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CHAPITRE VII

Mémoires des Intendants, — Etat de la France.

Le XVir siècle, auquel Louis XIV a donné son nom pour qu'il brille d'un éclat sans rival dans l'histoire, ce XVir siècle si vanté s'éteignit au milieu d'une recrudescence de misère. Eu 1C98, après de fortes gelées en mai, qui détruisirent en grande parlie la récolte des vignes dans toutes les provinces, survinrent, en juillet et août, des pluies continuelles qui diminuèrent notablement le rendement des céréales

et l'omiiirenl aux monopoleurs une nouvelle occasion (le recommencer leurs odieuses menées. Le blé monta rapidement a 50 livres le septier. On rajeunit tous les dccrels précédents, on lit un nouvel envoi de commissaires dans les provinces, et l'on découvrit mille nouvelles preuves des manœuvres criminelles (les entrepreneurs de disette, qui achetaient en tous lieux la complicité de certains cultivateurs complaisants. Partout les greniers restaient impitoyablement l'ermés, soit par les producteurs eux-mêmes, qui ne rêvaient que hausses fabuleuses, soit par les marchands qui avaient acheté la récolte. On trouva des grains de 1094, gâtés, que ni marchands ni producteurs n'avaient voulu vendre lorsqu'ils étaient a ')(.) livres le septier, espérant les faire monter encore. Ce gouvernement si vanté, si despotique, si fort, dont l'administration souvent barbare a trouvé tant d'apologistes, se trouvait impuissant a faire aucun bien comme îi empêcher aucun mal. En vain les arrêts se succédaient : les mono[»oleurs jurèrent d'éterniser la famine en France, passant hardiment leurs actes odieux par-devant notaires, et se faisant adjuger les blés en justice, sans aucune saisie préalable (1). 11 semble que Ton voie déj'a la première idée du pacte de famine germer dans le cerveau fécond des publicains qui tiennent la France entre leurs serres de vautour.

La famine en effet reparut comme en 1662, comme en 16'J"), et cette fois pour ne plus cesser jusqu'à la lin du règne de Louis XIV... « La misère est montée

(1) Aiièt du 1 i août 1GC9. (Dolainarro, II, 1058-1007.)

a son dernier période, écrit un contemporain (1) ; le royaume, épuisé par des exactions infinies d'hommes et d'argent, n'est plus désormais qu'une vaste et triste solitude. Les larmes, les plaintes, les remontrances des peuples sont interdites et j)unies même comme autant de crimes et d'attentats ; les grands, qui seuls pourraient s'opposer aux vexations, partagent les dépouilles de la nation et le profit de la tyrannie, ne songent qu'a l'affermir... De nombreuses armées, séduites de longue main par un artificieux monarque, entretenues et destinées autant contre ses sujets (]ue contre ses ennemis, ne laissent envisager qu'une paix moins supportable encore (jue ne l'est la guerre elle-même... »

C'est (ju'en effet, habitués a vivre de pillage, les soldats congédiés étaient plus ruineux (ju'enrégigimentés, et, en outre, répandaient la terreur par toutes- les campagnes. Ils se chargeaient volontiers des assassinats sur commande (2). Mais ces braves tuaient surtout pour leur propre compte ; aussi le conseil des États de Bourgogne (1699) se plaignait-il que, « depuis (pie les troupes de Sa Majesté étaient licenciées, on n'entendait parler (juc de vols, même dans les églises, et d'assassinats sur les grands chemins et sur le pavé des villes, par des gens qui n'avaient pas le droit de porter lépée. » On avait inutilement augmenté le nombre des archers, ainsi que le chiffre de leur paye : les plaintes étaient générales, surtout dans la Bresse, « où les vagabonds

(1) Mcm. du marquis de Guiscard. (1701-1702.)

(2) Saint-Simon, Mémoires, II, 62.

so lenaieiit conlinuellement, envahissaiil les maisons, et, (|iiand les paysans ne voulaient pas leur donner ce qu'ils demantlaienl, ils brûlaient et volaient impunément. Les mêmes hommes étaient à la fois archers, huissiers et sergents ; ils négligeaient la première de ces fonctions pour se borner aux deux dernières. » C'est qu'elles étaient bien plus lucratives, celle de sergent surtout. Ceux qu'employaient les receveurs faisaient dix ou douze exploits par jour, et pour chacun exigeaient le payement d'une journée entière. (Décret de 1700.)

Les Etats de Bourgogne nous donneraient encore, s'il en était besoin, une preuve de plus de la parfaite inefficacité des ordonnances de Colbert. (Décret de 1705.)

« Les injustices de la taille procèdent de l'autorité et violence qu'exercent sur les paysans la plupart des seigneurs non nobles qui habitent les campagnes, les fermiers des terres et les officiers des justices des lieux les menaçant des amendes et exécutions judiciaires, que l'on ne multiplia que trop souvent sur ces pauvres malheureux. Souvent même la crainte des voies de fait; la dépendance oîi ils sont, les intimident tellement que les seigneurs non nobles ne paient point de taille, ou sont moins imposés dans les rôles (jue les manouvriers des mêmes lieux : auquel cas les sieurs élus les imposèrent par cotes d'office. »

Ce fut pendant la sombre année 1698 que le duc de Bourgogne, à l'instigation deFénélon, demanda aux intendants des diverses provinces de France des rapports qui, rédigés pendant le cours des deux années

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suivantes, devaient le mettre a même de connaître au vrai l'état du royaume sur lequel il semblait appelé a régner un jour. Les intendants ne peuvent être suspectés de partialité pour le peuple, ils ne sont pas portés a s'apitoyer outre mesure sur des souftVances dont ils sont en partie les auteurs et ils écrivent pour la cour, qui n'aime pas les tableaux trop rembrunis. Rien de triste et de désolé, cependant, comme ces mémoires. Le comte de Boulainvilliers les a longuement analysés, en plusieurs in-folios ; il a dédié son volumineux travail au roi Louis XV, et, suivant lui, les misères signalées dans ces mémoires, loin de disparaître, se sont aggravées avec le temps. Il est facile, on lisant l'œuvre de Boulainvilliers, de se iaire une idée rigoureusement exacte de l'alTreuse situation des campagnes de France alors que s'ouvrit le XyUl-^ siècle.

L'Orléanais est une des provinces privilégiées. « Dans la campagne, le peuple est laborieux et ménager ; -on remarque que dans la Beauce, quoique ce soit le meilleur pays du monde pour le rapport du froment, le paysan se contente de manger de l'orge avec du blé et du seigle, les plus riches se passant avec quelques salaisons qu'ils font après leurs moissons; les vignerons ne boivent que du vin et de l'eau mêlés, pour avoir les uns et les autres de quoi payer les subsides, payer leurs maîtres, et acheter ce qui est absolument nécessaire pour la subsistance de leurs familles (1). »

La Champagne est moins heureuse déjà, et voici

(l) Boulainvilliers, État di la France, I, 132.

ce qu'il dit île la généralité de Troycs: « Le peuple y est extrêmement laborieux, et si ménager, qu'il vit toute Tannée de son blé noir, sans rien acheter du marché, se contentant d'y débiter ses denrées, pour payer les impositions... Les terres de l'élection sont très propres a la nourriture du bétail blanc, mais le pays en manque, la dil'Oculté des temps ayant été cause que le paysan a vendu ce qu'il en avait. » (205.)

Peu s'en faut que l'intendant de l'Alsace n'avance que les paysans de sa contrée sont heureux de la tyrannie qui les opprime ; on ne peut cependant lire sans une profonde tristesse les lignes suivantes :

« 11 faut pourtant avouer que la contrainte de la guerre altère visiblement leur naturel ; au reste, ils se payent de raison ; ils ont besoin d'être conduits et guidés, et par-dessus tout ils ont une grande inclination a la joie ; aussi dit-on que du temps de la liberté les moindres villages retentissaient aux jours de fêtes de danses et de violons. » (3'25.)

Le mémoire sur la généralité de Paris est un de ceux qui semblent le mieux indiquer les causes du mal : « L'auteur remarque en général que le nombre du peuple est fort diminué dans toute l'étendue du gouvernement; il dit que les élections de Mantes et d'Étampes le sont presque de la moitié, et les autres d'un tiers, et 'a tout le moins d'un quart. Les raisons (ju'il en donne par rapport à celle de Mantes sont la cessation du commerce des vins, qui ont été de très mauvais débit dans les dernières années ; par rapport a celle d'Étampes, c'est l'établissement des canaux de Hriare et d'Orléans, (|ui ont diminué le commerce des charrois ; et pour toutes les autres en général, il

dit que les logements excessifs des gens de guerre, et leurs fréquents passages, la mortalité de 1092, la retraite de plusieurs huguenots, et celle des habitants de la Champagne, qui se jettent dans les villes franches, les levées de troupes et les milices forcées, et enfin les impositions extraordinaires, sont la véritable cause de la diminution des peuples. Il remarque encore fort judicieusement que la misère des paysans est telle, que les enfants deviennent maladifs, faibles et de courte vie, parce qu'ils manquent des commodités qui procurent une bonne génération; il ne croit point de remède plus efficace que la relaxation de quelques impots et Tencouragement que l'on pourrait donner a la jeunesse en l'exemptant des tailles jusqu'à vingt-cinq ans, lorsqu'elle serait mariée ; au lieu que, non mariée, il la faudrait obliger 'a la taille pour la moindre occupation. Il propose encore de fixer le temps des vœux de religion 'a vingt-cinq ans, comme on l'avait proi)osé pour la France au concile de Trente. »

Dans la généralité de Rouen, le. paysan ne peut rien vendre, par suite de la misère générale et de l'impraticabilité des chemins: « On pourrait sans doute les réparer, si l'abattement général n'était pas un obstacle 'a tout ce qui serait utile. » (II, 5.)

(( Partout le commerce semble se perdre, tant par la guerre que par l'abattement des peuples, qui ne font aucune consommation, et par la non-valeur du blé, qui est telle, que le laboureur n'est pas remboursé de ses frais... Les herbages sont 'a la moitié de leur ancienne valeur par défaut de consommation... La campagne s'est efforcée de satisfaire

avec empressement aux charges pressantes (lui lui ont été imposées ; la capitation, l'ustensile, les milices, les eaux et fontaines, les eaux-de-vie, les diverses charges créées dans les paroisses et une inlinité d'autres, (jui ont réduit le peuple à un état de misère qui fait compassion, puisque de sept cent mille âmes, dont la généralité était composée, s'il en reste ce nomhre, on peut assurer qu'il n'y en a pas cin(|uante mille qui mangent du pain a leur aise, et qui couchent autrement que sur la paille. » (15-1 i.)

La généralité de Caen présente un spectacle peutêtre i)lus sombre encore. « Cette élection a été autrefois remplie du double d'habitants (jui s'y trouvent aujourd'hui. L'auteur attribue cette diminution 'a la misère des temps... Il ne dit point ce que les taillables payent au roi, que l'on peut juger néanmoins être bien considérable, par l'affreuse misère qu'il représente partout... Les hautes futaies y sont devenues rares, tant parce que les propriétaires en ont beaucoup vendu pour se soulager dans leurs méchantes affaires, que parce que la taxe du tiers et danger, dans la(|ueile on a compris jusqu'aux avenues des maisons, a fait croire qu'il était dangereux d'avoir des bois... L'auteur ne parle point des autres sortes d'impositions ordinaires ou extraordinaires (jui ont réduit l'élection au plus triste état qui puisse être imaginé selon cette description. » (27-51.)

Dans la généralité d'Alençon, « pendant les dernières guerres, les ustensiles, fourrages et milice ont monté a peu près de douze sols par livre du corps de la taille. » (41.)

Boulainvilliers énumère une partie de ces charges

inutiles et ridicules dont le roi faisait trafic, et se livre à cet égard à de judicieuses et piquantes réflexions : « L'édit des greffiers anciens et alternatifs, créés en 1G90 et IGOi, produisit 01,761 livres, outre les droits attribués a ces charges, payés par les taillables, montant a 42,008 livres. Cette imposition avait cela de singulier qu'on a obligé les taillables de payer des droits a ceux qui achetaient ces charges pour s'empêcher de payer la taille, c'est-a-dire aux riches qui accablaient les pauvres. L'édit des francs-fiefs et terres hommagées ; celui des courliers-jaugeurs de futailles, celui des officiers des arts et métiers, celui des capitaines, lieutenants, majors et colonels des villes et bourgs, celui des mouleurs de bois, des contrôleurs de deniers communs, des receveurs de deniers patrimoniaux, des syndics de communauté, enfin les taxes des foires et marchés, des eaux et fontaines, des charges de l'arrière-ban, la taxe du sceau, le contrôle des actes de notaires et de dépens, les grelïes des affirmations, tout cela a tiré une infinité d'argent de la généralité.

« Il est certain que le nombre du peuple est considérablement diminué par la retraite des huguenots, la mortalité, la misère et les milices... Au reste, on est également louché de voir partout la moitié des maisons périr, faute de réparations et d'entretien ; les propriétaires n'y sont pas à couvert le pins souvent, et la pauvreté répand partout une irislcsse et une férocité qui surprennent. »

L'auteur nous apprend qu'en Bretagne la possession est encore, dans certains cas, tout aussi précaire entre les mains des laboureurs (jue pendant

répoqiie de la fcotlaJilé, et (jne la nature des rentes des seigneurs adecle trois états diiïérents. Il y a les rentes en lîef, quand le vassal est propriétaire, a la charge de la levée du seigneur, et de payer annuellement les renies convenues ; il y a les rentes en domaines congéables, mode étrange (|ui éloigne du travailleur toute espérance de propriété ; il y a enfin les rentes de fermage, que les seigneurs ménagent comme ils le jugent a propos.

La généralité de La Rochelle a perdu un tiers de ses habitants depuis vingt années. L'auteur assigne pour cause a cette dépopulation, avec la retraite des huguenots, « la guerre, rexlréme pauvreté et misère des paysans, qui retranchent leur nourriture et leurs forces et les font mourir avant Lâge, parce que la moindre maladie détruit aisément des corps consommés d'inanition et de souffrance. »

Au nombre des causes qui alimentent la misère et entretiennent le triste état des populations agricoles, l'auteur compte la démoralisation du clergé et des moines, qui sont « ignorants, intéressés, sordidement avares, chicaneurs et dépouillés de la charité essentielle 'a leur ministère, fainéants et déréglés... La quatrième cause, ajoute- t-il, est la mauvaise administration des justices des seigneurs, qui sont confiées, non, comme ailleurs, à des gradués qui ont quelque connaissance des lois, mais a des malheureux praticiens qui pillent le pauvre peuple et tirent de lui plus que les seigneurs et le roi même. La cinquième est l'usurpation faite par la noblesse sur les vassaux qui relèvent d'elle, en les assujettissant à des corvées qu'ils appellent Briam-corvées, lesquelles sont con-

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traires aux coulumes et aux lois, mais qui sont autorisées par la possession et le crédit de ceux qui en jouissent ; il n'y a que l'autorité royale qui puisse délivrer ses sujets d'un joug si onéreux. Et sixièmement enfin, la chasse est si rigoureusement défendue, tant par les gouverneurs des places que par les seigneurs qui en ont le droit, (ju'il semble qu'il y a de riiumanité de donner quelque tempérament 'a la sévérité des ordres, afin que le pauvre peuple puisse jouir de ses biens avec plus de repos et de tranipiillité. » (118.)

« Toutefois, ajoute lioulainvilliers, pour dire mon avis, ces abus paraissent de nature 'a être longtemps tolérés, puisque les uns sont fondés sur les mœurs communes, et les autres sur l'usage et les lois re^'ucs ; d'ailleurs, la misère générale, qui est la base et le principe de tous les désordres, ne semble pas prête 'a finir, puisqu'elle n'a fait (ju'augmenter depuis la date de ce mémoire par l'accroissement des charges et des impôts, et avec elle la dureté des particuliers, la chicane, les contestations, l'intérêt privé, l'infidélité, l'oppression des faibles, etc., sans parler du zèle barbare avec lequel on prétend planter la religion dans les cœurs en les réduisant au désespoir, comme si la persuasion pouvait jamais être l'effet de la contrainte. » (ii.)

C'est, notons-le en passant, près d'un quart de siècle après la rédaction des mémoires des intendanls, que Boulainvilliers lui-même, l'historien de la noblesse par excellence, confesse que, pour le paysan, le progrès marche comme nage l'écrevisse, — 'a reculons.

(les iin[)lacables persécutions contre les huguenots, sur los(|uclles il nous faudra revenir tout a Tlieure, et qui se prolongèrent jusqu'au milieu du XVlIPsiècle, ramenaient les hommes a la sauvagerie, et les faux convertis, par horreur des sacrements, vivaient en concubinage, exemphî que les catholiques suivaient en grand nombre (118),

Dans la généralité de Tours, « le peuple est fort diminué, et celte diminution est au moins du quart depuis trente ans. » (P. 154.)

Dans celle de Bourges, « les esprits sont doux; mais leur défaut général est la nonchalance plutôt (jue la paresse ; la cause en est la servitude dans laquelle languit le laboureur par un iisage que Ton ne saurait regarder que comme très ancien et relatif, ou bien au génie des colonies qui ont été conduites en ce pays après l'extinction des premiers habitants, ou bien a la manière dont les peuples y ont été gouvernés pendant que les ^droits des seigneurs du pays ont subsisté dans leur étendue naturelle (200). »

Dignon, intendant de la généralité de Picardie, afiirinc que la population y est diminuée de moitié. « La mortalité et la guerre l'ont réduite a celte proportion : la désertion des huguenots n'y a pas aussi peu contribué... »

Dans le Ponthieu, « le gouvernement de Boulogne n'était naturellement sujet à aucune taille, en conséquence de divers privilèges accordés par le roi ; mais celui-ci ayant envoyé des troupes en quartier d'hiver, c\\ l'année 1060, elles y hrent tant de désordres, que les habitants se portèrent d'eux-mêmes a offrir une somme de 40,000 livrets, pour n'y |)lus être exposés:

riniposilion a continué, même elle monte a présent a 45,950 livres. »

Dans l'Artois, (( les États ont racheté, pendant la guerre, une infinité d'offices de nouvelle création ; mais les charges qui ont fait le plus de tort a la province sont les fournitures extraorilinaires d'avoine et de fourrage, le commandement de charriots et de pionniers, à qui les différentes expéditions et mouvements des armées ont donné lieu. Cela a monté jusqu'à 800,000 livres par an, et il est presque inconcevable (pi'un si petit pays ait pu fournir jusqu'à trois millions, non dans une seule année, mais plusieurs années de suite. »

« L'élection de Mantes est en très mauvais état, un quart des terres de labour y est en friche... L'auteur prétend (]ue la liberté qui est donnée aux collecteurs de saisir les chevaux pour les tailles est le premier obstacle à la culture des terres ; et, 'a l'égard des vins, l'établissement des droits de gros, et particulièrement celui de 7 livres par muid de tout ce qui passe par les rivières d'Eure, d'Epte et d'Andelle, a tellement empêché le débit et la consommation des vins, que les foires de Rouen ne tirent pas 'a présent 10,000 muids, au lieu (ju'autrefois le débit montait 'a 00,000... »

Dans l'élection de Vézelay, « les deux tiers des terres ne se labourent que tous les sept ans, et sont proprement des landes et bruyères... En général cette élection est très pauvre, quoiqu'on puisse y faire des nourritures, à cause de la quantité des terres vagues... Le trafic des bestiaux pourrait être beaucoup plus considérable, si les habitants avaient la force de les

liicn nourrir cl de les garder plus longtemps sans travailler ; le mal général est la pauvreté, qui empêche (le mettre à |)rorit les meilleures ressources de chaque pays... »

Dans le Berry, « le sel, fixé en 1689 à 40 livres le minot, et porté successivement a 50 livres 15 sols (i deniers, est à présent à un prix si exorbitant que le peuple est obligé de s'en passer, au grand préjudice de sa santé. »

L'intendant de la généralité de Moulins lait une triste peinture des paysans de la Marche, « noirs, livides, presque tous hideux. » La misère les contraint d'émigrer en Catalogne. « Ils y vivent de pain et d'eau, et retrouvent quand ils reviennent chez eux leurs châtaignes et leurs raves, dont ils se nourrissent aussi bien que leurs bestiaux. » (P. 219.)

Dans l'Auvergne, dépeuplée d'un cinquième par la famine de 1694, « ils vivent sous la neige une grande partie de l'année, creusant des routes souterraines pour la communication de leurs bestiaux, et passant ordinairement la plus grande partie du temps dans les étables avec leurs bestiaux, a cause de la chaleur qu'ils y trouvent ; il faut en ces endroits que les habitants fassent des provisions pour tout riiiver, pendant lequel ils ne sortent pas, sans quoi ils mourraient de faim dans un pays désert et peu cultivé comme l'est celui-l'a. »

C'est-a-dire que dans la Marche et l'Auvergne, le paysan partage avec les animaux la table et le lit.

La généralité de Uiom ne récolle guère que de l'huile de noix. « Le paysan s'en sert pour faire du potage, et c'est presque la seule nourriture, ce (jui

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est étonnant, vu que le pays est d'ailleurs si abondant; mais les impositions dont les peuples sont charges ne leur permettent pas de jouir des biens naturels de leur patrie. » (P. 243.)

Le Daupliiné a perdu un sixième de sa population par la retraite des huguenots et la famine de 1695. « Ce sont les deux causes principales de celte diminution, sans exclusion toutefois de la milice, des engagements forcés et de la misère générale. » (P. 400.)

Nous avons vu Bourdigné s'émerveiller au xvi'' siècle de la grande richesse du clergé et des seigneurs ; chacun de ces deux ordres était si riche qu'il paraissait posséder seul toute la province. Les choses sont encore dans cet état dans le Berry au commencement du xv^l^ L'ordre de Cîteaux possède une grande partie de la campagne, où chaque abbaye a ses métairies et ses colons ; quelques autres maisons religieuses y ont aussi les leurs (1), et le surplus appartient a des seigneurs ou à des particuliers habitant des villes... Les paysans n'ont presque aucune propriété, ni fonds ni meubles ; ils vivent ensemble jusqu'à vingt ou trente familles, plus ou moins, dans une même métairie, dont le fonds et les bestiaux appartiennent à un même propriétaire.

(1) On connaît ce proverlje :

En tout pays où le vent vente, L'abbé de Cluny a rente.

LES CAMISARUS. 181

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