VENANCE FRANCE FER COLBERT
G DE L.\ K L.\ FR.\NCE
« J'ai souvenance de la souffrance qu'a souffert la France sous Colbert. »
rain absolu, voulut que la France |>ùl se sulïire a clle-mênic et que, tributaire de rétranger pour son itiduslrie, elle s'affranchit du joug de sa dépendance, dût-elle pour cela renoncer a lui vendre ses blés et ses vins, sa >éritable richesse. Il fut donc incomplet comme Sully, mais dans un sens opposé a Sully. L'ami de Henri IV sacrifia tout a l'agriculture et ne comprit pas l'industrie. « La France, disait-il, n'est pas proju'e a de telles babioles, et cette vie sédentaire de manufactures ne peut faire de bons soldats. » Colbert donna en toute occasion le pas a l'industrie sur l'agriculture, dont il comprima l'essor par des entraves de toutes sortes. Non content de prohiber l'exportation des grains à l'étranger, il en gêna encore, par d'absurdes restrictions, la circulation de province a province. Il voulut avant tout que le blé restât 'a bas prix pour favoriser ces manufactures, ces centres industriels et féconds qui, a sa voix, surgissaiciit sur tous les points du pays : il y réussit ; seulement il arriva que les laboureurs, n'étant i)lus excités [»ar l'espoir du gain et voyant le marché restreint, se découragèrent ; ils commencèrent leur désastreuse et persévérante émigration vers les villes, si pleines de séductions, et qui les invitaient à délaisser l'atelier agricole, devenu plus que jamais une impasse, en leur offrant dans les cités des travaux moins pénibles et plus lucratifs. Le plat pays fut déserté, l'agriculture dépérit abandonnée, les campagnes demeurèrent incultes, et la stérilité et la disette furent le résultat de cette faute immense.
Il faut le dire, tout conviait Colbert à entrer dans cette voie funeste. Découragé par l'excès des (ailles,
tourmenté par les frais de contrainte, d'exécution, d'emprisonnement, ruiné par la vente de ses bestiaux, et par toutes les vexations qui naissent de la confusion et du désordre, l'habitant des campagnes avait négligé la culture des terres (1). La récolte de 16G4 fut donc insuffisante, et le peuple, avec sa courte vue, son défaut de mémoire et son intelligence habituelle, sensible aux dangers du jour, mais sans prévoyance pour les diflicultés du lendemain, oublia toiit d'un coup qu'il s'était parfaitement trouvé pendant nombre d'années de la libre circulation des grains introduite par Sully, et il se prit a rejeter sur cette liberté les causes de la disette. Le parlement céda aux clameurs populaires, et rendit, trois semaines avant l'entrée de Colbert au pouvoir, un premier arrêt (19 août 1601), qui défendit aux marchands de contracter société pour pratiquer le commerce des grains et en faire des amas. Le tort de Colbert fut de se lancer a outrance dans cette route qu'il trouvait ouverte devant lui.
Les effets ne se iirent pas attendre, et bientôt une famine terrible fit mourir par milliers les habitants dans les campagnes abandonnées. Ils affluèrent dans les villes, encombrant les hôpitaux, et, a Paris, l'hôpital général les reçut dans ses succursales, mais seulement pour jusqu'au temps de la moisson.
« La pauvreté et la paulette, écrit Guy Patin en 1668, font belle peur 'a bien des gens et en empêchent bien de dormir a leur aise. Jamais le monde ne fut si pauvre ni si misérable, de mémoire
(1) Bailly, Uist. fmancière, I, 409.
rriiomme... On se plaint ici tout haut de la misère du temps, mais il y en a bien plus qui ne savent s'en mettre a couvert. Pour moi, j'ai toute ma vie présenté a Dieu la requête de Salomon, qu'il ne me donnât ni pauvreté ni richesse, mais je tremble quand je vois tant de désordres. » (III, 500.)
On ne mourait pas que de laim alors, et la peste aidant, la mort moissonnait a pleine faux au milieu de ces populations étiolées. La contagion n'avait jamais complètement cessé de sévir dans le midi, 'a Toulon, 'a Marseille. Le nord de la France, Dunkerque, Calais, Dieppe, Rouen, ressentirent ses horreurs en 1(368 et 1009 (I), et en Champagne, 'a Provins, on fit des processions pour être préservé de ses atteintes. Les murailles furent réparées, on s'entoura d'un cordon sanitaire, on fit la garde aux portes de la ville, dont l'entrée ne fut permise que sur la présentation d'un billet de santé en bonne forme ; la famine, qui avait désolé la province en 1057, avait facilité sa tâche au grand faucheur de l'éternité (2). Ajoutons que quelques cantons de la province furent, en 1009, dévastés, incendiés par l'armée de Lorraine et de Wurtemberg (5).
C'est dans les écrivains du temps qu'il faut lire le récit de ces misères étranges, car tout ce (lu'on ajouterait 'a de pareils tableaux ne ferait que les affaiblir. Laissons-les donc parler un moment (4).
«... Les pauvres hommes des champs semblent des
(1) Depping, Aff. municip. et comm., 1. I.
(2) Bourquelot, II, 2'23, 224.
(3) Chalette, Précis de la stat. gén. de la Marne, II, 282.
(4) Bibliothèque de l'Arsenal, Recueil de pièces, n» 1675 bis.
carcasses déterrées ; la pasture des loups est aujourd'hui la nourriture des chrestiens ; car, quand ils tiennent des chevaux, des asnes et d'autres bestcs mortes et étouffées, ils se repaissent de cette chair corrompue, qui les fait plutôt mourir que vivre.
« L'on a trouvé une femme morte de faim ayant son enfant a la mamelle, qui la letait encore après la mort, et qui mourut aussi trois heures après... Un misérable homme à qui trois de ses enfants demanmandaient du pain les larmes aux yeux, les tua tous trois et ensuite se tua lui-mesme. Un autre, a qui sa femme avait pris un peu de pain qu'il se réservait lui donna six coups de hache, la tua a ses pieds et s'enfuit... Enfin, la misère et la disette se rendent si universelles, qu'on assure que dans les lieux circonvoisins la moitié des paysans est réduite à paistre rherhe, et qu'il y a peu de chemins qui ne soient bordés de corps morts.
((... Il n'y a rien de plus véritable que dans le Blaisois, la Sologne, leVendômois, le Perche, le pays Chartrain, le Maine, la Touraine, le Bcrry, partie de la Champagne et autres lieux où le blé et l'argent manquent, il y a plus de trente mille pauvres dans la dernière extrémité, et dont la plus grande part meurent de faim.
« En soixante-trois familles de la paroisse de Chambon, on n'a pas trouvé un morceau de pain ; il y avait seulement dans une un peu de [)aste de son que l'on mit cuire sous la cendre ; et dans une autre, des morceaux de chair d'un cheval mort, depuis trois semaines, dont la senteur esloit espouvantable.
« Les pauvres sont sans lit, sans habits, sans linge, sans meubles, enlin dénués de tout ; ils sont noirs comme des Mores, la plupart tout déligurés comme des squelettes, et les enfants sont entlés... Plusieurs l'emmes et enfants ont estes trouvés morts sur les chemins et dans les blés, la bouche pleine d'herbes.
« M. de Saint-Denis, qui est seigneur d'une des grandes paroisses du Blaisois, assure que plus de vingt-huit de sa paroisse sont morts manfjue de nourriture, et qu'il en reste cinq a six cents dans le même danger. Ils sont, dit-il, réduits 'a pasturcr l'herbe et les racines de nos prés, tout ainsi que les bêtes ; ils dévorent les charognes, et, si Dieu n'a pas pitié d'eux, ils se mangeront les uns les autres. Depuis bientôt cinq cents ans, il ne s'est pas vu une misère pareille a celle de ce pays. Il reste encore quatre mois a souffrir pour les pauvres gens.
« M. le prieur, curé de Saint-Soleine de Dlois, écrit que Ton a trouvé a Chiverny, dans un lit, le mari, la femme et quelques enfants morts de faim. La plupart de ces pauvres gens, n'ayant pas la force de se lever, ne se nourrissent plus que d'orties bouillies dans de Leau, puisqu'ils ont mangé toutes les racines et (pi'il n'en reste plus de mangeables... MM. les curés de Villebaron, de Chailly et de Marolles attestent (pi'ils ont deux ou trois cents familles qui non seulement sont contraintes à manger de l'herbe, mais d'autres choses qui font horreur.
« M. Rouillon, vicaire de Saint-Sauveur a Blois, atteste qu'il a vu des enfants manger des ordures ; mais, ce qui est plus estrange, qu'il en a vu deux
dans le ciinclière sucer les os des trépassés, comme on les tirait d'une fosse pour y enterrer un corps. M. le curé écrit aussi qu'il a ouï dire la mesme chose à plusieurs de ses chapelains, témoins de ce spectacle inouï.
« M. Blanchet, sieur de Bonneval, prévôt de la maréchaussée de Blois et de Vendôme, atteste que les chemins ne sont plus libres en ces quartiers-la ; qu'il s'y fait quantité de vols de nuit et de jour, non par des vagabonds, mais par quelques habitants des paroisses, qui avouent hautement leurs larcins, et disent qu'ils aiment mieux mourir a la potence que de faim en leurs maisons.
« Un curé du diocèse de Fiourges escrit qu'en allant porter le saint viatique 'a un malade, il a trouvé cinq corps morts sur le chemin, et qu'on a trouvé dans le mesme canton une femme morte de faim, et un enfant âgé de sept ans auprès d'elle qui lui avait mangé une partie du bras (1)... »
Une autre pièce du même recueil, a la date du 8 mai 166i, nous montre, deux années plus tard, la même misère aflVeuse sévissant encore dans la Beauce et dans le Poitou.
Le roi, pendant ce temps, heureux aux pieds de la Vallière, prodiguait l'argent de la France en fêtes galantes, et commençait le long scandale de ses amours adultères.
Puis bientôt le fléau de la guerre vint mettre le
Cl) Pour la misère effroyable, en 1CG2- et depuis, par toute la France, voyez Correspondance administrative sons le règne de Louis A7F, publiée par M. Depping, I, G54, 65G, (357, (358...