‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 24 sur 85 · ABUS, PRIVILEGES, MALVERSATIONS · texte numérisé non relu

ABUS, PRIVILEGES, MALVERSATIONS

fie (1). « Toutes les fois que \'otre Majesté crée un ol'licc, (lisait l'ontcharlrain au roi, Dieu crée un sot pour racheter. » Les plus sots n'étaient cependant pas les acheteurs, et il faut croire ([ue ceux (jui devenaient acquéreurs à titre onéreux de charges de conseillers du roi, contrôleurs aux empilements de bois, de contrôleurs visiteurs de beurre frais, d'essayeurs de beurre salé, de contrôleurs de perruques, etc., ne se prenaient pas au sérieux et ne s'abusaient pas sur le caractère et l'importance de leur dignité. Ce qu'ils achetaient, c'était l'exemption de la taille et de tous ses accessoires dont le fardeau retombait plus lourd sur les paysans, qui, par surcroît, payaient encore j)0ur acquitter les traitements de cette nuée de salariés parasites (2).

Après les oflices civils, on exploita les offices militaires; on en créa pour commander les garde-côtes, « c'est-îi-dire les paysans dont les paroisses bordent les côtes des deux mers qui baignent la France, et qui, sans autre enrôlement que le devoir et la nécessité de leur situation, sont obligés, en temps de guerre, de garder leurs côtes et de se porter partout où il est besoin. Cette érection fut assaisonnée, comme toutes les autres de ce genre de finances, de tous les appâts de droits et de prérogatives propres à tirer

(1) « Le roi a fait cette semaine pour cinq milions d'affaires extraordinaires qui sont presque toutes dos créations de charges. » {Mémoires de Dangeau, 11 juin 1691.)

(2j Cli(iuot de Blervache cite un riche particulier du Poitou qui eût paye 7 à 800 livres d'impôts annuels, et qui s'en était affranchi en achetant 3 000 livres la charge de Musette de Poitou. {,\[éiuoi)'e sur les moyens d'améliorer la condition des laboureurs. 1783.)

de l'argent des légers el inconsidérés Français. » (Saint-Simon, XVII, 209.)

Comme les seigneurs du XIP siècle, Louis s'accorde la propriété du soleil et de la pluie. Le soleil n'étaitil pas sojî attribut, ne l'appelait-on pas le roi-soleil, tout ne venait-il pas, ne relevait-il pas de lui, ne lui devait-il pas a ce litre devoirs et redevances? « Le 18 mai 1679, dit l'auteur du Traité des eaux couranles (Championière, 054), il fut fait, par l'intendant du Lyonnais, un règlement portant que lorsque dans l'étendue des justices ou domaines du roi il se trouvera des particuliers qui prennent les eaux des rivières et ruisseaux, ou même les eaux de pluie et de fontaines ou autres qui tombent en chemin public, et les conduisent dans leurs héritages pour l'irrigation d'iceux, sans titres ni concession, ils seront contraints d'en passer reconnaissance à Sa Majesté sous un cens portant lods. »

Grâce a tant de misères, a tant de hontes accumulées sur les têtes, la créature dégradée et brisée ne levait plus vers le ciel ce visage sublime chanté par le poète du paganisme, et la tyrannie du roi très chrétien faisait reculer l'humanité vers la sauvagerie. Doute-t-on encore, et veut-on de nouvelles preuves? Soit : en voici qui ne sont pas suspectes el qu'on ne récusera pas.

Voici d'abord l'intendant de la généralité de Bourges (1) :

« Il n'y a point de nation plus sauvage que ces peuples : on en trouve quelquefois des troupes h la

(1) Boulainvilliers, État de la France, V, 33.

ARUS, PRiVTi,É(:;i':>;, mat.vkrsations. 151

campagne, assis en rond au milieu d'une terre labourée et toujours loin des chemins ; mais si Ton en approche, cette bande se disperse aussitôt. »

Si les Herrichons sont des sauvages, les Bretons sont des idiots.

« C'est une étrange chose que de voir mettre le chapeau à des gens qui n'ont jamais eu que des bonnets bleus sur la tête ; ils ne peuvent comprendre l'exercice, ni ce qu'on leur défend : quand ils avaient leurs mousquets sur l'épaule, et que M. de Chaulnes paraissait, s'ils voulaient le saluer, l'arme tombait d'un côté et le chapeau de l'autre ; on leur a dit qu'il ne fallait point saluer ; le moment d'après, quand ils étaient désarmés, s'ils voyaient passer M. de Chaulnes, ils enfonçaient leurs chapeaux avec leurs deux mains, et se gardaient bien de le saluer. On leur a dit que lorsqu'ils sont dans les rangs ils ne doivent aller ni à droite ni a gauche ; ils se laissaient rouer l'autre jour, i)ar le carrosse de madame de Chaulnes, sans vouloir se retirer d'un seul pas, quoi qu'on pût leur dire. Enlin, ma (ille, nos Bas-Bretons sont étranges, et je ne sais comment faisait Bertrand du Guesclin pour les avoir rendus, en son temps, les meilleurs soldats de France. » (Sévigné, VII, 200.)

Pour La Bruyère, les paysans ne sont pas même des sauvages ou des idiots, c'est quelque chose d'innommé qui tient beaucoup plus de la bête que de l'homme :

« On voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés par le soleil, attachés a la terre, (ju'ils fouillent avec une opiniâtreté invincible ;

ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes ; ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et d€ recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.

« Il faut des saisies de terres et des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue ; mais justice, lois et besoin 'a part, ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d'autres hommes (1). »

« Que ceux, dit Boutaric (2), qui ont imaginé que pour rendre le paysan docile il fallait l'écraser, doivent se féliciter de voir leurs idées si bien remplies ! Grâce à l'industrie de ceux 'a (jui l'exécution de ce système a été confiée, les laboureurs désertent tous les jours nos hameaux, nos villages, ou y périssent prématun'inent, accablés sous le poids de la misère et du travail. Ceux qui survivent n'offrent que des visages hâves et languissants. »

Depuis l'année 1687, en dépit des besoins immenses et toujours grandissants du trésor, on avait cessé de donner a l'enchère les fermes des impôts, le roi s'étant aperçu que les fermiers généraux les prenaient a tout prix, bien décidés à arracher à Jacques Bonhomme jusqu'à sa dernière chemise. (Dangeau, I, 7)'i^2.) Souvent encore les motifs les plus honteux

(1) La Bruyère, Caractères : De l'Homme.

(2) Questions sur les baux à ferme, G1G.

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