DÉTRESSE GÉNÉRALE
sergents faisaient sur lui. Les procédures elles extorsions que ces oiseaux de rapine exerçaient mirent en fuite plusieurs habitants insolvables dont les maisons restèrent désertes. Chacun craignait de passer pour opulent ; ceux qui Tétaient réellement mirent tout en œuvre pour éviter ce soupçon, en cachant sous terre leurs meilleurs eftéts, et en affectant de ne se servir que de vaisselle à la capucine ; mais ce qui mettait le comble h tous ces ravages était les fréquentes levées de milices. Au seul bruit qui s'en répandait, la jeunesse, épouvantée, allait se cacher dans les réduits les plus écartés et parmi les plus épaisses forêts. J'ai vu avec horreur des jeunes gens qui s'étaient mutilés pour se rendre inhabiles au métier des armes ; quelques-uns, emmenés par force, se sont précipités dans les rivières. J'en ai vu d'autres se marier presque avant l'usage de la raison, expédient qui très souvent leur était inutile. Que l'on ne croie pas que c'était une exagération. Conformément a la vérité la plus sévère, dont j'ai résolu de suivre les sentiers, je puis assurer que je n'en ai vu aucun qui ne se crût destiné a une mort certaine et inévitable, au moins si j'en peux juger par les lamentations vives et touchantes que je leur entendais faire.
« Ce qui m'a toujours révolté, c'est que la province était alors infestée par deux ou trois gentilshommes campagnards, qui avaient la lâcheté d'exercer cet infâme brigandage. Leurs satellites tenaient la plupart des villages bloqués, le commerce et les travaux de la campagne en étaient presque interrompus, et rien n'était plus commun que de voir des laboureurs dé-
plarer l'enlèvement de leurs enfants ou de leurs domestiques, et êlre réduits à la dure nécessité de vaquer à des travaux que la vieillesse avait mis audessus de leurs forces. Il me semblait que rien n'était plus facile que de réprimer de pareilles invasions. « Que ne portez-vous vos plaintes au roi? leur « disais-je ; vous êtes ses sujets : il doit vous défendre <c et empêcher qu'on ne vous persécute ; ou plutôt, (c en prévenant ses volontés, que ne marchez-vous en « corps contre ces pirates pour les exterminer et les « brûler dans leur retraite? » Mais la gent rustique, accoutumée à être harcelée, se contentait de déplorer son sort et d'admirer la vivacité de mon ressentiment, sans se mettre en peine de profiter de mes conseils. »
C'était chaque jour la création de charges nouvelles que l'on espérait vendre. Celle des greffiers, conservateurs des registres des baptêmes, mariages et sépultures, fit rétrograder la créature humaine jusqu'à l'état de nature, et amena des excès qui montrent a quel degré de barbarie la misère poussait les populations.
« Les pauvres et beaucoup d'autres petites gens baptisèrent eux-mêmes leurs enfants sans les porter a l'église, et se marièrent sous la cheminée par le consentement réciproque devant témoins, lorsqu'ils ne trouvaient point de prêtre qui voulût les marier chez eux et sans formalité. Par la, plus d'extraits baptistaires, plus de certitude de baptême, par conséquent de naissance, plus d'état pour les enfants de ces sortes de mariages qui pût être assuré. On redoubla donc de rigueurs et de recherches contre des abus