LA COMÉDIE DES ÉTATS
mais de la meilleure grâce du monde. « Je n'aurai jamais d'autre application, avait écrit M. de Grignan en 1072, que celle de mettre cette province sur un bon pied, et je vois déjà des moyens sûrs pour la faire marcher aussi vite que les autres pays d'étals. »
L'année suivante encore (1075), le duc de Chaulnes écrit à Colljcrt : « Nous avions résolu de chasser deux gentilshommes qui s'étaient distingués dans le corps de la noblesse par des discours trop pathétiques sur l'état de cette province. Je l'exécutai hier malin, et les ayant fait venir chez moi, je leur ordonnai de sortir de cette assemblée, et les fis sortir de cette ville dans mon carrosse, avec un officier suivi de six de mes gardes. Celte action a été soutenue de toute l'aulorité que le roi m'a commise, et toute la journée d'hier se passa en trois dépulations pour le retour de ces gentilshommes. Nous nous servîmes de ces trois dépulations pour Aiire craindre aux états que s'ils ne délibéraient promplement sur le don du roi, et sans aucune condition, nous nous en désisterions, parce (|ue la gloire du roi souffrirait trop de mendier, ce semble, un don plus glorieux a faire (ju'utile a recevoir ; el après nous être expliqués sur l'obéissance aveugle que l'on doit avoir a toutes les volontés de Sa Majesté, les états nous ont député ce matin, pour la supplier de vouloir accepter les t2,(>00,000 livres (|ue nous avons eu ordre de demander. Cette délibération a passé tout d'une voix et sans condition. » [Correspondance administrative, I, 557.)
On peut donc avancer qu'encore au XV'Il^ siècle, et malgré la triste comédie des états, le paysan fran^
çais était bien et dûment, en fait, laillable a merci et a miséricorde, comme aux siècles précédents. Et comment en eiit-il été autrement ? Les députés aux états provinciaux étaient les ecclésiastiques, les nobles et les grands bourgeois des bonnes villes. Or les ecclésiastiques ne payaient pas, les nobles ne payaient pas, les bonnes villes ne payaient pas, du moins pour le don gratuit, et les magistrats qui, pour la meilleure part, formaient les représentants du tiers, étaient relrancliés derrière leurs privilèges personnels. Les abaniers étant seuls à payer, et la liberté de ceux qui poussaient le désintéressement jusqu'à prendre leur défense étant menacée, il était facile de prévoir que le roi obtiendrait désormais ce qu'il lui plairait de demander. Cette fois encore, Jacques Bonbomme ne pouvait donc protester qu'en se révoltant ; c'est ce qu'il lit, et nous dirons tout à l'beure jusqu'à quel excès de férocité sauvage la colère poussa le grand roi. En attendant, les étals se montrent désormais faciles et coulants ; le roi demande, ils accordent : c'est un double crescendo d'exigences d'un côté et de complaisances de l'autre, qui monte et grandit parallèlement, et ne s'arrête, de part et d'autre, qu"a la ruine complète et absolue du peuple des campagnes. Voyez :
En 1685, le prince de Condé préside les états de Bourgogne. Comme on l'attend a la cour, où son fils épouse M"" de Nantes, il presse le dénoùment de la comédie, et dès le premier jour les états accordent le don gratuit demandé, sans même discuter le cbiffre. En 1686, les états du Languedoc accordent tout d'une voix 2,100,000 livres de don gratuit. Deux