MISÈRE PARTOUT. C
I)riiit a La Rochelle, qu'ils y ont pris un partisan, qu'ils Tout éeorclié tout en vie. M. Amclot, premier président de la Cour des comptes, a reçu ordre d'aller a Fontainebleau, on croit (|ue c'est pour recevoir UHC réprimande, par ordre du roi, de la bouche de M. le Chancelier, pour avoir parlé trop hardiment contre l'injustice du temps et la tyrannie des partisans... A la cour, on ne veut plus de remontrances, tout s'y fait a la despotique ; si Dieu n'y met la main, on nous assujettira comme des Turcs, nous qui sommes bous chrétiens, et francs et libres, dès que nous avons été Français : aujourd'hui les choses sont bien changées... »
L'année 1002 présente 'a nos regards le même spectacle : « A la cour, écrit Guy Patin (7 février), on ne laisse pas de danser fortement le ballet, bien que la famine soit en campagne, principalement 'a Orléans, 'a Tours, en pays du Maine et ailleurs... »
« En KiO'i, dit un historien de la Champagne, il y eut une terrible famine ; les paysans se nourrissaient de racines et d'herbes des champs. » (Bour- .[uelot. M, t>25.)
Il y eut encore vers la même époque « une rébellion considérable » dans une paroisse de l'élection de Clermont, a Trémouilhe-Marchal, au sujet de la taille. Dans l'élection de Montauban, les habitants de Massât, du pays de Conserans, se soulèvent, désertent le village, se retirent dans les montagnes inaccessibles ou chez leurs voisins (novembre-décembre 1065). Des troupes nombreuses répriment la révolte, dont l'intendant annonce la lin au grand mini 4.
nislre : « On en a pris quelques-uns que Ton joindra a ceux de la Capelle-Mainval pour en faire une chaîne pour les galères. L'on y laissera les troupes jusqu'à ce qu'ils se portent a quelque accommodement pour leur taille. » (Depping, t. III, p. 1-6.)
La misère ne diminuait pas, entretenue par ces abus sans nombre. Loudun et le pays du Loudunais, les habitants de Loches, se plaignent d'être réduits a la dernière extrémité par les tailles et les gabelles. Id., 50.) « La disette a été très grande en la province de Normandie et presque par tout le royaume, » écrit un bourgeois de Caen en 1665. (29.) — « On voit par toute la France une pauvreté publique et générale, dit Guy Patin en décembre de cette même année, Vœ victis !... Malheur à ce royaume de France qui s'est laissé gouverner, depuis peu, par des animaux rouges, par des cardinaux enragés d'avoir le bien d'autrui, et de laisser beaucoup de biens a leurs neveux et nièces. » (T. II, p. 585.) Le mal prit de telles proportions que la peste se déclara en plusieurs localités, et que les religieuses de Loches désertèrent la ville pour aller s'étahlir dans le Berry, dans le courant de l'année suivante (1).
A cette époque de notre histoire où la royauté était si puissante, la plupart des vieux abus de la féodalité pesaient encore sur les campagnes, et il n'était si chélif hobereau qui, sur ses terres, ne réclamât de vive force ses droits seigneuriaux. C'était le lem})s oij un prélat, du haut de la chaire évangélique, apostrophait ainsi son auditoire populaire, refusant d'y
(1) l'allet, Noiirelle hist. du Berry, V, 57.
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trouver des frères : « Canaille chrétienne !... » (Sëvigné, VII, 450) ; le temps où la maréchale de la Meilleraye disait (|iravec les gens de qualité Dieu y regardait bien a deux lois avant de les damner. C'étaient toujours les genpilhommes de Rabelais, qui, n'étant retenus par aucune considération divine ni humaine, s'en donnaient 'a cœur joie, et dévoraient le vilain jusqu'à la moelle. Les plus hauts dignitaires de l'Église donnaient au besoin l'exemple, témoin les archevêques de Reims et de Lyon, qui faisaient tout trembler sous eux, sans en excepter les intendants et l'aulorité militaire. (Tallemant, III, 183. 19i. — Dangeau, III, 178.) Qu'est-ce que les manants pouvaient attendre de ces nobles gentilshommes, lorsqu'on voit Bassompierre tenir le poignard sous la gorge d'un père, tandis que sous les yeux de cet infortuné, un de ses amis viole sa lille ; Ilocquincourt offrir d'assassiner Coudé dans les rues de Paris, et La Rochefoucauld, le moraliste, tenter d'étouffer le coadjuteur entre deux portes !
Il y en eut un qui fut roué vif en Grève ; le curé, le recommandant au prône, dit aux paysans de prier Dieu pour l'âme de leur seigneur mort des suites de ses blessures. (Tallemant, IV, 101.) Un autre, M. de Vaubecourt, quand il tenait entre ses mains des prisonniers, les faisait égorger par son hls, enfant de dix ans, pour l'accoutumer de bonne heure au sang et au carnage. Un autre encore, des environs de Saumur, lorscju'il était en grande colère contre un paysan, lui disait : « Je ne veux pas te battre, je ne te battrais pas assez ; mais je te veux faire battre par mon Dis ! » [Id., II, 55.)
Aussi, quels hommes devenaient ces enfants (1) ! L'un d'eux, a trente ans, avait tué soixante-douze individus en duel. Un jour, dans son château, il poursuivait, pour la violer, la fille d'un de ses tenanciers : elle se précipite par la fenêtre et se tue. Mais trouvant le cadavre chaud encore, il consomme sur elle son crime épouvantable. (/(/., X, 15.)
En vain les états généraux de 10 14 avaient demandé a plusieurs reprises que, de trois ans en trois ans, des grands jours fussent tenus dans les différentes provinces du royaume, par les juges des divers parlements « pour réprimer un monde de forfaits exécrables qui s'y font et commettent sans aucune punition ni vengeance, a cause de la grandeur et qualité des coupables, qui, avec toute impunité, vexent, battent, outragent, tuent et font mille extorsions au peuple (2). » Ce ne fut qu'en 1054 que la cour consentit a faire tenir a Poitiers des grands jours qui eurent a punir les crimes de la noblesse dans le Poitou, la Touraine, l'Anjou, le Maine, l'Angoumois et l'Aunis ; ce qui fournit a l'avocat général Talon l'occasion de reprendre, mais sur des proportions plus modestes, la proposition des états généraux, et de réclamer la tenue des grands jours tous les huit ou dix ans, « parce que cette appréhension est ca-
(1) « Des bandits, que nous ferions chasser de nos antichambres, jouissaient d'honorables famiUarités. Les Pomenars. les Charnacé, les Falari, poursuivis pour des crimes ignominieux, tels que le vol et la fausse monnaie, étaient, à la faveur d'un nom connu et d'un cynisme amusant, admis et fêtés dans les compagnies les plus hautes et les plus précieuses. » (Leniontey, sur l'Établissement monarchique de Louis A'/V, 438.)
(2) États généraux, XVII, 307 ; XVIII, 41.
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pnhlo (le retenir la noblesse el les officiers en leur devoir (I). » Il ne l'ut pas dcleré davantage au vœu (le Talon, et ce ne fut plus (jue trente annc^'cs plus tard (|uc celte juridiction exceptionnelle se rouvrit en Auvergne, dont les grands jours furent les derniers (|ui furent tenus (KiOr)).
Ce tribunal redouté avait sous sa juridiction la liante et la basse Auvergne, le Bourbonnais, le Nivernais, le Forez, le Beaujolais, le Lyonnais, le pays de Combrailles, la haute et la basse Marche, et le Berry. A la seule annonce de l'ouverture des grands jours, la noblesse, se rendant justice par avance, gagna prudemment le large et déserta ces provinces. Ce fut comme une effarouchée de pies-grièches, lors(|ue s'abat, an milieu de ces petits tyrans des buissons, un lançon au vol puissant et a la serre redoutable. [Mus de quatre mois suffirent a peine à expédier pr(js de treize mille affaires (]ui furent soumises aux juges ; et, dans une seule audience, celle du ÔO janvier, il fut prononcé cinquante-trois condamnations a mort par contumace (2).
On est effrayé du nombre prodigieux et de la gravité des violences et des crimes qui furent dévoilés par l'instruction. * Les assassinats, les meurtres, les enl(''vements et les pressions étaient les matières communes des jugements, et il y avait un si grand nombre de criminels qu'on en fit un jour effigier pivs de trente 'a la fois. » (l'Iéchier, 28').)
Ici c'était le noble manjuis de Canillac, de l'il-
(1) Ilesnault, Ahri-gé chronologigne, II, 02(3.
Q2) Flécliier, Mémoires sur les grands jours d'Auvergne, 294.
lustre famille des Montbolssier, qui, a elle seule, fournit cinq accusés, tous coupables et tous condamnés. Ce seigneur, outre la taille du roi, levait sur ses terres celle de Monsieur, celle de Madame, celle de tous les enfants de la maison, et faisait tous les ans ce que les autres ne faisaient qu'une fois en leur vie. Comme jadis le célèbre comte de Foix, Gaston Pliœbus, le liéros de la place du marché de Meaux, qui appelait indifféremment tous ses serviteurs du sobriquet de Meau-me-sert (1), Canillac avait douze aflidés, ses douze apôtres, comme il les appelait, douze bandits, dont il était le chef, et qu il avait baptisés Sans-Fiance, Brise-Tout, etc., toujours prêts à exécuter tout ce qu'enfantait sa criminelle imagination. Beaucoup de seigneurs avaient ainsi leurs pillards et leurs assassins a gages (2). Gomme celuilà était parent de M. de Novion, qui présidait les grands jours, il en lut (juitle pour une légère amende. Là c'était le baron Sénégas, qui levait ses tailles à main armée, les exigeait ii discrétion, usurpait les dîmes, et avait été jusqu'à démolir une chapelle pour en employer les matériaux a fortifier une de ses maisons. Il avait rançonné ses sujets, en avait assassiné plusieurs : il avait enfermé un de ses justiciables dans une sorte d'armoire humide, où il ne pouvait se tenir ni assis ni debout. Lorsqu'on le retira de cet abîme de souffrance, au bout de plusieurs mois, il était demi-mort ; son visage n'avait plus rien d'humain ;
(1) Voyez l'admirable description que fait Froissart de la cour du comte de Foix.
(2) Tallemant, III, 41 ; IX, 61.
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ses vêtements en lambeaux étaient couverts d'une mousse qu'avaient engendrée Thumidité cl la corruption. (Flécliier, 2")r).)
Puis vinrent les hauts laits de la Molte-Tingry : (( Le titre de noble, qui a été depuis longtemps un titre d'impunité pour les criminels, sembla lui donner le droit de faire quelques violences, comme les autres. ->■> [Id., 255.) Un paysan, de qui il prétendait exiger des corvées indues, eut l'audace de vouloir lui résister. L'ayant trouvé endormi sous un arbre, il lui tira un coup de pistolet qui ne fit que le blesser, et acheva de le tuer a coups d'épée.
Un notaire ayant eu l'outrecuidance de résister a M. de Veyrac et de verbaliser contre lui, ce hobereau indigné rassemble quelques Iraîneiirs d'épée des villages voisins, et vient lui faire subir un véritable siège. Mais le notaire est un homme de cœur, il résiste avec courage, se barricade, et jure qu'il jettera mort sur la place le premier qui violera son domicile. On parlemente alors, on entre en pourparlers, le notaire se rend a la condition qu'il aura la vie sauve, se fiant h cette parole de gentilhomme si vantée, et qui valait mieux que tous les écrits passés entre vilains. Mais à peine Veyrac le tient-il en sa puissance qu'il le tue d'un coup de pistolet et met sa maison au pillage. {Id., 221.)
En dépit des dénégations intéressées des admirateurs du bon vieux temps, l'inlame droit de markette était encore, au dire de Fléchier, assez commun en Auvergne, il y a deux cents ans 'a peine. Lorsque la mariée était jeune et belle, le seigneur ne renonçait 'a l'exercice de son droit en natuj-e que moyennant une
redevance plus forte que celle dont il se contenlail d'habitude, « et il en coûtait bien souvent la moitié de la dot de la mariée. » (Ici., 172.)
La même coutume existait dans le Béarn (1). Un époux ne pouvait connaître sa lemme avant de l'avoir offerte pour la première nuit au châtelain, qui en usaif avec elle a sa discrétion. Le premier enfant né du mariage était libre de droit parce qu'il pouvait arriver qu'il fût le résultat des plaisirs du seigneur (2).
Le clergé eut sa part dans ces condamnations, mais peut-être bien que les plus fortes peines ne tombèrent pas sur les coupables. Les curés, assistaient, comme aux plus beaux jours de la féodalité, à tous les repas de noces et de funérailles, et il en était qui ne rougissaient pas de refaire de la maison de Dieu une caverne
(1) Dans un dénombrement du seigneur de Lobier (Béarn), on lit : « Quand anguns de tais maisons se mariden, dabant (avant) que conexer lors molbers, sont tengulz de las presentar par la prumere noyet audit senhor de Lobier per en far à son pleaser, 0 autrement Ion valhar cert tribut. »
(2) « Per so qui poeyre star engendrât de las obrcs deudit
senhor et de sons pleasei's. » {Fors de Béarn , publiés par MM. Mazure et Ilatoulet. Pau, 1842, p. 127.)
Au XVIII'-' siècle, ce droit odieux servit de sujet à trois pièces de théâtre : le Droit du Seigneur, en cinq actes et en vers, par Voltaire (1762) ; le Droit du seigneur, opéra-comique en trois actes, par Desfontaines (1784) ; et enfin le mariage de Figaro, de Beaumarchais.
« C'est dit, la Correspondance de Grimm et de Diderot, ce droit atroce et ridicule, connu encore sous le nom de cuissage, monument honteux de nos lois féodales, que Ton a réduit dans les provinces où il s'est encore conservé à un usage de forme qui n'a lieu qu'en présence de deux magistrats, et qui devient par là même, comme tant d'autres également absurdes, un simple signe de vassalité. »
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Cl (Fv établir des boutiques pour vendre et lrali(|uer. (Flëdiicr, 109, 225.)
On jugea aussi « un l)on curé de village qui avait dit fort sérieusement a ses paroissiens que la France était mai gouvernée ; que c'était un royaume tyranniquc ; qu'il avait lu de si belles choses dans un vieux livre qui parlait de la république romaine, qu'il trouvait 'a propos de vivre sans dépendance et sans souffrir aucune imposition de tailles ; que le peuple n'avait jamais été si tourmenté, et plusieurs autres choses de Ibrt grande édification, (|ui lui semblaient, aussi bien qu'a ses auditeurs grossiers, plus agréables que l'Evangile. Ce petit peuple trouva le prône fort bien raisonné ce jour-la... »(/(/., 215.)
Ce sont )'a de ces crimes de circonstance qui sont vice ou vertu suivant leur date ou le degré du méridien. Le bon curé, comme l'appelle ironiquement Fléchier, lut condamné au bannissement, et put choisir pour terre d'exil des pays qui eussent puni d'une semblable peine l'apologie du gouvernement monarchique.
Le peuple, toujours crédule dans ses espérances, lit frapper une médaille dont Fexergue témoigne de l'étendue des abus auxquels les grands jours devaient porter remède : Provinciœ ab injuriis poteniiorum vindicatœ. Mais tout n'est que flux et reflux en ce bis monde. A peine les débals étaient-ils clos et les juges éloignés, que les seigneurs s'abattirent de nouveau sur les campagnes, les contumaces s'inquiétèrent peu de leur déslionneur en effigie et de leur trépas fictif, et c'est en se livrant avec plus d'insolence que jamais aux mêmes exactions (ju'ils surent prouver qu'ils étaient bien vivants et toujours Fa.
Aussi voyons-nous le tiers état d'Auvergne adresser au roi dès 1607, c'est-a-dire l'année même qui suivit les grands jours, une requête pressante contre la tyrannie de la noblesse de la province, le priant « d'obvier a l'oppression que souffrent les plus faibles par la violence des plus forts, lesquels, sous prétexte de rentes qui leur sont dues, exigent de leurs redevables tout ce que bon leur semble, refusant de prendre grains et autres denrées en espèce, en les taxant en argent 'a beaucoup plus qu'elles ne se
vendent au marché, et prétendent que lesdites
rentes en directe seigneurie emportent les droits de corvées et manœuvres qu'ils exigent sans aucun titre, en argent et en espèces, et ce, avec telle rigueur, que la plupart des bœufs et autres bêtes de service (]ui y sont employés périssent dans ce travail, auquel ils contraignent les laboureurs sans aucune merci, ce qui fait que les terres en friche et les propriétaires d'icelles demeurent dans l'impuissance de payer les deniers qui leur sont imposés (1). »
L'Auvergne cependant avait déjà eu ses grands jours en 1482, sous Louis XI ; en 1520, sous François F'; en 1581, sous Henri III. Ce n'eût donc point été de trop qu'ils fussent tenus de trois en trois années, et nous pourrions citer bon nombre de châtelains qui restèrent jusqu'au XVIIP siècle, et presque toujours impunément (2), la terreur de leurs tenanciers et de leur voisinage. Cela se conçoit sans
(1) Recueil manuscrit de la bibliothèque de Clermont , coté Crems et Busséol.
(2) « Gaspard, marquis d'Espinchal, obtint, en 1678, des lettres de rémission pour différents homicides , en considération des
LES GRANDS JOURS d'AUVEKGNE. 75
peine, si l'on se rappelle que le grand roi donnait Texemple, se mettait au-dessus de toutes les lois, ne reconnaissait pas même a ses sujets le droit de propriété, et, dans ses actes, restait en toute circonstance fidèle a ces principes. Quand la force est le droit, l'injustice est la règle. C'est ainsi que, par un édit du 51 octobre IGOO (1), il interdisait de bâtir dans Paris ni à dix lieues à la ronde, et cela sous peine de galères, afin qu'il pût avoir 'a meilleur marché les matériaux nécessaires 'a l'achèvement du Louvre, et que les ouvriers, privés d'ouvrage, se montrassent moins exigeants pour leurs salaires. C'est ainsi encore que, pour permettre a son valet ie chambre Cavoye de rendre les jardins et le parc de Luciennes tout à fait aimables (2), il achetait d'autorité toutes les terres situées entre la maison de Cavoye et la rivière, donnant ainsi une leçon a ces manants qui prétendaient être les maîtres de ces héritages achetés au prix de tant de sueurs et de tant de misères, et dont l'opiniâtreté se piquait de contrebarrer les désirs des nobles gentilshommes « à convenance et quelquefois 'a la nécessité desquels ils sont (3). »
Chacun, au-dessous du roi et 'a son exemple, dé-
services de ses ancêtres. » (Chabrol, Comment, de la coutume d'Auvergne.)
(1) Inséré au tome II, p. 719, du Bulletin archéologique du comité historique des arts et monuments.
(2) Mémoires de Dangeau.
(3j Saint-Timon, Mémoires, III, 235. — Le noble duc regrettait sans doute le temps où le seigneur pouvait échanger les terres qui lui étaient « aisées et nécessaires, pour étangs, moulins et autre hébergement. » (Pocquet de Livonière, sur Anjou, I, 67.)
poiiillail les manants, employant la ruse ou la force, selon la mesure de sa puissance, ou selon Timportance de ceux auxquels il s'adressait. Le grand Condc lui-même n'avait pas été exempt de tout reproche a cet égard ; mais ses exactions passent inaperçues entre celles de son père et celles de son lils (1), si bien que ce superbe Chantilly,
Longtemps de race en race à grands frais embelli,
fut agrandi surtout par le vol et la spoliation.
Personne ne savait pressurer ses tenanciers comme le père du héros. On l'admirait a la cour, on enviait son avarice impitoyable. « Voila, disait-on lorsqu'il passait, un homme qui nous apprend a bien vivre ! » Telle était cependant la misère des campagnes, en butte aux pilleries de l'armée et des gentilshommes inférieurs, que l'on vit des paysans acheter à beaux deniers comptants l'honneur de devenir ses tenanciers. Un jour, les habitants de je ne sais quel village vinrent le supplier de souffrir qu'ils s'avouassent de lui, atin d'être exemptés de loger les gens de guerre. « Mais, leur demanda-t-il, que me donnerez-vous pour cela ? — Monseigneur, dirent-ils, nous vous ferons un présent. » Il leur marchanda si bien sa protection que l'offre de ce don gratuit, prix d'une injustice, dégénéra en une belle et bonne redevance annuelle et à échéances bien déterminées, et il les prévint au départ qu'il la leur demanderait plutôt la veille que le lendemain. (Tallemant, III, 179.)
(1) Mort en 1709.
TYIIANNIE DES SEIGNEURS. 77
Son pelit-fils, le fils dn héros, à force de s'arrondir en enTermanl dans les murs de son parc les hcrilages de ses voisins, vint se heurter contre un secrétaire du roi, nommé Rose, qui, riche et fort de la protection de son maître, repoussait également les offres et les menaces du prince, lors(|ue après lui avoir lait essuyer mille taquineries, il lit jeter une nuit trois ou quatre cents renards dans son parc. Le parc était hien clos ; les renards durent s'arranger pour y vivre de leur mieux, et, en quelques jours, faisans et lapins, perdrix et lièvres, tout eut disparu. Le tour, (pii eût paru charmant si quelque cro(iuant en eût été la victime, eut moins de succès auprès du favori du roi, et Condé fut contraint de faire détruire les renards a ses frais.
« L'étendue, ajoute Saint-Simon, qu'il sut donner 'a Chantilly et 'a ses autres terres par de semblables voies, est incroyable, aux dépens de gens qui n'avaient ni l'audace de Rose ni sa familiarité avec le roi ; et la tyrannie qu'il y exerçait était affreuse. »
Un jour, en plaisantant, il vida le contenu de sa tabatière dans le verre du poète Santeul, qui en mourut le lendemain.
Au commencement du siècle suivant, deux frères de Guiscard, homme très bien en cour, Labourlie et son frère l'abbé, vivaient dans leurs terres en brigands. Labourlie, ayant été volé, fit donner, de son autorité jjrivée, une très rude question 'a un de ses valets qu'il soupçonnait. « Cette affaire éclata et en renouvela d'autres fort vilaines qui s'étaient assoupies. » (Saint-Simon, IV, iMO ; Vil, '250.)
Le maréchal de Joyeuse mourut en 1710, à plus de
quatre-vingts ans. « C'était une manière de sacre et de brigand, qui pillait tant qu'il pouvait, pour le manger avec magnificence. » Telle est l'oraison funèbre que lui accorde Saint-Simon. (XVI, 6.)
« Le marquis d'Ambre, dit-il ailleurs, mourut en même temps, à quatre-vingt-deux ans (en 1721). Il avait de grandes terres où il fil le petit tyran, comme autrefois^ s'y fit des affaires désagréables, et eut force dégoûts dans sa charge de lieutenant général de Guyenne. » {Id., XXXIV, 2i2.)
C'étaient tous, on le voit, des vieillards qui avaient conservé les habitudes du bon vieux temps, du temps de Louis XIV.
Gérard, baron de Charnacé, avait été l'un des plus habiles et des plus heureux diplomates mis en œuvre par Richelieu (I). Son fils, qui était un bandit, pensa que, son père ayant bien servi le roi, il pouvait, lui, se récompenser en se faisant marquis. H fut donc marquis de Charnacé. Il vivait dans ses terres de Fresne, en Anjou, en véritable despote, et faisait tout trembler devant lui. « La tradition conserve encore le souvenir de quelques traits de la vie de ce petit tyran, dont plusieurs prouvent le peu de cas qu'il faisait de la vie de ceux qu'on appelait alors des vilains (2). » Entre autres travers, il avait celui de faire de la fausse monnaie, ce qui, du reste, mérite h peine d'être relevé, à force d'être commun
(1) « Cet homme est admirable, disait le roi Gustave-Adolphe ; je le trouve toujours de même goût et de même humeur que moi ; et jamais je ne le prends en défaut. » (Bayle, art. Charnacé. — Ménage, III, 328.)
(2) J.-F. Bodin, Recherches sw' V Anjou, II, 369.
TVliAXNlE DES SEIGNEURS. 79
parmi les gentilshommes (I). Il faut dire (iiie le roi lui-mrme donnait un peu Texcmple. (icndre d'nn faux-nionnayeur par madame de Maintenon, née dans les prisons de Niort où son père était détenu pour un crime de cette nature, — et aussi pour avoir assassiné sa femme, — Louis le l'ut surtout par luimême, usant et abusant de la banqueroute et du faux monnayage, et inventant chaque jour de nouveaux moyens pour ruiner ses sujets, déjà ruinés par l'impôt. (Dangeau, II, passim. — Sévigné, VIII, 153.)
Donc Charnacé avait épousé mademoiselle de Bouille, un peu trop tard, paraît-il, car ils avaient mis un enfant sous le poêle. Il y avait d'ailleurs plusieurs motifs pour que la fiancée ne prît pas l'appellation de demoiselle, car elle avait épousé antérieurement Pomenars, puis avait fait casser son mariage.
On connaît le charmant et spirituel Pomenars, l'un des hommes a la mode du XVIP siècle, l'ami de madame de Sévigné, le pauvre Pomenars, comme elle l'appelle (V, 175), absolument comme Froissart s'apitoyait jadis sur les povres brigands de son temps. Chacun en voulait à sa tête : le comte de Créance, à cause d'un enlèvement qui avait jeté la honte et le désespoir dans sa famille ; le roi, à cause de la fausse monnaie, si bien que Pomenars [lortait la barbe longue et refusait de prendre soin d'une tête qui, en dernière analyse, ne lui resterait peutêtre pas. Mis hors de cause pour l'affaire de l'enlèvement, la spirituelle marquise lui conseilla de se
(l)Tallemant, 1,220; VI, 150, 200; VIII, 38, 40; IX, 57, Gl, iTA... — Retz, 1,72, etc.
raser au moins d'un côté, et, lorsqu'il eut été également acquitté pour la fausse monnaie, il paya les épices de son arrêt en fausses espèces. « Me voila tranquille désormais, s'écria-t-il, je ne pourrai jamais être pendu puisque je ne l'ai pas été de cette fois. »
<c C'est un plaisir, écrivait M'"'' de Sévigné 'a sa fdie, lors de l'ailaire de la Voisin, d'entendre Pomenars parler sur tous ces poisons. On est tenté de lui dire : « Est-il possible que ce seul crime vous soit « inconnu ? » — « Il vous fait dix mille compliments, » lui dit-elle une autre fois, en parlant de ce bandit de bonne compagnie.
La belle-mère de Cbarnacé et de Pomenars avait épousé le duc de Lude, grand maître de Partillerie. C'était une virago qui faisait trembler la province, ne quittait point ses terres, ne se plaisait qu'a la chasse et avec ses chevaux. Ne pouvant les avoir auprès d'elle dans les salons de son château, elle avait fait son boudoir de leur écurie, qu'elle ne quittait pas, cl dans laquelle elle faisait sa toilette. Sévère jusqu'à la férocité sur la moralité des autres, elle fit une fois mutiler en sa présence un ecclésiastique qui avait abusé d'une de ses suivantes, le lit guérir, et le renvoya après lui avoir remis, soigneusement renfermé dans une boîte, ce qu'elle lui avait fait enlever. (Dangeau, 1, 171 ; II, 192 ; IV, 2i5.) Comme Condé et les autres, son gendre, le marquis de Cbarnacé, ne se faisait pas faute d'enfermer dans son parc les terres de ses voisins, et parfois avec tant d'esprit, et en faisant a ceux-ci de si plaisants tours, que le roi luimême en riait, et aussi la justice, qui se trouvait désarmée. (Saint-Simon, III, 255.) Au nombre de
TYRANNIE DES ?EIf!NEURS. 81
ses voisins se trouvait un lioinmc nommé Pioger, moitié paysan, moitié propriétaire, grand cliasseiir, et dont la renommée pour dresser les chiens était parvenue jusqu'à Louis XIV. Chaque année il allait conduire un chien couchant a Versailles, et un jour que le roi, après avoir essayé le dernier avec lui, le comblait d'éloges et vantait son talent sans égal : « Je suis aise, sire, dit Pioger, qu'il convienne à Votre Majesté, car c'est le dernier qu'elle recevra de moi.
— Et pourquoi donc cela ? demande le roi surpris.
— J'en dresserai toujours, sire : seulement je ne pourrai pas longtemps les amener à Versailles. Monseigneur de Charnacé ne le trouve pas bon, et quoique je mette sur le collier de mes chiens : J'appartiens au roi, monseigneur de Charnacé tire dessus. Je continuerai donc d'en dresser, pour Votre Majesté, et alors, comme M. le marquis s'est déjà fait la main en s'exerçant au tir sur un couvreur qui réparait la toiture du château, un de ces matins, au lieu de tirer sur vos chiens, il tirera sur moi. »
Cela donna à réfléchir au roi, qui se décida enfin a faire arrêter le marquis.