un d'eux, c'est la gabelle qui est chez vous, nous le savons bien, et nous voulons la tuer. »

Le curé comprend que ce n'est pas le momenl dos longues démonstrations scienlifiques.

« Eh ! non, mes enfants, vous vous trompez : ce n'est pas la gabelle, c'est le jubilé! »

A ce mot, l'émeute se découvre le front, et se précipite a genoux.

Or la gabelle qu'ils avaient voulu assommer, le ju- • bile devant lequel maintenant ils récitaient leur chapelet, c'était une pendule que le curé avait fait venir de la ville. (Sévigné, III, hl .) On ne connaissait point cela dans le pays. Quel besoin le paysan avait-il, en effet, de connaître la marche du temps, qui pour lui ne marchait pas, et qui semblait dormir immobile, sans faire descendre jusqu'à lui un seul de ces progrès dont il semait les germes dans les cités?

On sait quelle influence exercent les routes et les divers moyens de viabilité sur la richesse et la prospérité des campagnes. Le fumier des villes était perdu pour les champs ; la police municipale, par mesure sanitaire, le faisait jeter dans les rivières qui les traversaient. On entretenait à peine, pour le passage des troupes et les voyages des seigneurs, les grandes routes qui relient les uns aux autres les grands centres de population ; mais les bourgs manquaient de chemins pour l'enlèvement des denrées, qui, ne pouvant être tirées hors du pays, pourrissaient sans valeur entre les mains des campagnards.

Sans doute on était loin déjà de ce temps où saint Mayeul, invité par Bouchard, comte de Paris, sous le roi Uobert, à venir de son abbaye de Cluny 'a Saint- Maur, près Vincennes, pour y verser un essaim de religieux de son ordre, trouvait inconvenant que l'on

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prétendit rcnibaniucr dans un voyage aussi dit'licile, et <ju'on lui demandât de venir en des terres étrangères et inconnues (I). Mais pour mener à bien une traversée de Paris en Bretagne, il fallait à M""" de Sévigné deux calèches, sept chevaux de carrosse, un cheval de bât pour porter son lit, trois ou (juatre hommes a cheval, et nous commençons à sourire de la voir s'extasier sur la diligence et la fidélité de la poste lorsqu'il lui arrivait de ne mettre que neuf jours a lui apporter des nouvelles de sa lille : c'est autant de jours qu'il faut^ dès à présent, })Our la même distance, d'heures au chemin de fer, et de minutes au télégraphe électrique.

« Que de cahots ! s'écriait-elle, et quelle cruauté qu'au mois de juin les chemins de Bourgogne soient impraticables! » — « Si vos chemins, écrivait-elle ailleurs, sont aussi gâtés que dans celui-ci, je plains M. de la (rarde ; tout commerce est (jnasi ronijtu dans cette province. » (IV, 294; VIII, 212.)

Le grand ministre résolut de porter remède à ce funeste état de choses. Il est vrai de dire que le fardeau de la construction et de l'entretien des routes retombait encore sur les épaules du paysan, et que tous ces travaux se faisaient au moyen de corvées nouvelles ajoutées 'a toutes celles (|u'il avait déjà. On rencontrait de grandes troupes de cent ou deux cents villageois, portant et voiturant les matériaux, suivis des huissiers en robe (2), (pii les requéraient au

(1) Etats -Génrraux, V, 3. — Une charte de 1080 appelle la Fouille terras incorjnilas Apuliœ. — Giiérard, Curtid. de Sainl- Pcre de Chartres, 222.

(2j Registres du parlement, 2G octobre 1(362.

nom des seigneurs, s'il s'agissait d'un chemin de chatellenie ; au nom du maire, si c'était un chemin d'une ville a l'autre ; au nom du roi, si c'était une route royale, et d'une extrémité du royaume a l'autre.

S'il faut en croire la spirituelle marquise, l'ingénieur de ces travaux était le premier venu, et son cocher remplissait parfois cet office (1).

Dans certaines provinces, en Bretagne par exemple, les chemins étaient communément exécutés par des salariés, dont, 'a la vérité, le campagnard payait des salaires, puisque l'argent était pris sur la consommation du vin, sur les gabelles, sur les tailles : l'entrelien s'en faisait le plus souvent avec le produit des barrages et travers. Deux poteaux étaient traversés par une barre qui se baissait devant les chevaux ou voilures qui refusaient d'acquitter le droit : on leur barrait le chemin. Lorsque les fermiers de ces perceptions, appelés maîtres de chaussées, ne se chargeaient pas des réparations des chemins, l'entretien en était pris sur l'impôt, ou bien il se faisait au moyen des corvées, comme leur construction. (Ordonnance du 18 juillet 1576.)

Voulant faire prévaloir le système des salaires sur celui des corvées, Colbert avait assis un nouvel impôt, dont les rentrées devaient, dans sa pensée, suffire aux nécessités des travaux publics, auxquels il avait su imprimer une si vigoureuse impulsion. Mais dans un édifice mal construit de la hase au faîte, la pierre même que l'on glisse pour le réparer sur-

(1) « Il y a tous les jours cent ou deux cents hommes, et le sénéchal, à leur tête, soutenu de l'avis de nos cochers. » (V, 234.)

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