LA GUERRE
il vil prix enlre des mains (|ui ne pouvaient plus, qui ne voulaient plus léconder son sein, les laboureurs s'étant aperçus que le fisc absorbait tout et qu'il ne leur restait pas de quoi se nourrir. ÏJientôt il fallut des ordonnances royales pour les contraindre a ensemencer les cliamps (1). Les exigences du budget de la guerre augmentaient à mesure que diminuaient les ressources du pays, incapable désormais de suffire aux batailles, aux somptueux palais qui sourçaient de terre a la voix du roi-soleil, aux pensions des liommes de lettres et des savants, étrangers aussi bien que Français. C'était décidément trop de gloire, et la France en mourait. On en était revenu aux manducalores et vastatores d'autrefois, l'argent ne rentrait plus qu'a force de contraintes (2), et les garnisaires couvraient le pays, que l'on ruinait encore pour le punir d'être ruiné déjà. Cbacun, dès qu'il possédait quelque cliose, se bâtait de se soustraire à une condition maudite qui n'assurait pas même le pain de chaque jour en échange d'un travail acharné, et s'empressait d'acquérir une de ces charges inutiles qui exemptaient des tailles et des corvées (5),
(1) Anciennes lois françaises, XX, 201, 541... (Voyez, pour la misère des paysans, l'insolvabilité des fermiers, l'avilissement des propriétés, M™' de Sévigné, IV, 388; V, 406; VI, 215, illl ; VII, 419; VIll, 10.5, 15(3, 186, 221, 275...)
(2) « M. de Chaulnes est occupé à recevoir toutes ces troupes qui viennent de tous côtés ; c'est une chose pitoyable que l'étonnement et la douleur des Bretons, qui n'en avaient point vu depuis les guerres du comte de Montfort et du comte de Blois ; ce sont des larmes et des désolations. » (Id., 9 mai 1669.) « Ce n'est pas sans peine que l'on touche quelque argent en ce pays : les troupes ruinent tout. » (M., 5 juin 1689.)
(^) « Coigny était petit-fils d'un de ces petits juges de basse
signe (le déclléance et devenues infamantes (1). C'est qu'en effet la servitude de la taille avait succédé en quelque sorte a celle du corps, elle liait le paysan au sol ; il se retrouvait taillable de poursuite, comme il avait été serf de poursuite ; et le pauvre journalier qui ne possédait rien dans une paroisse où le travail manquait a ses bras ne pouvait aller porter, au gré de son espérance, sa misère dans une antre qui lui semblait plus hospitalière, sans payer la taille en deux endroits pendant deux années, et pendant trois, s'il passait dans une autre élection ('2).
L'esprit de révolte, né d'une souffrance devenue intolérable, travaillait plus ou moins tout le royaume. Ne pouvant le contenir, intendants et gouverneurs en rejetaient la laule sur la faiblesse de l'autorité supérieure, ainsi que sur le défaut de répression. C'est ainsi que M. de la Vieuville écrivait de Poitiers (20 mai IliTT)) : « Il est certain que les esprits du menu peuple y sont pleins de chaleur, et que leur extrême pauvreté, jointe 'a l'exemple de Vimpunité de leurs voisins de Bordeaux et de Bretagne, les a persuadés qu'il n'y avait qu'a s'opposer 'a l'exécution des derniers édits pour en être déchargés, de sorte que M. de Marillac a un très grand sujet de les mé-
Normandie, qui s'appelait Guillot, et qui, fils d'un manant, avait pris une de ces petites charges pour se délivrer de la taille, après s'être fort enrichi. » (Saint-Simon, VII, ItZO.)
(1) « Ce qui aussi poussait avec tant d'ardeur aux exemptions, c'est que certaines impositions, telles que la taille, la corvée, le logement des gens de guerre, etc., imprimaient une tache et une humiliation. » (Necker, De l'adminislration des finances, III, 153.)
(2) Forbonnais, Bech. sur les financr.'i. ann. IGGi.