COLBERT
charge encore les fondements et hâte sa ruine. Saint-Simon, dont le génie implacable contraste avec la basse llagornerie de ses contemporains, et qui s'est attaché a Louis XIV comme Tacite aux successeurs d'Auguste, SaintrSimon va nous apprendre quel l'ut le résultat de cette tentative.
« Les financiers se sont approprié avec une entière franchise, sans la faire changer de nom, l'imposition (jui se fait tous les ans dans chaque généralité pour les grands chemins. La plupart des ponts étaient rompus par tout le royaume, et les grands chemins étaient devenus impraticables. Le commerce, qui en souffre infiniment, donna l'éveil. L'Escalopier, intendant de la Champagne, imagina de les faire accommoder par corvées, sans môme donner du pain. On l'a imité partout, et il a été fait conseiller d'État. Le monopole des employés 'a ces ouvrages les a enrichis ; le peuple en est mort de faim et de misère a tas, et a la fin la chose n'a plus été soutenable et a été abandonnée, et les chemins aussi. Mais l'imposition pour les faire et les entretenir n'en a pas moins subsisté pendant ces corvées et depuis, et n'a pas moins été touchée comme une branche des revenus du roi. » (XII, 262.)
Le génie bienfaisant de Colbert vint plus utilement au secours des campagnes, en obligeant, par l'ordonnance de 1G71, les provinces a éteindre les dettes des communautés rurales. Les villes aidèrent les villages a se libérer, et la bourgeoisie rendit au peuple une partie de ce ({u'elle lui avait pris. Jamais pareille hardiesse n'avait été tentée. Pour la Bourgogne seule, il ne s'agissait pas d'une somme moindre
(le 2,800,000 livres. Puis, pour éviter que la misère ne mît à l'avenir les villages a la merci des cités, il restreignit et rendit presque impossible aux communautés le droit d'aliéner leurs possessions.
Par malheur, les campagnes purent rarement profiter des bénélices de ces sages ordonnances, notamment pour le rachat des inimeuhles aliénés (1), et le bon vouloir du tout-puissant ministre était, dans l'application, annihilé par mille impossibilités sans cesse renaissantes.
Et cependant, comment se fait-il que sous Colbert la France ait eu si grand faim (2), maladie qui, remarquons-le dès 'a présent, va passer désormais a l'état chronique, pour peser sur les campagnes jusqu'aux derniers jours de la monarchie? C'est que Dieu, qui n'a pas fait l'homme pour l'isolement, mais pour la société, qui n'a pas fait les nationalités pour l'antagonisme et la guerre, mais pour l'harmonie, a voulu que nul ne fût complet et qu'aucune nation ne pût se suffire à elle seule, rapprochant au contraire les peuples et les liant en faisceau par leurs besoins, en dépit de leurs maîtres qui les divisent au profit de leur ambition. Colbert, ministre absolu d'un souve-
(1) « Les intérêts des communes ne furent pas ménagés... Eu payant au trésor des taxes modiques, les détenteurs dos biens communaux qui avaient été usurpés ou concédés à vil prix, et dont le rachat n'était point encore consommé, obtinrent d'être confirmés dans leur possession. » (Bailly, I, 466.)
(2) On connaît ce n'bus, si populaire au siècle dtirnier :