‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 3 sur 85 · REVOLTE DES PAYSANS · texte numérisé non relu

REVOLTE DES PAYSANS

L'assielle tics impositions se faisait d'une façon toute particulière. On les établissait d'après le nombre de feux d'un village, d'une manière permanente, et il fallait que la somme fût acquittée, n'importe par qui. Si le nombre des privilégiés augmentait, les autres payaient davantage. Or, il augmentait incessamment pour deux causes : la première, parce que tout ce (jui était quelque peu aisé s'empressait d'acbetér qucl- (ju'une de ces sinécures si multipliées, surtout par Louis XIV, qui exemptaient des charges de l'État ; la seconde, parce que, comme jadis Louis X, qui faisait linancer les pauvres serfs qui ne voulaient ou ne pouvaient pas se racheter du servage (Ordon. de 1515), !e grand roi, toujours a court d'argent, contraignait souvent, dans les provinces, les personnes riches 'a devenir nobles « moyennant finance (1). » En outre, ,'juand les plus pauvres, taxés arbitrairement, étaient absolument réduits a la besace, on rejetait leur part du fardeau sur leurs voisins, qui se croyaient vainement libérés, après avoir acquitté ce qu'ils devaient. Cela s'appelait la solidarité , ou plutôt la solidité, comme on disait dans la langue d'alors. On revenait ainsi sur ses pas, on parcourait de nouveau les rues du bourg ou de la ville, jusqu'à ce qu'on eût tout réduit sous le niveau commun d'une égale misère. Quand les communautés conservaient encore (piclques forces pour lutter, elles empruntaient, et alors c'étaient leurs propres officiers municipaux qui faisaient l'usure sous le nom d'hommes a leur d('votion.

(1) Forbonnais, Recherches sur les finances, I, 251.

L'intendant nommait, dans chaque commune, un collecteur chargé de répartir et de lever Timpôt. Ses fonctions étaient annuelles, et il pouvait arriver qu'il fût le plus incapable et le plus déconsidéré de la contrée, il n'y avait ni loi, ni coutume, ni méthode fixe pour la répartition ni pour le recouvremcment des subsides. Le collecteur ne suivait que l'inspiration de ses fantnisies, de ses haines, de ses amiiiés, de ses intérêts, dans l'assiette des charges publicjues. Ce qui avait été fait Tannée précédente n'engageait aucunement pour l'année courante, et tout agent nouveau devenait l'appréciateur souverain des ressources des contribuables. Le rôle qu'il écrivait donnait seulement la mesure des craintes, des faiblesses, des vices ou des vertus de celui qui l'avait dressé dans les ténèbres. On lui accordait six deniers par livre pour son travail, mais il perdait tout son temps a persécuter les contribuables, a aller mendier de porte en porte un impôt arbitraire autant que multiple, et que nul ne voulait acquitter. Aussi ajoutait-on quinze sols a chaque cote, que le contribuable fût ou non solvablc pour parer aux frais de poursuites et payer les assignations des huissiers des tailles. De plus, comme le malheureux collecteur était responsable du chiffre au(juel sa communauté se voyait imposée, il chargeait surtout ceux qu'il savait être 'a peu près solvables. Pour se soustraire à ce danger, ceux-ci devenaient inexacts par calcul, simulaient la pauvreté, se laissaient accabler à leur tour de poursuites ruineuses, de crainte de se voir augmentés. C'est ainsi que l'on entretenait dans toutes les campagnes une misère dont nul ne songeait a s'affranchir. « Si je

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gagnais davantage, disait-on, ce serait pour le collecteur ! »

S'il arrivait qu'il dissipât les fonds publics momentanément déposés entre ses mains, les quatre plus riches de la commune en supportaient toute la responsabilité.

Pour échapper aux tailles, les petits propriétaires se laissaient sans trop de résistance déposséder par leurs seigneurs, cop.lre lesquels il leur eût d'ailleurs été dit'licile de lutter, ceux-ci par les juges qu'ils nommaient, tenant la justice comjtlèlement a leur discrétion. Dans tous les cas, grâce a l'odieuse solidarité, leurs voisins se voyaient contraints d'acquitter la portion qu'ils avaient payée jusque-la (1) : autrement, comme les trois quarts au moins du sol de la France étaient entre les mains des nobles et du clergé, ou des privilégiés de la justice et de la bourgeoisie, il fût devenu de toute impossibilité de lever des impôts dans le royaume.

Une ordonnance du 17 décembre 10 45 défend de saisir, comme on le faisait d'ordinaire, les lits, linceuls, couvertures, pain, outils, chevaux et bœufs des paysans. Je la rappellerais a peine, si je n'avais pas besoin d'insister sur ce point capital. Bien de belles ordonnances furent rendues, surtout sous l'inspiration de Colbert et de Louvois. Mais elles ne furent presque jamais observées, ou du moins elles tombèrent vite en oubli ; ce ne sont la que de vaines apparences et de brillantes tapisseries pour éblouir la postérité et dissimuler la hideuse vérité. La misère

(I) Boisguilbert, Le détail de lu France, I, 34.

implacable, l'effroyable anarchie dont nous allons coiitcnipler le douloureux- spectacle pendant le ministère de Mazarin, nous ics retrouverons non moins fortement accusées sous Colbert lui-même, et tout cela prendra des proportions bien plus terribles pendant les vingt-cinf| dernières années du ij;rand siècle. Je relèverai donc, en passant, d'autres ordonnances (pii interdiront encore d'enlever au triste paysan les instruments de son travail et le lit où il pouvait espérer d'oublier, pendant (lueiijues heures, l'alYreuse réalité de la vie. Ces ordonnances répétées ne prouvent ({u'unc chose: c'est qu'elles étaient lettres mortes et toujours inobservées, puisqu'il l'allail les renouveler sans cesse.

Aussi, la hscalilé s'épanouit-elle a l'aise et en tous lieux. Le Languedoc se voit contraint par les armes d'acquitter le don gratuit réclamé -par la cour, et les seigneurs Hrent, de leur côté, une dernière tentative pour rentrer en possession de leurs droits qui étaient tombés en désuétude faute d'objet, tels que ceux de guet et garde, etc. (1).

Au milieu de la misère générale, on avait trouvé moyen de porter la taille 'a plus du triple de ce qu'elle était sous Ilenri IV, et en même temps (juc l'imjxU croissait avec une rapidité jusqu'alors sans exemple, le nombre de ceux qui s'exem])taicnt de ce fardeau grandissait parallèlement ; au point que l'on vit, sous la Fronde, le parlement consentir a une nou-

(1) « Le sieur de Chevrières, baron de Senie, a le droit de guet dans son château de Serne, comme je l'ai vu par la reconnaissance qui lui fut faite par ses sujets, en novembre 1646. » (D'Espeisses, Traité des droits seigneuriaux.)

LA FRANGE Af PILLAC.F.. Il

vcîle aiigmciUalion de cIikj a six imillioiis, a condilioii (lirdle ne porterait pas sur les officiers de justice, les magistrats, les notaires, procureurs, avocats ou membres des universités. On compta a la lois 2"), 000 prisonniers pour les tailles, dont 5,000 périrent de misère ; encore tant d'exactions ne profitaientelles qu'aux gens de finance, car il l'ut prouvé « qu'un écu qui en venait au roi en coûtait plus de dix au peuple. » Voyant que leurs biens ne leur rapportaient pas de quoi acquitter l'impôt, les [)auvres ahaniers au désespoir déshéritaient leurs enfants pour faire donation de ce qui leur restait à quelque couvent qui se chargeait de leur entretien jusqu'à leur mort. Souvent on continuait a exiger d'eux le payement de la taille, au lieu que le couvent restait exempt, « lui, ses gens, ses convers, oblats, donnés et leurs serviteurs (1). » La France retomba plus que jamais au pillage pendant tout le cours de ce règne interminable. On sait quelles richesses scandaleuses Mazarin laissa après lui. Semblable 'a ces seigneurs du XIP siècle qui détruisaient les villages pour les remplacer par des forêts peuplées de sangliers et de cerfs, le fastueux Fouquet en fit disparaître trois pour arrondir sa terre de Vaux et la rendre digne de celte royale demeure où six cents personnes étaient chaque jour défrayées de toute dépense (2). On avait entendu le surinlen-

(1) Foibonnais, I, 240. — Bailly, I, 365, 386, jmssim. — Dareste de la Chavanne, Hist. de V Administration, I, 373 ; II, 8i. — Lemaistre, Plaidoyers, XXXV.

(2) Pierre Clément, Vie et administration de ColJicrl, I. — Historiettes de Tallemant des Réaux, III, 9. — « Fouquet, ses commis, ses maîtresses, tiraient des fermiers des sommes que ceux-ci faisaient payer au peuple. Il touchait une pension de

dant Émery, riiorame le plus corrompu du siècle, au dire du cardinal de Retz, qui s'y connaissait, avancer en plein conseil que la bonne foi n'était que pour les bourgeois, et (jue les maîtres des requêtes qui ralléguaient pour excuse dans les affaires publi(|ues méritaient d'être })unis(l). Aussi les provinces agonisaient-elles, livrées pieds et poings liés a la rapacité des intendants (2), et lorsqu'une voix s'élevait pour protester contre leur tyrannie intolérable, le chancelier lui-même insistait sur la nécessité de les conserver où ils étaient, et sur les inconvénients qu'il y aurait a faire le procès à ceux qui malversaient ouvertement, « parce qu'il serait impossible que les partisans ne se trouvassent pas engagés dans les procédures, ce qui serait ruiner les affaires du roi, en obligeant à des bamjueroutes ceux qui les soutenaient par leurs avances et leur crédit. » (Retz, I, 15 i, 150.) Les maltôtiers trouvaient donc aide et protection

420,000 livres sur la ferme des gabelles, une autre de 140,000 sur les aides, une troisième de 40,000 sur les fermiers do Bordeaux, qui devaient en outre payer 125,000 livres de rente à M'"- du Plessis-Bellière, 10,000 livres de rente à M. Créquy , gendre de cette dame, 10,000 livres de rente à M"° Charost, lille de Fouquet , etc. » (Chéruel , Histoire de l'administrai ion monarchique en France, II, 72.)

(1) Méynoires du cardinal de Relz, I, 134.

(2) Voici comment UoulainviUiers juge l'institution des intendants : « Le peuple imagina que l'.intendant serait un protecteur pour lui contre l'autorité de la noblesse, qui ne laissait pas de l'incommoder encore... Il n'a appris que longtemps après, par une expérience bien douloureuse, que ces nouveaux magistrats devaient être les instruments immédiats de sa misère ; que la vie, les biens, les familles, tout serait à leur disposition ; maîtres des enfants jusqu'à les enrôler par force ; maîtres des biens jusqu'à ôter la subsistance ; maîtres de la vie jusqu'à la prison, le gibit et la roue, a

LES MALTOTIERS. 13

auprès (les gouverneurs des provinces, dont la facile complicité tolérait tout, disposés qu'ils étaient a partager avec eux les deniers du peuple (J). L'un d'eux, le duc dÉpernon, gouverneur très peu parlementaire, avait 'a gage une troupe de braviqui imposaient silence aux mécontents en les assommant sur place. (Tallemant, III, 101 ; VII, 181.) En vain les provinces s'agitaient et chargeaient des députés d'aller l'aire entendre a Paris lein's doléances ; en vain le parlement de Paris s'émouvait et rendait des arrêts : l'anarchie était en tous lieux ; impuissante ou complice, l'autorité royale ne voulait ou ne pouvait rien, et partout les mêmes excès persistaient et suivaient leur cours (2). L'extorsion devint si déhonlée, que l'on vit parfois des seigneurs, ruinés par contre-coup, se mettre à la tête de leurs paysans, et soulever des jacqueries partielles contre l'autorité légitime qui les réduisait 'a la besace. (Tallemant, VIII, 167, 108.)

(1) En 1619, le parle. r;ent de Paris arrête : Que de très humbles remontrances seraient faites à Sa Majesté sur les troubles des provinces, et sur les actes lyranniques imputés aux gouverneuis de Provence et de Guyenne... Il était de notoriété publique, à Paris, que le comte d'Alais et le duc d'Épcrnon levaient arbitrairement, en Provence et en Guyenne, des hommes et de l'argent... Le pré.sident Novion dit à li reine : « En Provence, plus de 500,000 écus d'exactions et de levées ont été levés depuis la paix publiée. En Guyenne, on pille, on viole, on brûle ; les bien.s, même les plus sacrés, ne sont pus exempts de la main profane du soldat, dont l'insolence et la rage peuvent à peine satisfaire à la rage de celui qui les conduit. » (Saint- Aulaire , H't),t. de la Fronde, II, 66.)

(2) En 1650, Bordeaux dépèi:he à Paris un député que le parlement entend. « Le duc d'Épernon, dit-il, a recommencé des persécutions nouvelles sur de vieilles ruines. Les soldats démolissent et brûlent nos maisons, tuent les femmes et les enfants, profanent et pillent les églises... » (Id., II, 215.)

Les paiements, les états provinciaux, portaient eis vain les doléances des pauvres villageois jusqu'aux pieds du trône. Ainsi, les états de Normandie (nov. 1(V45) : « Vos prisons regorgent en tous lieux de gens que la seule misère, et non aucun défaut de bonne volonté, a empêchés de vous payer, non point leur taille, mais celles de leurs voisins insolvables, et il en est mort plus de cinquante dans la seule prison de Pont-Audemer (I). »

L'armée prenait l'Iiabiludede vivre en France comme eu pays ennemi, et partout où elle i)assait, elle laissait derrière elle le désert. Si elle faisait la guerre, c'était une guerre d'extermination aux hommes et en quelque sorte même à la nature ; si elle prenait ses quartiers d'hiver, elle ravageait encore, pillait, volait et massacrait. Ainsi, en Franche-Comté, « tous les villages étaient brûlés, les habitants morts, et les campagnes tellement déshabitées, qu'elles ressemblaient plutôt à un désert qu'à un pays qui eût jamais été peuplé (Montglat, ir)5). » Dans la Lorraine, le passage incessant des gens de guerre « n'avait pas cessé de porter la désolation dans les campagnes... Il semblait qu'une telle misère fût à son comble, et qu'il ne s'y pût désormais rien ajouter (2). »

Lons-le-Sauhiier n'existait plus. Les troupes françaises ou ennemies rançonnaient ou tuaient tout ce qui tombait en leur puissance, coupaient les vignes, enlevaient le bétail, qu'elles ne restituaient qu'après

(1) Floquet, Hist. du Parlement de Normandie, V, 144-148. (■2) D'Haussonville, Hisl. de la réunio)i de la Lorraine à la France, 11, 237.

conliibulion. Dix années après la paix de Westplialie, les champs, qui avaient été (le riches vignobles, ol- Iraicnt encore aux regards le navrant s[)ectac!e de terres abandonnées (1).

En lOi^), une sorte de vertige, né de l'excès du déses[)oir, s'empare du peuple des campagnes ; les victimes se l'ont bourreaux a leur tour. Jacques IJonliomme massacre en tous lieux les soldats et les maraudeurs attardés, les commis des aides et des tailles, les sergents (|ui viennent lui signiiier leurs exploits. La justice désarmée ne peut plus iaire entendre sa voix, le peuple expose lui-même ses doléances, et exécute de ses mains les arrêts qu'il rend.

« ... Nous certifions, disent ceux du diocèse de Laon, que durant les années de 1637 a 1647, les armées de Sa Majesté, commandées par MM. de Ghâtillon, La Meilleraye, de Guiche, MMs""» jes ducs d'Orléans, d'Engbien, Gassion, de l'Hôpital et autres, ont séjourné, campé, passé, repassé dans le diocèse, et par ce moyen interrompu l'exercice de la justice, même se sont rendus si redoutables parmi les campagnes, que nul n'a osé s'y trouver durant la [)lus grande partie desdites années, ce qui a teUeraent appauvri le diocèse, que les diocésains sont réduits à la mendicité (2). »

C'est invariablement ainsi jiarlout où les troupes prennent leur cantonnement. De 1645 à 1647, les chevau-légers du duc d'Engbien dévastent le Berry. « Malgré la composition de cinquante écus par jour

(1) BullclUi agricole du Comice de Lons - le - Saulnier , 25 mars 18G0, p. 39.

(2) Fleury, Le diocèse de Laon pendant la Fronde,

et la rançon de chacun depuis cinq jusqu'à vingt pisloies, les soldats entraient dans les maisons avec une liberté effrénée ; ils s'y établissaient jusqu'au nombre de douze pour y boire et manger et exerçaient des cruautés inouïes (1). »

On sait assez les vexations auxquelles le conmierce du sel servait de prétexte, et combien de jacqueries furent soulevées par la haine de la gabelle. Une ordonnance du jeune roi (15 octobre lOiC») donne la mesure des désordres dont la vente du sel était la cause ('2). Ici encore je noterai ce point de départ, en priant le lecteur de remarquer (jue ranarcliie, sur ce détail comme sur le reste, ira grandissante jusqu'à la fin du rrgne du grand roi.

Le lu janvier 1048, le parlement de Paris, [tar la bouche de son procureur général, Omer Talon, adressait au jeune roi et à la régente ces généreuses mais inutiles paroles :

« Il y a, sire, dix ans que la campagne est ruinée, les paysans réduits à coucher sur la paille, leurs meubles vendus pour le payement des impositions auxquelles ils ne peuvent satisfaire ; et que, pour entretenir le luxe de Paris, des millions d'âmes innocentes sont obligées de vivre de pain, de son et d'avoine, et de n'espérer d'autre protection que celle de leur impuissance. Ces malheureux ne possèdent aucun bien en propriété, que leurs âmes, parce qu'elles n'ont pu être vendues à l'encan...

« Faites, madame, s'il vous plaît, quelque sorte de

(1) Pallet, Nouvelle histoire du Bemj, V, '29i).

(2) Voir notre France sous Louis XIV, I, 33-35.

DKTRESSE UNIVERSELLE, 17

réfie.vion sur celte misère pul)li(jiic dans la retraite (Je votre cœur ! Ce soir, dans la solitude de votre oratoire, considérez (jnelle peut être la douleur, ramertume et la consternation de tous les officiers du royaume, qui peuvent voir aujourd'hui confisquer tout leur bien sans avoir commis aucun crime; ajoutez a cette pensée, madame, la calamité des provinces, dans lesquelles l'espérance de la paix, l'honneur des batailles gagnées, la gloire des provinces conquises, ne peut nourrir ceux qui n'ont point de pain, lesquels ne peuvent compter les myrtes, les palmes et les lauriers entre les fruits ordinaires de la terre (1). »

Dans la même année, le premier président Mole disait a la régente : « Votre Majesté n'ignore pas les misères de la campagne ; elle sait que les laboureurs seront bientôt contraints d'abandonner leur travail, de quitter leurs maisons et leurs familles, et d'être réduits 'a demander leur vie de porte en porte ; qu'on exerce, à main armée, mille violences pour le paiement des tailles ; que, se rendant esclaves de la cupidité de ceux qui tirent seuls les avantages de nos malheurs publics, les mêmes hommes qui ont mission de les protéger ne servent qu'a leur op[)rcssion. Elle sait enfin que, sans un secours très pressant, !a campagne ne sera bientôt |)lus qu'un désert...

« ... Le parlement ose supplier Votre Majesté... que les pauvres laboureurs puissent jouir de la diminution d'un quartier entier, an lieu d'un demi-quartier, pour les années 10i7, 1(348 et 10 iU. Le misé-

(1) Oiner Talon, Mémoires, 210.

rable état auquel ils sont réduits a obligé Votre Majesté à ne leur demander plus rien pour Tannée 1646 et l'année 1648, comment donc pourront-ils satisfaire pour l'année entière 1647?...

« Eniin, madame, Votre Majesté me permettra de lui dire que le bruit qui s'excite dans les provinces ne vient pas du remède que l'on essaye d'y apporter, mais que c'est la grandeur du mal qui s'irrite et qui l'ait assez voir (ju'il ne faut pas tant prendre du peuple, et lui laisser quelque chose pour soutenir sa vie. La seule espérance, quoique vaine, de recevoir quelque soulagement, les consolera et leur fera prendre la résolution de souffrir encore quelque temps, en attendant cet ordre de Votre Majesté, qui ne viendra jamais aussitôt qu'il est nécessaire, puisque les maux qu'on leur fait endurer sont a un tel degré qu'ils ne peuvent plus augmenter (1). »

Les édits bursaux se succédaient, et lorsque l'on était décidé a employer de pareils moyens pour faire rentrer les impôts, on ne pouvait pas être bien sévère sur la légalité de leur assiette. La Bretagne apprit 'a ses dépens qu'il fallait faire la part du feu dans ce grand désastre, et sacrifier sa bourse pour sauver sa vie. Le parlement de Rennes prétendait maintenir le droit qu'il avait de vérilier ce que l'on voulait lever sur les louages, en outre du don gratuit. Mais cette vérification eût mis trop d'iniquités en lumière ; on était pressé d'argent, et les partisans ne voulaient point laisser descendre la question sur ce terrain glissant. Le maréchal de la Meilleraye commandait 'a

(1) Math. Mole, Mém., 235-257.

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