PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES
On liait les mères aux colonnes de leur lit, tandis que sous leurs yeux leurs enfants se tordaient dans les convulsions de la faim. « Ceux-ci insultaient ouvertement a la pudicité du sexe et a Tlionneur des maris, et ceux-là forçaient des citoyens a racheter leur subsistance et leur repos au prix de leur honte et de leur infamie (1). »
Les dégâts commis par les exécuteurs des dragonnades ne pouvaient se comparer qu'à leur cruauté envers les personnes. Ils logeaient leurs chevaux dans la meilleure chambre de la ferme, étendaient sous eux les meilleurs draps de l'armoire brisée, ou leur faisaient une litière des bardes du pauvre paysan et de sa femme. Dans toutes les provinces, ils démolirent les maisons des plus opiniâtres, et le pillage fut tel, que Ton vit sortir du seul village de Villiers-Ie-Bel plus de deux cents charretées de bons meubles, sans compter ceux qu'on brûlait et qu'on brisait.
De véritables brigands se déguisaient en dragons et faisaient plus de mal que les dragons eux-mêmes, afin de justifier ce nom épouvantable.
Il faut l'avouer, 'a la honte de l'Église et de la noblesse, intendants, gouverneurs, évèques, seigneurs résidents, tous furent de complicité, tous assumèrent sur eux une part de responsabilité dans l'exécution de cet horrible drame, et s'ils ne partagèrent pas les excès des soldats, ils y applaudirent du moins (2).
(I) Calhala-Coture, Hisl. du Qnercy, ITI, 26.
('2) « N'est-ce pas une chose qui fait lionte au nom chrétien, que pendant que votre soldatesque a été logée dans les maisons de ceux de la religion, les gouverneurs, les intendants et les évèques aient tenu table ouverte pour les officiers des troupes.
Lorsqu'une contrée avait été suflisamnient préparée par les excès des dragons, un évêque, un intendant, un subdélégué, un curé se présentait, faisait rassembler sur la place de l'endroit tous les calvinistes, ceux surtout que l'on espérait trouver les plus dociles. Ceux-là renonçaient a leur religion au nom de tous les autres, et c'est ainsi que le grand roi goûtait la satisfaction de recevoir chaque matin a son réveil la nouvelle de conversions qui se montaient quotidiennement a une moyenne de deux cent cinquante 'a quatre cents (l).
Aussi fut-on sans pitié pour les endurcis : la conllscalion, l'exil, tout fut bon contre eux, et un édit de janvier 1686 ordonna d'enlever a leurs parents calvinistes les enfants de cin(j à seize ans, pour les conlier à des catholiques désignés par le juge lorsqu'ils n'avaient pas de parents catholiques ('2).
Il y en avait de tellement opiniâtres, qu'ils n'aiijtiraient que des lèvres, ce dont on s'apercevait bien dès qu'ils tombaient malades, car ils refusaient de faire appeler les secours spirituels de l'Eglise. Mais il n'était pas facile de mettre en défaut la sollicitude de Louis, (jui, })0ursuivant ses sujets égarés jusqu'au
où l'on rapportait, pour divertir la compagnie, tous les bons tours dont les soldats s'étaient avisés pour faire peur à leurs hôtes, pour leur escroquer de l'argent. » (Bayle. — Saint-Simon, XXIV, 182.)
(1) Voyez, pour ces couve; sions miraculeuses, Dangeau, I, 17o, •177, 182, 183, 18i., 180, 187, 188, 201, 218, 222...
(2) « Sa Majesté veut, écrivait Louvois, que Ton fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas se faire de sa religion, et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir demeurer les derniers doivent être poussés jusqu'à la dernière extrémité. »
fond de leur loinbeau, compléta son œuvre en publiant l'ordonnance suivante (24 mai 1G86) :
« Ordonnons, vouions et nous plaît, que si aucun de l'un ou l'autre sexe qui auront l'ait abjuration, et qui, venant a tomber malades, refuseront de recevoir les sacrements de l'Eglise, leur procès leur sera fait et parfait, et, en cas qu'ils recouvrent la santé, les hommes condamnés aux galères avec confiscation de biens, et les femmes et lilles a l'amende honorable avec confiscation, et à être enfermées. Et en cas qu'ils en décèdent, que le procès sera fait aux cadavres, et leurs biens confisqués.
« Car tel est notre plaisir (1). »
Pendant ce temps, la famine continuait 'a tordre les entrailles des campagnes aux abois. Il y eut une recrudescence de 1680 à 1680, « On ne recueillit rien dans le Gévaudan ; les diocèses de Saint-Pons, de Carcassonnc, d'Agde et de Béziers furent affiigés des mêmes calamités, et obligés d'emprunter pour payer une partie de leurs contributions, et se trouvèrent, pour le reste, contraints à des retards toujours plus désastreux (2). » D'autres cantons du Languedoc se virent également réduits 'a l'impuissance de cultiver leurs terres ni d'acquitter leurs impositions, à cause des entraves qui empêchaient de faire sortir leurs produits par la Garonne et par le grau de la Nouvelle. Les diocèses de Montpellier, d'Agde, de Lodève, furent également, pendant six années et pour
(1) Voir, pour les férocités inouïes dont Louis XIV couvrit la France, de 1685 à 1705 surtout, notre Ilisloire des Cconisards (un vol. in-18).
('2) Le baron Trouvé, Klals du Luiujucdoc, l'J5.
la rîîcme cause, en proie a une gêne excessive (/t/., 194). A l'autre extrémité de la France, en Bretagne, le roi, malgré ses besoins insatiables, avait dû faire une réduction énorme de 800,000 livres sur les trois millions votés, on sait comment, par les étals, et malgré cela, madame de Sévigné se trouvait contrainte de faire remise à tous ses fermiers de la totalité de leurs fermages, parce qu'ils n'avaient pas « un unique sol pour les payer. » (M"'" de Sévigné, t. V, p. 45, 406.)
Dans l'Anjou, l'évêque d'Angers recueillit des aumônes dans la ville, et, 'a l'imitation de ce qu'avait fait Vincent de Paul pendant le ministère de Mazarin, envoya dans tout le diocèse des missionnaires pour répandre sur les cbaumières cette bienfaisante rosée de charité. « Nous entrons, écrit l'un d'eux, dans des maisons qui ressemblent plutôt a des étables qu'a des demeures d'hommes. On trouve des mères sèches qui ont des enfiints 'a la mamelle et qui n'ont pas un double pour leur acheter du lait. Quelques habitants ne mangent que du pain de fougère, d'autres sont trois ou (juatre jours sans en manger un morceau (1). »
Les campagnes étaient effrayées par des bandes de vagabonds et de voleurs, bohémiens et égyptiens, contre lesquels une déclaration du 11 juillet 1082 renouvelle d'anciennes ordonnances qui avaient eu depuis longtemps le sort commun : elles étaient inobservées. « Une peine était en outre portée contre les
(1) Rclat. adressée à Vévijquc d'Angers, par l'abbé Grandet. Cité pur GoJard-Faultrier, l'Anjou et ses monuments, II, 481.
FAMINE. l Î7
genlilsliommcs qui donneraient dans leurs cliâleanx un asile aux boliémiens ; leurs liefs élaionl frappés de coiillscalion (1). » Mais ils éludaient sans grande diflicullé les eiïels de ces menaces, aussi Tordonnance conslala-t-elle qu'il « a été impossible de chasser cnlièrement du royaume ces voleurs, par la protection (ju"ils ont de tout temps trouvée, et qu'ils trouvent encore journellement auprès des gentilshommes et seigneurs justiciers, qui leur donnent retraite dans leurs châleaux et maisons, nonobstant les arrêts des parlements qui le leur délendent expressément, a peine de privation de leurs justices et d'amendes arbitraires, ce désordre étant commun dans la plupart des provinces de notre royaume. » (Isambert, XIX,
Dans le Languedoc, notamment, « les brigandages et les meurtres étaient fréquents, parce qu'ils restaient impunis ; et cette impunité venait en grande partie de gentilshommes qui donnaient asile aux coupables dans leurs châteaux. La justice manquait de force pour les arrêter (2), »
C'est-'a-dire qu'à la (in du XYIP siècle, et malgré les grands jours, les nobles restaient des chefs de bandits, comme au moyen âge ; ils ne mentaient pas Il leurs origines, et ils avaient conservé l'habitude d'entretenir des bandits a gages, exécuteurs complaisants de tous les mauvais desseins qu'ils enfantaient. Lorsque Molière et Regnard donnaient 'a leurs marquis des valets qui toujours avaient eu quelques démêlés
(1) Emm. Micliel, 188.
{'!) L'abbc Millot, Mém. du duc de NoaiUcs, IG.
avec ia justice et avaient fait quelques années de service sur les galères de Sa Majesté, ils ne faisaient (jue peindre au vrai la société de leur temps.