‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 25 sur 85 · LA MISÈRE · texte numérisé non relu

LA MISÈRE

étaient invoqués ponr réduire a rien ceux des revenus (le rÉtat dont, par exception, l'assiette était légitime. Le grand roi étant maître de tout, des biens, des consciences et des opinions, il violait le secret des lettres toutes les fois qu'il le jugeait nécessaire à ses intérêts, de telle sorte que lorsqu'il avait enfin rencontré des fermiers des postes dociles autant qu'habiles dans l'art lionteux de faire sauter les cachets, ils étaient bien assurés de conserver leur position et d'y faire des fortunes scandaleuses, aux dépens du roi aussi bien que du public. (Saint-Simon, XXIV, lil.) H fallait de l'argent, néanmoins; aussi, pour en avoir, grâce a l'arbitraire de la perception, la tyrannie des employés subalternes prenait incessamment les proportions les plus monstrueuses. Le roi fut donc bientôt contraint de songer a envoyer des conseillers d'Etat assistés de maîtres des requêtes, dans les diverses provinces, pour faire droit aux ])laintes des communautés. (Dangeau, I, 547.) 11 nomma des commissaires pour la recherche des trésoriers de l'extraordinaire des guerres (III, 402), et il en nomma pour poursuivre ceux qui avaient soin des étapes (/(/., 405), qui tous volaient, et forçaient les troupes non payées a voler. On vit même des soldats, au milieu de la disette, brûler un gros bourg (|ui contenait plus de cent cinquante maisons pleines de grains ; le bourg appartenait a un des capitaines de ce régiment dont ils voulaient se venger (IV, 207). On visita les jnaisons des campagnards (/f/., 175, 215), on poursuivit les accapareurs, qui entretenaient la famine, même dans les années d'abondance. {M., 175, 215, 207, 208, 505.)

Que l'on n'accorde pas a ces mesures, bonnes en apparence, une portée qu'elles n'avaient pas. Ia\ individu avait été condamné, pour l'affaire des fourrages, à 12,000 écus qu'il voulait payer. Le roi les donna au comte de Grammont, qui en sut obtenir 40 ou 50,000 livres {Id., 252). Le paysan était dépouillé, c'était le courtisan qui touchait l'indemnité.

La défense de saisir les bestiaux et les instruments aratoires n'avait plus été renouvelée depuis Colbert, de sorte que le paysan était livré pieds et poings liés aux agents du fisc. On démolissait les chaumières pour vendre les ferrements. La récolte de 1G92 manqua par la persistance des pluies. Les blés, atteints de la nielle, ne donnèrent que la moitié d'un rendement moyen. Les marchands n'eurent garde de laisser échapper une aussi belle occasion de lucre, « On les vit aussitôt reprendre toutes leurs allures ordinaires, et remettre en usage toutes leurs mauvaises pratiques pour faire renchérir les grains : sociétés, courses dans les provinces, faux bruits répandus, monopole par les achats de grains, surenchère dans les marchés, arrhemens de grains en vert ou dans les granges et greniers, restention en magasin (1). »

La récolte de l'année suivante ne fut pas plus abondante. A un été froid et humide succéda un hiver prématuré ; la maturation du raisin fut tardive, incomplète. Une neige épaisse, qui couvrit la terre pendant plusieurs jours, commença a tomber le M octobre, avant que les vendanges fussent faites : il y avait fort peu de raisin, il gela, pourrit sur le cep

(1) De la Marre, Trailé de la Police, II, 1038.

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