‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 4 sur 85 · LES INTENDANTS · texte numérisé non relu

LES INTENDANTS

Nantes. C'était un diable dliomme, au dire de Talfemant des Héaux, pire encore, s'il est possible, que le duc d'Epernon, faisant, comme lui, assommer les récalcitrants ; il en avait même fait jeter par la fenêtre. (III, 52.) Ce digne gouverneur prit sur lui de tourner la difficulté : il demanda à la cour de nouvelles troupes qu'on lui accorda avec empressement. Ce procédé d'intimidation obtint un plein succès : il fit rentrer l'argent, « et eut tous les rieurs de son côté. » (V, 55.)

Le parlement de Bretagne trouva la chose moins plaisante, et demanda a celui de Paris union contre les violences intolérables du gouverneur de la province. Le parlement de Paris tonna et rendit des arrêts', foudres impuissants, dont l'autorité militaire ne sentit jamais les coups. (Retz, II, 05.) Il y avait bien l'autorité religieuse ; mais presque partout l'Eglise était complice des bourreaux du peuple, et l'abbé de Beauveau, évêque de Nantes, portait l'oubli de ses engagements jusqu'à roiler de coups ses créanciers lorsqu'ils lui demandaient de l'argent. Le terrible maréchal était la seule personne qu'il craignît. (Tallemant, II, 128.)

D'autres provinces nous présenteraient un spectacle semblable, car partout gouverneurs et inlendants, tous grands voleurs^ tyrannisaient et dépouillaient les pays livrés 'a leur avarice (1). Un détail assez précieux, c'est qu'en outre de ces charges énormes, qui pesaient presque exclusivement sur le plat pays, les villes se retranchant derrière leurs privilèges pour

(ij Talleinp.nt, III, i>37 ; IV, 53; IX, 94.

payer séparément et a part (l), les provinces étaient tenues d'offrir a leurs nouveaux gouverneurs des dons gratuits dun chiffre souvent fort élevé : la Bretagne, en pareille circonstance, donnait cent mille francs. {Dangeau, III, 197.) Quant aux intendants, il s'en trouva un — celui du Languedoc — qui voulut mettre a la charge de la province jusqu'aux frais funéraires qu'il fit pour sa femme, qu'il venait do perdre. On députa vers lui un émissaire chargé de lui représenter que l'on ne manquerait pas de faire tirer cela a conséquence pour l'avenir : « Certes, ajouta-t-il, si c'était vous, monsieur l'intendant, la province le ferait avec bien du plaisir !... Mais pour madame !... »

Foucault, intendant de la Marche, arrondissait ses domaines aux dépens de ses voisins, ainsi (jue cela se faisait alors fort souvent, comme le duc de Chevreuse, qui, a l'instar du duc d'Angoulème et de tant d'autres, enfermait dans les murs de son magnifique parc de Dampierre les terres du tiers et du quart. H est vrai que ce n'était pas de trop bonnes terres, assure Tallemant des Réaux, en manière de circonstance atténuante. Il est vrai encore qu'il promettait, en dédommagement à ceux (ju'il dépouillait, de leur donner une clef de son parc, ce qui leur ferait incontestablement une ravissante promenade. Seulement, il ne tenait jamais sa promesse. (Tallemant, II, 49.)

Ce Foucault avait adopté une façon tout écononomique de solder les gages de ses gens, et qui lui permettait d'avoir un riche et nombreux entourage. il forçait, 'a l'ancienne mode, les cultivateurs aisés a

(1) Mémoires de Dangeau, II, 147, 162, 164, 165, 176...

RAVAGES DE i/akMÉE. '21

donner en mariage leurs lilles à ses serviteurs, (jui n'en demandaient pas davantage. Du reste, « grand voleur, grand emprmUeur a ne jamais rendre, et grand distributeur de coups de bâton, » (/d., Vil, 155.)

Les paysans, lorsque Fintensilé de leur désespoir les j)oussait a se venger de leurs bourreaux, déployaient parfois des sentiments chevaleresques que l'on n'était point en droit d'attendre de celte race opprimée et maudite. Coustenau, gouverneur ou tyran de Mantes, après avoir violé la femme d'un croquant, l'avait fait fustiger par ses donneurs d'étrivières habituels, pour la châtier d'avoir repoussé ses hommages. L'époux outragé jure de venger sa honte. Un soir, Coustenau jouait dans une chambre avec deux de ses amis. Le paysan approche une longue échelle, et, une arquebuse a la main, il monte jusqu'à la fenêtre d'un second étage, qui lui permet de voir a sa portée le misérable qu'il veut frapper. Mais ils sont trois assis autour d'une table étroite, et il pourrait blesser un des partners de Coustenau. H attend : la situation était terrible, cependant, car l'échelle pouvait trahir sa présence ; on pouvait venir, sans qu'il lui fût possible de songer même à se sauver. Il attend cependant, impassible et stoïque, lent et attendant son heure, comme la justice de Dieu. Enfin Coustenau se lève et va s'accouder a la cheminée, sur le foyer de la(]uelle se dessine sa silhouette. 11 tire alors, et Coustenau tombe mortellement frappé (l).

Mais toutes ces scènes ne sont (jue verdures etpas-

(l) Tallemant, VI, 17. Voyez encore, pour intendants ou gouver^ neurs bandits, 1, 55 ; II, 250 ; 41, etc.

tondes, pour parler comme ie cardinal de Retz, auprès de celles qui nous attendent, si des maltôtiers, des gouverneurs et des intendants nous passons aux hauts faits des défenseurs de la patrie.

Chefs et soldats vivaient de la guerre, c'est-a-dire de pilleries et de brigandages, et tous labouraient et cultivaient le champ de bataille, comme le paysan fait un beau champ de blé, ainsi que renseignait le maréchal de Biron, qui disait a son lils, lorsque celuici lui proposait un moyen de détruire dun seul coup Tarmée ennemie : « A quoi serons-nous bons, quand il n'y aura plus de. guerre (1)? »

Ce furent d'abord les dernières convulsions de la lutte prolongée contre rAllemagne. L'archiduc Léopold-Guillaume, campé entre les villes de Draine et de Fismes, avait son quartier général à Bazoches (IG^jO), d'où il envoyait des troupes ravager la (Champagne et rile-de-France. « Il n'y a point d'éloquence qui [)uissc exprimer le désordre de notre campagne, dit l'historien de Soissons, et la consternation des paysans, qui l'abandonnèrent et se retirèrent dans les villes. La perte d'une partie de la moisson, la ruine des bourgs et des villages, la pauvreté du peuple, et les maladies dangereuses qui emportèrent plusieurs personnes, sont des misères qui, étant jointes ensembles, ne se peuvent comprendre que par ceux qui les ont vues, ou plutôt qui les ont soulîertes. » (Dormay, ôOO.)

Le Valois tout entier n'était pas moins maltraité par les troupes de l'archiduc. « Le soldat commit dans le canton tous les excès qu'on doit attendre d'un

(1) Brantôme, Discours sur le maréchal de Biron, IV, 31.

ItAVACES DE L'AR>rÉE. 23

ennemi. La plupart des faniillcs, tlépouillécs de leurs biens, pensèrent à metlre leur vie en sûreté en prenant la fuite. Plusieurs se retirèrent dans les forêts voisines, et vécurent de racines en attendant que l'archiduc eut levé son camp. Le spectacle était touchant et tout à lait digne de i)ilié, de voir ces iamilles abandonner leurs demeures à la merci du soldat ; des pères et des mères chargés de leurs enfants, des vieillards décrépits porter dans des déserts un reste de vie qu'ils voulaient encore sauver. » (D. Carlier, Valois, m, 77.)

Que faisaient pendant ce temps les troupes françaises chargées de défendre le sol sacré de la patrie et de punir l'invasion ? S'il faut en croire un écrivain contemporain, ces troupes, commandées j)ar le maréchal d'Hocquincourt, vieilles bandes recrutées pour la plupart en Allemagne, et toutes pleines encore des traditions de la guerre de Trente ans, commirent sur le plat pays plus d'excès que les ennemis eux-mêmes. « Or, durant ce temps (jue les ennemis pillaient et ravageaient le pays, les gens du roi de France ne furent pas plus pitoyables ni favorables aux pauvres gens que les ennemis : car après que, comme fuyards et couards, ils se furent mis a l'abri des murailles et des fossés de Soissons, pour l'assurance de leur vie, ds firent mille voleries et pilleries, extorsions et ravagements, ne laissant, a trois ou quatre lieues, aucune grange qu'ils n'aient aucunement battue et pillée, et ruinant et volant tout, tellement que je n'ai jamais vu de plus soigneux, diligents, valeureux, courageux et hardis voleurs que ceux-là, mais aussi de plus peureux et couards, poltrons et coyons qu'ils étaient a sou-

2i HISTOIRE DES PAYSANS.

tenir et revcnger leur patrie, et s'opposer aux bravades des ennemis (1). »

Rien n'était épargné, pas même les biens de TEglise: une soldatesque en délire promenait le fer et la llamme jusque dans les possessions des moines, « tout joyeux, dit naïvement le moelleux Abelly, de voir le dégât et Tenlèvemenl (puis(|ue Dieu le voulait ainsi) des biens et des provisions des pauvres (2). »

Tous, cependant, ne mettaient pas Dieu de complicité dans tant d'infamies, et les curés de Sceaux, l'alaiscau, Fontenay-aux-Roses, Sèvres, Meudon, Clamart, carmes déchaussés de Charenlon et autres des environs de Paris, écrivaient a la reine : «... Voir dépouiller les prêtres à Tautel, renverser les sacrés vaisseaux, emporter les ornements, les piller, n'est-ce pas encore une fois s'attaipier a Jésus au calvaire? Voir violer les filles de dix ans avec leurs mères dans les lieux saints, cela n'est-il pas épouvantable ?... Ils ont mis 'a feu et à sang, au pillage et brigandage dix lieues autour de Paris, réduit en cendres ce qui nous est donné par la providence divine pour les nécessités de la vie (5)... »

Les lettres de l'abbesse et réformatrice de Port- Royal, la mère Angélique Arnaud, ajoutent quelques traits aux forfaits des soudarts.

« Imaginez-vous, écrit-elle a l'une des religieuses de son ordre, (|u'on trouva avant-hier une pauvre femme veuve qui a un enfant de cinq mois qu'elle voulait tuer par faiblesse d'esprit, et parce qu'elle mourait de

(1) Cité par D. Carlier.

(2) Abelly, Vie de Sai7rt Vincent de Paul, I, 1C5.

(3) Harangue à la reine, Bibliot. nat., 1049, L, 6J7-896.

RAVAGES DE L ARMEE. iiO

faim, alin d'aller (jiiérir un nourrisson (jni la faisait vivre... C'est une chose horrible que ce pauvre pays; tout y est pille, les gens de guerre se mettent dans les fermes pour hattre le blé, et n'en veulent pas (l'iiiner un pauvre grain aux maîtres, qui leur en demandent |)ar aumône. On ne laboure plus, il n'y a plus de chevaux, tout est volé... Il sera impossible de vous envoyer du pain ni d'en avoir pour nous... Les paysans sont réduits 'a coucher dans les bois, heureux d'y avoir retraite pour éviter d'être assommés ; si encore ils avaient du pain pour leur besoin, ils s'estimeraient heureux.

« C'est grande pitié que toutes nos misères ; la guerre est un horrible fléau. C'est merveille que toutes les bétes et les gens ne sont pas morts d'avoir été si longtemps enfermés les uns avec les autres. Nous avions les chevaux sous notre chambre et dans le chapitre, et dans une cave il y avait quehjue quarante vaches a nous et aux pauvres gens. La cour était pleine de poules, de dindons, canes et oies, et quand on ne les voulait pas recevoir, ils disaient: « Prenez- « les pour vous, nous aimons mieux ({ue vous les ayez, « que les gens d'armes... »

Partout où il y avait des soldats il y avait des pillages, et, en janvier 10i9, le parlement de Metz écrivait au chancelier, au sujet des excès des soudards : « 11 nous reste le déplaisir que nous sommes dans une ville où nos biens et nos vies ne sont pas en sûreté. » Il manquait d'autorité pour réprimer leur audace, le lieutenant du roi leur assurant l'impunité (1). Dans

(I) Emni. Micliel, Ilist. du Parlement da Metz, 126, 143.

le Dauphiné, « le parlement, sur la clameur des peuples, avait chassé les gens de guerre de la province. » {0. Talon, p. 561.) En Normandie, dans le gouvernement du duc de Longueville, beau-frère de Condé, un huissier, au siège de Tamirauté, eut à lui seul quatorze maisons hrùlées par les hommes d'armes. Aux environs de Rouen, au pays d'Auge, dans le Lieuvin, au pays de Caux, en un mot dans toute la province, on ne voit que « pilleries, extorsions, violences... Tous les villages ne sont plus habitables, attaqués, insultés, rançonnés, pillés qu'ils sont par les soldats. » Après le licenciement des troupes levées par Longueville, on vit « la Normandie tout entière infestée de soldats débandés et de voleurs de grands chemins, pillant, volant, rançonnant, donnant la mort ; les terres, presque en tous lieux, demeurant incultes, désertes, désolées par l'abandonnement des laboureurs réduits au désespoir. » Le duc lui-même dit à la grande chambre « qu'il a vu, en Normandie, beaucoup de lieux où l'ennemi n'eût point l'ait plus de mal. » (Floquet, V, passim.)

Dans la Picardie, les armées ont tout détruit, toute culture a disparu ; il est telle contrée où l'on récoltait d'habitude dix mille pièces de vin, « et l'on n'en a pas récolté une seule, ce qui a réduit les pauvres vignerons a l'extrême misère de maudire leur vie. » La Champagne n'est pas plus épargnée : il faut payer pour obtenir des soldats la permission de faire ses semences , de façonner ses vignes ; et cependant, qui moissonnera et qui vendangera, vienne Tannée 1(351? Qui le sait?... Des détachements de quinze ou vingt hommes passent et repassent pour

ôler aux pauvres cultivateurs Tcspérance d'une récolte...

Malgré tous ces pillages, l'armée meurt de faim, comme tous les paysans qu'elle alfame ; Turenue vend son argenterie pour nourrir ses soldats, et le maréchal du Plessis écrit a Mazarin (12 décembre 1650) :

(( Tous les capitaines ont vendu jusqu'à leurs habillements pour entretenir leurs soldats, et, de ma part, j'ai fait ce que j'ai pu ; mais comme je suis réduit 'a n'avoir plus de quoi entretenir ma famille, il est impossible que je nourrisse un régiment : le munilionnaire ne veut plus donner de pain. »

Dans le même moment (décembre 1050), Orner Talon sembla vouloir résumer les désastres de l'année qui terminait son cours, et dit devant toutes les chambres du parlement : « Faites, messieurs, s'il vous plaît, réflexion sur l'état de toutes les provinces ruinées par les armées des ennemis, par celles des partisans de M. le prince et même de celles du roi, et jugez s'il y a lieu de jeter de l'huile sur ce feu pour l'embraser encore davantage ! » (402.)

Tous ces princes qui entouraient le trône et lui donnaient son lustre, tous ces seigneurs ne connaissaient que la guerre, n'étaient quehjue chose que par elle ; c'était elle qui leur donnait gloire, honneur et profit ; aussi leur fallait-il de toute nécessité guerroyer et batailler ; et dès qu'ils ne pouvaient plus le faire contre l'étranger, ils le faisaient entre eux. Aussitôt donc la paix signée avec l'Autriche, ils se divisèrent pour ou contre Mazarin, pour ou contre la cour, et les querelles de la Fronde ramenèrent sur le pays les angoisses de la guerre civile : si bien que la

paix elle-même avait pour résultat d'empirer la situalion des -campagnes. « Il n'est, disait de son temps Froissart, si felie gueire que de voisins et d'amis. » Une guerre d'invasion déroule ses péripéties sur quelques points donnés du territoire, et peut laisser les autres 'a peu près tranquilles. Une guerre civile, dont le foyer est dans Tàuie de chaque ambitieux, n'a ni bornes ni limites, chacun prend fait et cause pour l'un des partis hostiles, le secret de la querelle git mystérieusement caché au fond des conseils de (|uel- (jues chefs, et comme nul ne pourrait dire au juste pourtjuoi elle a commencé, il n'y a non phis aucune raison pour (|u'elle se termine.

Je ne raconterai point les luttes du parlement, la sonpiesss et l'intrigue de Ma/.arin, les adroites menées du coadjuteur de Retz, les incertitudes des princes de Condé, de Conti et de Longueville, les fluctuations du duc d'Orléans, les brigues des dues de Beaufort et de IJonillon. Mais si rien de tout cela n'a été oublié par les historiens généraux, il reste a glaner apn-s eux ces petits faits qu'ils dédaignent, bien que cependant ils donnent aux événements toute leur portée et qu'ils montrent de la France autre chose que ce que l'on peut en apercevoir des fenêtres de Versailles, de Saint-Germain ou de Rambouillet.

Lorsqu'une première fois la paix fut signée entre ks Frondeurs et Mazarin, a Ilueil (avril 1G49), l'une des clauses fut celle-ci, ordonnée par la cour, signée par Lelellier : î Le prix du blé sera le plus bas qu'il se pourra, et n'excédera point 12 livres 10 sous le seplier, oui est lùO livres le muid. » (Lenet, Mémoires, 518.)'

C'cst-a-dire que l'on prétendait réglementer le \)vh c!e la denrée essentiellement variable, on prétendait rommanderaux saisons d'être régulières, aux récoltes d'être toujours égales, on interdisait au malheureux |)aysan, sur lequel pesait presque exclusivement le lardeau de toutes les charges publiques, de nourrir Fespoiv de couvrir, dans les bonnes années, le déficit causé i)ar les mauvaises. C'est le premier pas marché dans la luneste voie où nous verrons Colbert s'engager a outrance, de ruiner l'agriculture pour favoriser l'industrie, les campagnes pour les villes, système déplorable dont on n'est pas encore complètement revenu aujourd'hui.

Mais la paix de Rueil n'avait été qu'une trêve, et une nouvelle Fronde ne tarda pas à se relever sur les ruines de la première. Les édils bursaux se succédaient lorsque le parlement rendit ses fameux arrêts d'union pour résister aux volontés spoliatrices du ministre favori, et bientôt, donniint le signal de la liiUe, Condé opposa l'écharpe isabelle a l'écharpe bhuiche des partisans de la reine et de Mazarin. Toujours sous le joug de la féodalité, anéantie seulement vis-'a-vis de la royauté, les campagnes obéissaient encore sans hésitation aux ordres absolus de leurs seigneurs, qui, désireux de couvrir leurs brigandages du prétexte de la guerre civile, sans argent parce que le plat pays était ruiné dès longtemps, sans crédit, parce qu'ils payaient leurs créanciers a .coups d'étri- \ières, soulevaient leurs paysans au son du tocsin, et les laissaient vivre de pillage. Dès que la fortune se déclarait contre eux, ce ramassis de pillards se débandait, les chefs se renfermaient dans leurs don-

joiis ou fuyaient en Espagne, et rexpédition s'évanouissait, n'ayant laissé derrière elle que des ruines (1). Ils avaient pour lieutenants quelques-uns de ces gentilsliomraes-l3andits si communs alors, « de ces filous de qualité auxquels le vol et l'assassinat étaient aussi familiers que le boire et le manger (2). Ils pillaient de compte à demi les caisses publiques que Jacques Bonbomme remplissait 'a nouveau, picoraient par les campagnes, faisaient dévorer les blés sur pied par leurs chevaux, sauf a répondre, comme Tavannes a Condé, « que la cavalerie ne pouvait pas vivre sans fourrages, et que, pour avoir des fourrages, le plus court était de couper des blés (5) ; » on bien a s'en consoler pbilosopbiquement comme Bussy- Rabutin, qui, pour toute excuse, écrivait au secrétaire d'Etat le Tellier, lorsque celui-ci lui rapportait les plaintes furieuses du peuple contre lui : « Je ne m'en étonne pas, et je sais qu'il n'est pas possible d'avoir leur argent et leur amitié tout ensemble. » (H, 42.) La cour, du reste, se montrait peu sévère, et « consentait qu'en la servant cbacun fil ses affaires. » (II, 152.) Chefs et soldats entendaient a demi-mot, et laissaient partout derrière eux, comme au temps de Froissart, le plat pays tout rif/lé (i). Si l'on demandait ((iielques renforts de troupes, on avait bien soin de dire qu'on les diviserait en plusieurs corps, afin qu'ils pussent vivre plus commodément, et qu'on

(1) Saint-Aulaire, II, 167, 168, 173, 180.

(2) Bussy-Rabutiu, I, 36, 44 ; II, 47.

(3) Saint-Aulaire, II, 226.

(4) Bussy, I, 82, 166, 351, 3ô8, 359, 395; II, 46, 48, 67, 120, 192, etc.

LA I rîONIiE. 31

leur inénagcail un qnarlior « qui ne s'élail point encore senti de la guerre el qui avail conservé toute la graisse du pays. » (I, il'J.)

Bussy-Rabutin avait une maîtresse dans les environs. « Je lui rendais, dit il, des services qui valaient bien les soins ordinaiics des amants: car dans la ruine générale des peuples, ou par les troupes, ou par les subsistances, je conservai ses terres comme les miennes propres. » (II, JO.)

Durant la captivité de son époux, la princesse de Condé suivait l'armée au milieu de la foule dorée des courtisans qui s'étaient attachés a sa cause, et il (allait que les paysans des environs vinsseiit danser chaque soir devant elle pour distraire ses ennuis, tandis qu'ils songeaient, la mort dans Tàme, a leurs femmes et l\ leurs lilles (U\g l'on outrageait, à leurs chevaux que l'on enlevait, a leurs chaumières que l'on dépouillait pour satisfaire aux besoins de cette cour improvisée (I).

A la suite d'un succès des troupes royalistes qui' s'avancent en vue du château de Turenne après avoir occupé Brives-la-Gaillarde, le tocsin bondit dans les (piatre cents villages de la vicomte, et en moins de quatre heures de temps, (juinze mille paysans sont rassemblés sous les murs de la |)etile ville. Le duc de Bouillon fait jeter des masses de fascines devant les portes, menace d'y faire mettre le feu, et jure de livrer la ville incendiée au pillage, si elle ne se rend sur l'heure. On avait vu si souvent dans cette guerre

(1) Saiiit-Autaire, II, 183 ; — Bussy, I, 395, — La Thaumassière, Ilial. du Uerry, 237.

impie Condé lui-même, comme du reste les chefs royalistes, livrer a ses soldats les villes ou les bourij;s pris d'assaut et faire pendre par centaines les malheureux coupables seulement d'avoir obéi aux ordres de leurs maîtres (1), (jue les bourgeois eiîrayés capitulèrent, après que les officiers royalistes eurent obtenu de sortir librement avec leurs armes et leurs chevaux. Quant aux soldats, véritables condottieri indillérents à toutes les causes et n'ayant (ju'un but, le pillage, ils prirent parti pour la plupart dans l'armée des ducs. (Sainl-Aulaire, H, 181.)

Le parlement ajoutait encore au désordre, commandant aujourd'hui aux troupes de marcher, et demain défendant de pourvoir a leur subsistance ; tantôt éclatant contre ceux (jui proposaient de licencier les gens de guerre, et tantôt, soulevant de nouvelles jacqueries, ordonnant aux communautés de sonner le tocsin et de courir sus soit a ceux qui faisaient des assemblées sans ordres de lui, soit même aux généraux du roi ("2). On le vil aussi, par un arrêt du 2 janvier 1052, désigner deux conseillers pour aller armer les campagnes. Mais Jacques Bonhomme, le pauvre calomnié, qui ne lit jamais, en se défendant, que céder a des ordres légaux de révolte, et qui ne répondit pas toujours 'a ces appels, Jacques Bonhomme, qui ne voyait que des adversaires dans les deux camps et des protecteurs nulle part, massacra l'un des émissaires et laissa l'autre tomber entre les mains de l'ennemi.

(1) Bussy, I, 279, 412 ; Taliemant, II, 124.

(2) Retz, î, WO ; II, 250 ; III, 50, 51, 5G, 57, 70.

Et copenJant le roi lui-même tentait de soulever le peuple, et, par ses édils du 17 octobre 1G51 et du l'2 janvier 1G52, lançait la noblesse et les conimunauîcs, le ban et l'arrière-ban, a la ponrsuilc de ces pillards éternels qui ramenaient les campagnes de France aux jours maud;(s drs orandes compagnies. (Bussy, I, 532, 550.)

Après (jue Condé lut sorti de |)rison, il se jeta dans le parti de la guerre civile, la tète pleine des l)rojets les plus criminels, enivre des espérances les plus coupables. îl parcournl les province's, répandaiit la icri'eur sur son passage, levant bommcs, tailles et gabelles, faisant des armements de terre et de mer, moissonnant ses lauriers a la lueur des villages Irançais incenrliés, tandis que Gonrviile, le j)oignard il la main, volait pour lui les |)ercej)lcurs des deniers royauN: (1).

Mécontent de l'appui de l'Espagne, le héros appela a son aide Charles IV de Lorraine, prince bizarre, qui semble un bandit du XIV° siècle attardé au XVIi'', au milieu duquel, du reste, il ne se trouve pas trop dépaysé. Toujours disposé a guerroyer, il se faisait chèrement payer 'a chaque entrée en campagne, tant pour liii (juc pour ses troupes. C'était lui, bien entendu, qui lonchait pour celles-ci, et comme il gardait le tout religieusement, elles n'avaient pour subsister que ce qu'elles pillaient sur le bonhomme. Un jour (ju'il avait un évêquc pour adversaire, il prend j)Our casque une marmite, arme sa main d'une broche, et s'avance ainsi sur la campagne, prétendant

(1) Saint-Au'airc, III, li, 35, 74, 75, 101 ; — Bussy, I, 332, 358.

que ce sont les armes qu'il faut pour combaltre les troupes de l'Eglise. Une autre fois il exige, avant de consentir à marcher, que la fille d'un bourgmestre, qu'il aimait et qui lui résistait, vînt l'en prier. Il fallut céder, et la jeune fille fut sacrifiée au salut commun. Souvent encore il disait aux envoyés qu'il ne pouvait rien décider avant d'avoir rassemblé son conseil. Il faisait monter son cuisinier, lui exposait l'affaire et lui demandait son avis. « Monseigneur, disait le drôle, il faut de l'argent ! »

Charles accourut donc pour une somme d'argent que lui paya Condé, et repartit pour une plus forte que lui donna le cardinal. Ainsi l'argent sortait de F'rance par toutes les portes et pour des causes indignes. Toutefois ce prince habile ne s'éloignait un instant que pour pouvoir se vendre de nouveau, et nous le retrouvons bientôt traversant la Champagne à petites journées, enrichissant son armée de pillages, et se joignant enfin aux princes, dont les troupes, privées de solde, vivaient 'a discrétion sur le plat pays. (Retz, III, 200, 283.)

Chose étrange ! les trois armées qui alors dévoraient la France avaient à leur tète trois chefs renommés et puissants, Condé, ïurenne et Charles IV ; et de ces trois guerriers, le moins illustre était le seul qui pût établir parmi ses bandes quelque discipline, ou plutôt le seul qui fût obéi. Il achetait cette obéissance en les laissant voler 'a discrétion, et en ne leur demandant que du courage. Tandis que Tuienne et Condé, commandant des troupes françaises contre la France, ne pouvaient rien exiger, rien obtenir de soldats qui a la plus légère punition répondaient aux

exigences de leurs chefs en allant sur l'heure ofi'rir leur hras au parti opposé, plus heureux, Charles IV pouvait compter sur ses hommes ; seulement personne ne pouvait jamais compter sur Charles IV.

Le mariage du prince de Condé lui avait donné un heau-père digne de lui : c'était le maréchal de Bré/.é, grand tyran, d'après Tallemant des Réaux, « cpii avait cent gardes montés comme des Saint-Georges et qui rançonnaient fermiers et marchands. » Il était surtout impitoyable pour les braconniers, et eût laissé dévorer tous les champs de la province plutôt que de souffrir que l'on tuât un lièvre sur ses terres. Ce glorieux maréchal avait un maître cependant, car il faut toujours que l'on en ait un. Le maître du maréchal de Brézé, c'était sa servante, la Dervois, dont il avait fait assassiner le mari, las de partager avec lui les faveurs de la dame. Forte de l'autorité du maréchal, gouverneur de l'Anjou, elle répandait la terreur dans le pays, pressurait la contrée, et, de son château de Milly, non loin de Saumur, elle envoyait des garnisaires chez tous ceux qu'elle voulait amener a la composition, et jusque dans la ville d'Angers même, lorsque quelqu'un s'y permettait d'opposer quelque résistance a ses volontés. Gardienne fidèle des plaisirs cynégétiques du maréchal, elle fit une fois lier au pied d'un chêne un prêtre, pendant toute une journée, après lui avoir fait attacher au cou le lièvre (pi'il avait tué.

On vit souvent, en effet, dans ce glorieux mais terrible XVIl" siècle, les femmes mêmes la terreur de la contrée (Tallemant, V, '250; VI, 21, etc.), et La Calprenède prétendait que la sienne avait fait sur ses

icires plus de ravages que n'en eût su faire un régiment (le Croates. (VIII, 200.) II est vrai que La Calju'cnèiic était Gascon.

On en vil d'autres, par contre, rappeler par leur héroïsme les plus beaux jours (Je la chevalerie errante ; témoin celle dame de Sainl-Balmont, reik'l poétique des Clorindc et des Bradamanle, qui, se jetant bravement au milieu de cette mêlée générale, sut l'aire respecter ses terres et proléger les paysans (le ses domaines. Toujours Tépée au côté et le pistolet a l'arçon de sa selle, elle courait le pays, habillée à la guerri(^'rc, les cheveux taillés comme un homme, chapeau avec des plumes bleues, justaucorps, cravate, manclietles, souliers, haul-de-chausses d'hommes, et, par-dessus ce haut-de-chausses, une jupe, (ju'elle (juillail pour meltre des boites lors(ju'elle montait îi cheval. On compte qu'elle avait tué ou pris de sa main plus de (jualre cents bandits. Une lois, voyant trois cavaliers qui dételaient les chevaux d'une de ses charrues, elle se précipita sur eux l'épée à la main, et les arr(Ha jusqu'à ce que ses gens lussent arrivés. Dans une autre circonstance, îi l'assaut d'un château, dangereux repaire, elle montait à l'escalade sans s'apercevoir que les siens ne la suivaient pas. Elle s'élance, le pistolet au poing, pénètre avec lurie dans une chambre où se trouvaient dix-sept hommes, qui, frappés de terreur et la croyant sans doute suivie, se laissèrent désarmer par elle (1).

(1) Tallemant, VIII, 'ilS; CeUe femme extraordinaire, belle, pieuse et honnête, faisait facilement des vers faibles^ et a laissé deux tragédies.

Mais, il côlé de cel héroïsme exceplionnci, combien lie vit-on pas de seigneurs préférer, dans cette grande curée de Jacques Bonhomme aux abois, mordre leur coup de dent pour emporter quelque morceau a dévorer dans leur bauge î Lors(|ue les chevaux des hommes d'armes étaient seulement blessés ou incapables de servir, ceux-ci se contentaient de faire un libre échange en troquant leurs bêtes fourbues contre les robustes animaux (ju'ils arrachaient a la charrue, ou qu'ils entraînaient loin de l'écurie de la ferme. Les seigneurs l'evendiquèrent ces bêtes fourbues comme épaves, et s'en emparèrent. Ici cependant la prétention était tellement exorbitante et le vol si débouté, que, par exception, la justice l'ut pour les plus faibles, et maintint les laboureurs dans la possession des chevaux ainsi échangés (1).

Mais retournons auprès du maréchal de Brézé et de Condé, et par les plus grands jugeons les moindres.

Le terrible gouverneur de l'Anjou marche sur Angers, et, pour punir cette ville de la part qu'elle avait prise dans les troubles de la Fronde, lève sur le pays des contributions exorbitantes, et fait séjourner pendant six semaines les soldats dans les campagnes voisines, où ils démolissent les maisons pour se chauftér avec les poutres et les solives (li). Pillée ainsi en 10 il) par son gouverneur, cette malheureuse province le fut encore en 1(»')2, mais cette Ibis 'a

(1) De la Lande, commentateur de la Coutume d'Orléans, cite plusieurs sentences de celte nature, entre autres une du 27 juin 1054 contre l'abbé de Saint-Benoist.

(2) Ménage, dans la Vie de son père.

cause de son successeur, de M. de Rohan, qui s'était tourne du parti du prince de Condé. Après s'être réuni au maréchal de la Meilleraye, dont nous connaissons les façons d'agir, le maréchal d'IIocquincourt s'étant transporté en Anjou, en assiège la capitale à la tête de ces mêmes troupes que nous avons vues à l'œuvre derrière les murailles de Soissons, et qui, toujours dignes de leur réputation de bandits et de pillards, ruinent les campagnes dans un rayon de cinq a six lieues à la ronde (1).

Tout cela se passait presque sous les yeux de la cour, qui résidait alors a Saumur, d'où Corhinelli, l'ami de madame de Sévigné, écrivait a Bussy-Rabulin : « On meurt de faim ici ; on n'a pas un sou ; et depuis la reine jusqu'aux moindres gens, on ne fait (|u'emi)runtcr ; voyez par la si vos appointements sont prêts (40 février 1052). » Corhinelli appelait cela cnqirunter !

Notons encore que quelques jours auparavant ('ii janvier), le parlement de Paris avait ordonné des inlormations contre le désordre des troupes du maréchal dUocquincourt. Le jeune roi quitte Saumur et se rend à Blois ; le maréchal l'y accompagne avec son armée, « qui faisait des désordres incroyables faute de payement ». (Retz, II, 09.)

Dans le Bordelais, les troupes du maréchal de la

(1) « L'issue du siège fut que la campage, ù cinq ou six lieues à la ronde, étant ruinée, toutes sortes de cruautés et saletés furent exercées par les soldats, dont beaucoup étaient hérétiques. Polonais et Allemands, les églises et les monastères qui étaient hors de la ville pillés ; enfin la ville fut rendue au maréchal d'Hocquincourt le 28 février... « (Hist. du prieuré de l'Évière, en Anjou) >

Mcilleraye, opposé à Gondé, pillaient ces riches con- In'cs. Le parlement ordonne aux pauvres alianiers de courir sus aux maraudeurs. Les paysans massacrent dans les vignes, dans les blés, dans les saussaies les fuyards, les blessés, les fourrageurs du maréchal, et tous les soldats (|ui s'écartent du camp. Furieux, le maréchal fait arrêter un grand nombre de campagnards, qu'il se prépare a faire pendre pour venger ses hommes. Mais la princesse de Condé lui fait dire par un trompette qu'ils agissent par ordre du parlement et du duc d'Enghien, son (ils, et qu'elle fera pendre ses prisonniers, s'il pend les paysans. « Ce qui modéra un peu la colère du maréchal. » (Lénet, Mémoires, 351.)

Les troupes du prince de Condé lui-même se livraient sous ses yeux aux mêmes excès, portant le pillage, la ruine, la honte et la mort partout oîi elles passaient. L'histoire nous les montre d'abord dans le diocèse de Meaux, « où elles hrent des ravages que la guerre même n'a jamais autorisés «. (Duplessis, ihl .) On suit le héros a la trace sanglante qu'il laisse derrière lui sur la terre de France, et nous le retrouvons bientôt campé près de Béthisy, dans le Valois,

« On voit encore sur les lieux les traces de son camp, dit dom Carlier. Les registres des églises et communautés sont semés de traits de barbarie qui font horreur. Les soldats ne s'en tenaient pas au pillage : ils exerçaient, avec une sorte de raffinement des cruautés qu'on se permet rarement dans les expéditions militaires, où l'animosité et la fureur portent aux plus grands excès. Après le passage de ces

troupes, le pays était rempli d'objets plus hideux les uns que les autres. A peine parcourait-on quelque partie du chemin sans rencontrer des gens mutilés, des membres épars, des femmes coupées i)ar (juarliers après avoir été violées, des hommes expirant sous des ruines, d'autres qui conservaient encore un reste de vie dans un corps déchiré ou ensanglanté, d'autres enfin percés de broches et de pieux aiguisés. J'ai vu, dans un écrit du temps, le irait d'un laboureur (jui, ayant refusé à des soldats une somme d'argent qu'il n'avait pas, fut attaché par les pieds au plus fougueux de ses chevaux, qu'ils mirent en plaine en le chargeant de coups. Les membres du laboureur furent disloqués et mis en pièces : on les retrouva épars, et les pieds encore attachés a la (pieue du cheval, a l'endroit où cet animal s'arrêta. » (III, 83.)

Mais Condé, après tout, était un révolté et un fauteur de guerre civile, et sans doute Turcnne, qui marche contre lui, Turcnne, ce héros si juir et si poétique, va nous montrer la coiilre-j)artic do ces scènes effroyables.

« Cette armée, dit D. Carlier, de laquelle le pays attendait sa délivrance, commit de grands ravages dans le canton. »

Et maintenant, pieux prélats, derniers héritiers des Pères d'une religion d'amour et de paix, Bossuet, Fiéchier, Mascaron, IJourdaloue, arrondissez vos périodes sonores et préparez vos magnifi(]ues oraisons funèbres ! Créez et rassemblez aux côtés de Dieu des légions de fulminants (1), pour savoir où placer

(I) Mascaron, Oraison funèbre de Turcnne.

LA FliONDK. 41

dans le ciel ces lerriblcs batailleurs! La voilii, celle i^luire militaire dont les hommes sont si tiers et dont riiumanité rongit ; les voila, ces héros des halailles, les senls, ô honte et ingratitude ! dont le peuple sache les noms et conserve la mémoire ! Pour nous, historien des victimes des conquérants et de ceux que Ton appelle les défenseurs de la patrie, si grand que soit (londé, nous dirons de lui, avec Dulaure : « Ne déguisons rien, jugeons les hommes par leurs actions, cl ne voyons dans un tel capitaine qu'un brigand de plus (l) ! )>

Vn jour, a Scnef, le lendemain d'une de ses plus sanglantes victoires, Condé parcourait le champ de l)aiaille, escorté de la foule dorée de ses lieutenants. C'était une belle et glorieuse journée, un noble el enivrant spectacle : vingt-cinq mille créatures humaines jonchaient la plaine, aussi vil-on les deux partis laire chanter a Tenvi des Te Deum d'actions de grâces, comme- si les liommes espéraient entraîner Dieu de complicité dans toutes leurs sanglantes folies.

« Basi ! s'écria le héros, une nuit de Paris réparera tout cela ! »

C'est (|uc Condé n'était }»as seulement un grand capitaine, mais un homme de beaucoup d'esprit.

Et cependant, non, monseigneur, une nuit de Paris ne réparerait pas cela, car chacun de ces hommes de vingt-cinq ans que vous aviez fait tuer était un capital lentement et péniblement accumulé, et qu'un poupon vagissant dans son berceau ne remplacerait

(1) Environs de Paris, 218.

pas ; car des champs ravagés, des habitations pillées, des établissements industriels détruits, des capitaux consommés, en ravissant les moyens de subsistances, font mourir encore bien du monde en dehors des champs de bataille, victimes indirectes de ces jeux sauvages et sanglants.

Et puis, en dehors de ces considérations dignes de frapper l'homme politique, il y en avait d'autres qui eussent pu loucher le simple mortel et lui arrêter sur les lèvres cette parole cynique. C'est que ces flots de sang répandus, c'est que tant de familles frappées au cœur, tant de larmes et tant de cris de désespoir sont des choses qu'une nuit de Paris ne répare pas, et qu'il n'y a pas dans tout cela le plus petit mot pour rire.

« Cependant l'armée du prince de Condé occupait les environs de Paris, et l'armée royale, commandée par le vicomte de Turenne, la harcelait de son mieux. Les sièges, les combats, les retraites répandaient la désolation dans les campagnes : tout était ravagé par des guerriers qui ne songeaient qu'au succès du parti qu'ils avaient embrassé, et ne voyaient qu'avec dédain les malheurs alTreux qu'ils causaient. Le pillage, les meurtres, les incendies, sur un rayon de trente lieues au midi de Paris, de quinze 'a vingt sur les autres aspects de cette ville, avaient fait déserter toutes les habitations champêtres. On voyait une infinité de malheureuses familles abandonner leurs foyers, et venir avec leurs bestiaux, leurs vivres échappés à la voracité des soldats, chercher un asile a Paris. Arrivées aux portes de cette ville, elles y trouvaient un obstacle. Les commis de barrière exi-

geaienl un droit d'entrée ; il y eut a ce sujet des émeutes aux portes Saiut-Honoré et Saint-Antoine ; et, le "2C) avril ir)')2, le parlement ordonna que les commis ne percevraient aucun droit sur les bestiaux et denrées amenés dans Paris pour la consommation de ceux qui s'y réfugiaient. Que de maux pour des motifs méprisables (1) ! »

Le parlement s'émut de nouveau, et dépêcha a la cour des députés pour faire des remontrances sur les désordres des gens de guerre et obtenir leur éloignement à dix lieues de Paris. Sans doute cela n'était qu'écarter le mal loin des regards de ceux qui pouvaient y apporter quebjue remède, en le répandant dans un rayon plus étendu. Mais comme le roi répondait invariablement qu'il ferait retirer ses troupes dès que Condé aurait emmené les siennes, et que Condé faisait exactement la même réponse, la situalion restait la même, et on laissait le procureur du roi s'évertuer à dépeindre « les campagnes ruinées pour plusieurs années, les gens de guerre, tant Français qu'étrangers, ne se contentant pas des vivres, mais encore pillant les meubles et ustensiles, prenant les bestiaux, dégradant et démolissant les maisons pour en avoir les matériaux, dans la facilité qu'ils rencontreraient du débit dans tous leurs pillages ('2). »

« La misère du peuple était épouvantable, dit Laporte, et dans tous les lieux où la cour passait, les

(1) Dulaure, Hist. de Paris, 362.

(2) Registres du Parlement, 30 avril, 7 mai. 7 juin, 11 ootobre 1G52. — Mcmoh'cs de Relz, II, 130, l(3i, 18i, 185, 187, 188, 200, 227, 255,201...

pauvres paysans s'y jetaient, pensant y être en sûreté, parce que l'armée désolait la campagne : ils y amenaient leurs bestiaux, qui mouraient de faim aussitôt, n'osant sortir pour les mener paître ; quand les bestiaux étaient morts, ils mouraient eux-mêmes incontinent après, car ils n'avaient plus rien que les cbarités de la cour, qui étaient fort médiocres, chacun se considérant le premier. Ils n'avaient de couvert contre les grandes chaleurs du jour et les fraîcheurs de la nuit que le dessous des auvents, des charrettes et des chariots qui étaient dans les rues. Quand les mères étaient mortes, les enfants mouraient bientôt après, et j'ai vu sur un pont de Melun, où nous vîumes quelque temps après, trois enfants sur leur mère morte, l'un desquels la tétait encore... »

Dieu suscita du milieu de cet océan de misères un grand homme de bien, un de ces véritables héros dont le nom grandira dans la mémoire de l'humanité mieux inspirée, 'a mesure (jue les noms de ces héros massacreurs et batailleurs qui ont ramassé leur gloire dans le sang des hommes tomberont dans l'exécration et l'oubli qu'ils méritent. Nous voulons parler de Vincent de Paul, qui fit des prodiges de dévouement et de charité pour remédier en partie aux maux dont les grands inondaient le royaume. Grâce aux maisons religieuses avec lesquelles il correspondait, 'a toutes celles qu'il fondait en tous lieux, il organisa une immense association de missionnaires qui couvrirent la France d'un réseau pieux, apportant un secours partout où se trouvait une douleur ; pauvres de biens, mais riches de charité, qui mendiaient d'une main

pour aiimôiicr de l'aulro. Vincent sut trouver de l'argent au milieu de la détresse générale, alors que les plus favorisés de la fortune, que les seigneurs euxmêmes étaient ruinés par le contre-coup de la ruine de leurs tenanciers.

Les missionnaires de Vincent étaient en correspondance avec leur fondatenr ; ils lui adressaient leurs rapports, et c'est par eux que ces lugubres détails sont airivés jusqu'à nous.

Voici ce qu'ils écrivent de Chartres en 1050 : « L'on ne connaît que trop la grandeur de nos maux : néanmoins, pour engager les personnes de \)'\élé a ne pas moins faire pour ceux qui sont a leurs portes qu'ils ont fait dans l'espace de quarante lieues de pays depuis Saint-Quentin jusqu'à Sedan, nous dirons en peu de mots que l'on n'entend parler en ces quartiers que de meurtres, pillages, voleries, violements, sacrilèges ; les églises n'y sont pas moins pillées (jue sur les frontières... Les villages sont déserts : la plupart des blés sont coupés ; les curés en fuite et sans troupeau ; les paysans réfugiés dans les bois, où ils souffrent la faim, et la juste crainte d'être tués par ceux qui les poursuivent... »

De Picardie et de Champagne : « Les aumônes ont continué pendant ces deux mois. La dépense de mars a été de 2,000 livres ou environ, celle d'avril de 1,500 livres, dans laquelle on a employé la meilleure part pour acheter des orges et les semer comme Lan passé... »

Vincent exhorte un évêque a rester dans son diocèse au lieu de venir appporter ses inutiles doléances à la cour, « ne jugeant pas que le temps y fût propre

pour lui. » Il écrit à l'évêque d'Acqs : « Partout où les armées ont passé, elles y ont commis les sacrilèges, les vols et les impiétés que votre diocèse a soufferts ; et non seulement dans la Guyenne et le Périgord, mais aussi en Saintonge, Poitou, Bourgogne, Champagne, Picardie, et en beaucoup d'autres... C'est un fléau général qu'il plaît 'a Dieu d'envoyer sur ce royaume. » (x\belly, I, 183.)

On le voit, la France tout entière n'était plus qu'une plaie vive. Le crime, la misère, la mort, étaient partout. La Lorraine avait été jusque-l'a relativement heureuse et florissante. « La Providence divine, voulant purger cette terre par les eaux de la tribulation, lui envoya trois fléaux : la peste, la guerre, la lamine, dont elle fut couverte comme d'un déluge qui semblait la devoir abîmer. La désolation vint jusqu'à une telle extrémité, qu'après que la plupart qui restèrent dans le pays eurent été réduits à, se nourrir de charognes demi-pourries des bêtes, ils devinrent eux-mêmes la pâture des bêtes carnassières, et l'on vit de tous côtés des loups aflamés qui mettaient en pièces et dévoraient les femmes et les enfants qu'ils trouvaient un peu a l'écart, même en plein jour et a la vue du monde ; et ces loups étaient si affamés, qu'ils allaient, de jour, dans les bourgs et villages, et entraient dans les maisons ouvertes, et la nuit dans quelques villes par les brèches des murailles et enlevaient des femmes et des enfants, et tout ce qu'ils pouvaient trouver...

« Nous venons de visiter trente-quatre des villages du doyenné de Guise, où nous avons trouvé près de six cents personnes dont la misère est telle, qu'ils se

jettent sur les chiens et les elievauv apivs que les loups en ont fait leur curée...

(c II y a un très grand nombre de pauvres gens de la Thiérarche qui, depuis plusieurs semaines, n'ont pas mangé de pain, même de celui qu'on fait avec du son d'orge qui est ce que les plus aisés mangent, et ne se sont nourris que de lézards, de grenouilles et des herbes des champs. »

Dans le diocèse de Soissons, « la plupart des habitants sont morts dans les bois, pendant que l'ennemi occupait leurs maisons ; les autres y sont revenus pour finir leur vie : car nous ne voyons partout que malades ; nous en avons plus de douze cents, outre six cents languissants, tous répandus en plus de trente villages ruinés ; ils sont couchés sur la terre, et dans des maisons démolies et découvertes, sans aucune assistance : nous trouvons les vivants avec les morts, de petits enfants auprès de leurs mères mortes... »

Saint-Quentin. — « La souffrance des pauvres ne se peut exprimer. Si la cruauté des soldats leur a fait chercher les bois, la faim les en a fait sortir : ils se sont réfugiés ici. Il y est venu plus de quatre cents malades, et la ville, qui ne pouvait les assister, en a fait sortir la moitié ([ui sont morts peu après, étendus sur les grands chemins; et ceux qui nous sont demeurés sont en telle nudité qu'ils n'osent se lever de dessus leur paille pourrie pour venir nous trouver. La famine est telle, que nous voyons les hommes mangeant la terre, broutant l'herlje, arrachant l'écorce des arbres, déchirant les méchants haillons dont ils sont couverts pour les avaler. Mais, ce que

48 IIISTOIPÎE DES PAYSANS.

nous n'oserions dire si nous ne l'avions vu, et ce qui fait horreur, ils se mangent les bras et les mains, et meurent dans ce désespoir, »

Reims, Réthel, Sainte-Menehould, Châlons. — « En arrivant de Paris, il n'y a point de langue qui puisse dire, point de plume qui puisse exprimer, point d'oreille qui ose entendre ce que nous avons vu : les églises pillées, la famine et la mortalité presque universelles ; les corps sans sépulture. Ceux qui restent, après avoir perdu ce qu'ils possédaient, sont réduits 'a ramasser par les champs quelques brins de blé ou d'avoine, germes ou demi-|)ourris ; le pain qu'ils font est comme de la boue, et si malsain que la vie qu'ils mènent est une mort vivante. Leurs visages sont noirs et défigurés, ressemblant plutôt 'a des fantômes qu'a des hommes... »

En IG.")!, un petit coin d'azur était apparu un instant au milieu du ciel sombre qui couvrait la France. La moisson de charité, — c'est ainsi que l'on appelait le résultat des semailles laites avec les orges achetées et distribuées par les missionnaires de Viucent, — la moisson de charité donnait les plus belles espérances : mais les soudarts, dans leur folie furieuse, et aussi les pauvres, dans leur fiévreuse impatience, détruisirent, enlevèrent tout avant la maturité, et la faim continua à tordre avec une nouvelle énergie les entrailles de la France.

En Picardie, « il y a plus de cinq cents petits enfants orphelins de père et mère. En Champagne, le secours de 1,000 livres par jour a été une goutte

d'eau dans un océan de misères Il y a quarante

lieues de pays 'a l'abandon... Plus de pain, plus de

hètcs mortes ; les herbes et les racines que le printemps produit sont les seules nourritures. A Relhcl, le désespoir et la misrre portent plusieurs femmes a perdre leur honneur ; si les secours de Paris cessent avant la moisson, plus de huit cents personnes mourront de faim ; il en est de même de tous les environs... »

Pour bien comprendre ilans quel enfer de souffrances le royaume désolé se trouvait plongé à ces époques maudites de la monarchie de droit divin, il faut songer qu'a ces tortures aiguës que lui inlligeaient les soudarts, on doit ajouter les persécutions chroniques des agents innombrables du fisc. Rien n'échappait à leur rapacité. « Pour l'eau de la mer, cuite par la chaleur du soleil, dit un écrit du temps (1), ils forcent et contraignent les paysans et autres de prendre et d'acheter la moitié, le tiers, le quart, plus ou moins de sel qu'il ne leur en faut i)our la provision de leur maison... Je ne puis omettre les levées des sommes et deniers effroyablement prodigieuses qu'ils font en vertu d'arrêts supposés, d'édils feints, faux rôles, etc.. »

On douterait, si ces détails n'étaient pas conhrmés l)ar les récits des pieux agents de l'infatigable apôtre de la charité. « A tant de misères, disent-ils, se joignent les archers du sel qui prennent aux pauvres jusqu'il leurs chemises et leurs pots de terre. Est-ce pas chose étonnante que l'on contraigne a prendre du sel ceux qui n'ont pas un morceau de pain, car, 'a

(1) Description des vies, mœurs et façons de faire des pragers, puhlicaiyis, maltôtiers, fermiers et j?arlisans. (Bibl. nationale, L, 635-505.)

présent, ils ne mangent que des grenouilles et des limaçons, ce qui les fait devenir enflés, si faibles et débiles, qu'ils ne peuvent ni travailler, ni même marflier. A Relhel, on ne voit ni n'entend parler que de meurtres, pillages, sacrilèges, incendies, violences, famines. Nourriture : chair de bêtes mortes, et les épis du peu de grain qui a été semé. Les pauvres broutent l'herbe comme les bêtes, et il est a craindre qu'ils ne déterrent les corps morts... Outre la famine et les gens de guerre, ils sont poursuivis pour les tailles et autres contributions ; en un mot, il faut que tout périsse cet hiver : il n'y a point de récoltes, le peu (jue Ton avait ensemencé ayant été fauché et mangé en vert. »

Saint-Quentin. — «... Ces relations, loin de ne pas être conformes à la vérité, la diminuent pjutôt; elles ne rapportent pas la centième partie des misères qui régnent en ces pays, et l'on ne peut imaginer ce qu'elles sont sans les avoir vues. Il ne se passe point de jour qu'il ne meure plus de deux cents personnes de faim dans les deux provinces (Champagne et Picardie)... Nous assurons avoir vu de nos yeux, entre Reims et Relhel, des troupeaux, non pas de bêtes, mais d'hommes et de femmes, aller aux champs remuer la terre comme les pourceaux, pour y trouver (juelques racines, et, comme ils n'en arrachaient que de méchantes et 'a moitié leur sofd, ils deviennent si faibles, qu'ils n'ont plus même la force de chercher leur vie... Le curé de Rouit nous a assuré avoir enterré trois de ses paroissiens morts de faim ; les autres n'ont vécu que de pailles hachées et mêlées avec de la terre dont ils composent un manger (|ue

l'on ne peut appeler pain. Cinq chevaux puants et pourris ont été dévorés ; un vieillard de soixantequinze ans est entré dans son presbytère pour l'aire rôtir a son l'eu un morceau de chair de cheval mort de la gale depuis quinze jours, infecté de vers et jeté dans un bourbier puant... »

1652. Chartres, Beauce. — « Les villages sont déserts ; les paysans, réfugiés dans les bois, y meurent de faim... La Lorraine est dans un état pire que la Champagne... A Villeneuve-Saint-Georges, Crosne, Limay, on a trouvé trois cent quatorze malades dans la dernière extrémité : ni lits, ni habits, ni pain. Il va falloir commencer par enlever le foyer d'infection qui augmente la maladie, en enterrant les cadavres d^iommes, de chevaux morts et de bestiaux, et toutes les saletés que produit le séjour d'une armée. »

Lagny. — « L'inhumanité des armées ennemies a été à tel point, que nous avons appris qu'au village de Nully, un enfant fut jeté tout vif dans un four ardent, et qu'un mari et une femme furent tellement fouettés avec des épines, qu'ils sont morts par ce supplice ; qu'au village de Daumat, un pauvre marguiller fut mutilé en tous ses membres, et ses entrailles lui lurent mises entre les mains, pour l'obliger 'a déclarer où étaient les ornements des églises ; nous ne parlons pas des violences des femmes... »

Les documents surabondent ; on n'a (jue l'embarras du choix (1). C'est la seule richesse du moment, mais elle est grande. Que l'on me permette de citer

(1) Voir, pour de plus amples détails, notre France sous Louis XIV, I, p. 149 et suivantes.

Oi' HISTOIRE DES PAYSANS.

encore quelques fragments des Lettres de la mère Angélique Arnaud (1) ; c'est en vain qu'elle s'est promis, tant ces choses sont tristes, « de ne point parler de tout ce qui se passe, mais de faire tout mourir en soi. » La douleur déborde une fois de celte àmc vraiment chrétienne, un sanglot s'échappe malgré tout de cette poitrine oppressée ;

« La barbarie des soldats est telle, que les Turcs ne sauraient faire pis... La France est toute désolée ; il n'y a point de province qui ne souffre a Textréinilé. Tous les villages d'alentour (de Paris) sont entièrement déserts, et ce qui reste d'habitants sont retirés dans les bois, les autres étant morts de faim ou ayant été assommés par les soldats... Les abbayes ont été pres(pic toutes pilllées et, ce qui est plus horrible, les religieuses qui n'ont pu se sauver ont été indignement traitées... Il semble que tous les soldats sont possédés du démon... Il ont commis tant de crimes, (|ue toutes les filles et leninies de la campagne (pii l'ont pu se sont sauvées dans cette ville... 11 se fait encore de très grandes aumônes. Tous les corps se sont taxés pour nourrir les pauvres qui y abondent de toutes ])arts. On eut, il y a quelques jours, un grand sujet de pitié. Deux bateaux pleins de pauvres blessés arrivèrent au port au Foin, pensant être reçus à l'Hôtel- Dieu ; mais cela ne se put, y en ayant déjà un si grand nombre qu'ils sont sept dans chaque lit, quoiqu'on ait fait deux salles de plus ; de sorte que l'on coucha ces pauvres malades sur le foin...

« Le besoin de farine est si grand a Paris, que le

(1) Publiées par M. P. Faugères, 2 vol. in-8o, 1858.

LES SAliOTIEUS. olJ

pain y vaut déjà, loul le plus noir, dix sous la livre. Nons n'en avons plus (pie pour cimi jours... Nous avons du blé, mais on ne peut le faire moudre qu'avec une très grande peine, à cause des soldats qui volent les moulins... On s'entre-massaere tous les jours avec toute sorte de cruauté et d'inliumanilé... Les soldats s'entre-volent après avoir pillé les autres, et comme ils gâtent plus de bien qu'ils n'en pillent, ils ne laissent pas après de mourir souvent de faim, ne pouvant presque plus rien trouver. Toutes les armées sont également dans le désordre, et c'est a qui pis lera... On essaye de renvoyer de Paris des paysans pour serrer les grains ; mais 'a mesure qu'ils serrent, les gens de guerre les viennent battre et dérober, et mettent tout en fuite... Les grands et les souverains, qui souffrent pour l'ordinaire très peu en ce monde, doivent trembler en voyant les autres tant souffrir ! »

Deux années plus tard, en 1554, la misère reste aussi liorrible, les soudarts de tous les partis continuent a mettre la France a sac, et les missionnaires de Vincent de Paul lui écrivaient : « Nous nous sommes exposés 'a la merci des coureurs, et nous avons visité plus de cent villages. Nous y avons trouvé des vieillards et des enfants presque tout nus et tout gelés, et des femmes dans le désespoir, toutes transies de froid ; nous en avons fait revêtir plus de quatre cents... Nous avons encore trouvé, aux environs de la ville de Laon, près de six cents orpbelins au-dessous de l'âge de douze ans, dans une pitoyable nudité et nécessité... »

L'arcbidiacre de Reims lui écrit de son côté : « On ne saurait vous exprimer la pauvreté de celle province ;

car tout ce qu'on en dit est au-dessous de la vérité. Les pasteurs sont, comme leurs paroissiens, sans pain... La désolation est au delà de celle des années précédentes, les maux sans remèdes ; cette contrée n'est plus qu'un vaste désert... Dans le bourg d'Attigny, nous n'avons pas trouvé une poignée de paille pour nous coucher. Ce qui reste d'habitants meurt de faim ou périt dans les prisons, où ils sont enlevés pour payer les contributions... Une femme, pour avoir mangé d'un méchant cheval mort de maladie, avait tout le corps meurtri et de couleur violette... Toutes nos nouvelles ne sont que misères sur misères. Le peuple est réduit aux abois par la guerre, la faim, le poids acccablant des contributions. Il y a plus de six mille orphelins qui sont maintenant exposés, si l'on n'y pourvoit, a mourir promplement de misère.

« Il y a cinq ans (juc l'on n'a fait aucune récolte ; la nourriture n'est que de racines, et c'est un grand ragoût quand elles peuvent être mêlées d'un peu d'orge ; quel moyen d'en acheter ont ces pauvres gens qui, en travaillant, gagnent a peine dix ou douze sous, dont il faut donner la moitié pour les contributions de la guerre, sous peine de voir leurs maisons démolies ou consumées par le feu (l)?-.. »

Jetons les yeux, dans l'oeuvre de Callot, sur la série de dessins (jui porte ce titre : Les misères et les malheurs de la guerre. L'album se compose de dix-huit feuilles, qui, les deux premières et la dernière excep-

(1) Voir dans notre France sous Louis XIV, I, 147-166, les emprunts que nous avons faits à la Vie de Saint Vincent de Paul, et surtout aux Bclalions rjénéralcs de ses missionnaires.

Page 1