‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 32 sur 85 · RÉVOLTES DANS LES CAMPAGNES · texte numérisé non relu

RÉVOLTES DANS LES CAMPAGNES

si préjudiciables, c'cst-a-dire qu'on redoubla de soins, diiKjuisilion et de dureté pour faire payer l'impôt.

« Du cri public et des murmures on passa à la sédition dans quelques lieux. On alla si loin a Cabors, qu'à peine deux bataillons qui y étaient purent empccber les paysans armés de s'emparer de la ville, et qu'il y fallut envoyer des troupes destinées pour lEspagne et retarder leur départ. Mais le temps pressait, et il en fallut venir à mander a Legendre, intendant de la province, de suspendre l'effet. On eut grand'peine a dissiper le mouvement du Quercy et les paysans armés et attroupés, et 'a les faire retirer dans leurs villages. En Périgord, ils se soulevèrent tous, pillèrent les bureaux, se rendirent maîtres d'une petite ville et de quelques châteaux, et forcèrent quelques gentilshommes de se mettre à leur télé. Ils n'étaient point mêlés de nouveaux convertis. Ils déclaraient tout haut qu'ils paieraient la taille et la capilation, la dime a leurs curés, les redevances a leurs seigneurs, mais qu'ils n'en pouvaient payer davantage, ni plus ouïr parler des autres impôts et vexations. A la fin, il fallut laisser tomber cet édit d'impôt sur les baptêmes et sur les mariages, au grand regret des traitants, qui, par la multitude, et bien autant par les vexations, les recherches inutiles et les friponneries, s'y enrichissaient cruellement. » (Saint-Simon, X, 24.)

Voila comment l'orgueilleux duc de Saint-Simon juge l'une des dernières scènes de la jacquerie: comme tous les autres, il amnistie Jacques Bonhomme pour rejeter toute la responsabilité sur ses tyrans.

L'émeute grondait en tous lieux, et partout la faim

armait les pauvres ahaniers désespérés. « Il y a beaucoup de désordres en Bourgogne, causés par la disette du blé (Dangeau), et on cherche tous les moyens d'y remédier. Elle est affreuse, surtout à la campagne, et on doute qu'on puisse cette année assembler les États de la Province (1769). »

2 août, ce Tous les désordres qu'il y a eu en Languedoc et a Rouen sont entièrement apaisés ; mais la haine des Normands pour l'intendant de Rouen paraît encore fort violente. »

Cependant il y avait alors en France un homme, trop grand pour son siècle, et dont le peuple vénérera le nom quand il aura laissé retomber dans l'oubli tous ces faux héros du passé, qui employait les loisirs que lui faisait l'ingratitude de son maître a chercher des remèdes aux misères publiques et 'a tenter de raffermir sur ses ancres la monarchie prête à sombrer au milieu d'un cataclysme universel. Chercher est la destinée et le bonheur, trouver est la bonne fortune des hommes de génie ; mais il est un écueil contre lequel ils viennent se briser tous, il est un obstacle qu'il ne leur est point donné de franchir. L'écueil, c'est la routine ; l'obstacle, c'est l'ineptie de cette tourbe immense qui crie invariablement : Impossible ! à tout progrès et à toute nouveauté; c'est le lâche égoïsme de tous ces exploiteurs de vieux abus qui savent si bien l'art de faire massacrer Gracchus par le peuple lui-même, et crucifier Jésus par les mêmes mains égarées qui délivrent Rarrabas. L'obstacle, le duc de Saint-Simon le confessait, douze années plus tard, lorsqu'il s'écriait avec désespoir:

« Ceci m'arrache une vérité que j'ai reconnue pen-

(lant que j'ai été au conseil de régence, et que je n'aurais pu croire, si une Iriste expérience ne me l'avait apprise, c'est que tout bien à faire est impossible! Si peu (le gens le veulent de bonne foi, tant d'autres ont un intérêt contraire a chaque sorte de bien qu'on peut se proposer! » (XXIX, 198.)

On comprend que je veux parler de Vauban et de son fameux projet de dime royale, prise proportionnellement sur tout ce qui porte revenu, fruits ou autres (1707).

Avec sa maladresse d'homme de génie, Vauban, au lieu de flatter les puissances du jour, les heurtait de front, faisait des souftYances du pays un tableau que signerait le plus vigoureux critique de nos jours, et posait en principe, et comme point de départ, deux apliorismes fort impertinents, et qui, a eux seuls, suflisaient pour faire rejeter bien loin l'œuvre et son auteur:

« 1° C'est une obligation naturelle aux sujets de toutes conditions de contribuer à proportion de leur revenu ou de leur industrie, sans qu'aucun d'eux s'en puisse raisonnablement dispenser.

« 2" Tout privilège qui tend à l'exemption de cette contribution est injuste et abusif, et ne peut ni ne doit prévaloir au préjudice du public. » (P. 24.)

« Par toutes les recherches que j'ai pu faire depuis plusieurs années que je m'y applique, disait-il, j'ai fort bien remarqué que, dans ces derniers temps, la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité et mendie effectivement; que, des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l'aumône à celle-là, parce qu'eux-mêmes sont réduits, à

très peu de chose près, à cette malheureuse condition ; que des quatre autres parties qui restent, les trois sont fort malaisées et emharrassées de dettes et de procès ; et que, dans la dixième, où je mets tous les gens d'épée, de rohe, ecclésiastiques et laïques, toute la noblesse haute, la noblesse distinguée et les gens en charges, militaires et civils, les bons marchands, les bourgeois reniés et les plus accommodés, on ne peut pas compter sur cent mille familles, et je ne croirais pas mentir quand je dirais qu'il n'y en a pas dix mille, petites ou grandes, qu'on puisse dire être fort a leur aise ; et que, en ôtanl les gens d'affaires, leurs alliés et adhérents couverts et découverts, et ceux que le roi soutient par ses bienfaits, quelques marchands, etc., je m'assure que le reste serait en petit nombre.

« Je me sens encore obligé d'honneur et de conscience de représentera Sa Majesté qu'il m'a paru que, de tout temps, on n'avait pas eu assez d'égards en France pour le menu peuple, et qu'on en avait fait trop peu de cas. Aussi c'est la partie la plus ruinée et la plus misérable du royaume ; c'est elle cependant qui est la plus considérable par son nombre, par les services réels et effectifs qu'elle rend, car c'est elle qui porte toutes les charges, qui a toujours le plus souffert et qui souffre encore le plus, et c'est sur elle aussi que tombe toute la diminution des hommes qui arrive dans le royaume.

« C'est encore la partie basse du peuple qui, par son travail et son commerce, et par ce qu'elle paye au roi, l'enrichit et tout son royaume; c'est elle qui fom'nit tous les soldats et matelots de ses armées

VAUBAX ET nOISGUILBERT. 193

(le terre et de mer, et grand nombre d'ofliciers, tous les marchands et les petits olTiciers de judicatnre ; c'est elle qui exerce et remplit tous les arts et métiers ; c'est elle qui fait tout le commerce et les manufactures du royaume, qui fournit tous les laboureurs, vignerons et manœuvriers de campagne, qui garde et nourrit les bestiaux, qui sème les blés et les recueille, qui façonne les vignes et fait le vin ; et, pour achever de le dire en peu de mots, c'est elle qui fait tous les gros et menus ouvrages de la campagne et des villes.

ce Voila en quoi consiste cette partie du peuple si utile et si méprisée, qui a tant souffert et qui souffre tant h l'heure où j'écris ceci (18).

« Les biens de la campagne rendent le tiers moins de ce qu'ils rendaient il y a trente ou quarante ans, surtout dans les pays où les tailles sont personnelles (28). Elles sont devenues arbitraires de paroisse 'a paroisse et de' particulier à particulier. Les puissants font dégrever leurs fermiers, leurs parents, leurs amis ; l'arbitraire se glisse jusqu'aux paysans entre eux, et le plus fort accable le plus faible. Ils ont renoncé 'a élever du bétail et 'a améliorer la terre, dans la juste crainte d'être accablés par la taille l'année suivante ; ils vivent misérables, vont presque nus, ne consomment rien, et laissent dépérir les terres.

« Les tailles sont exigées avec une extrême vigueur, et de si grands frais* qu'il est certain qu'ils vont au moins a un quart du montant de la taille. Il est assez ordinaire de pousser les exécutions jusqu'à dépendre les portes des maisons, après avoir vendu ce qui

était dedans ; et Ton a vu démolir pour en tirer les poutres, les solives et les planches qui ont été vendues cinq ou six fois moins qu'elles ne valaient, en déduction de la taille (29, 51).

« Les paysans arrachent les vignes et les pommiers, a cause des aides et des douanes provinciales (1). On a trouvé tant d'inventions pour surprendre les gens et confisquer les marchandises, que le propriétaire et le paysan aiment mieux laisser périr leurs denrées chez eux que de les transporter avec tant de risques et si peu de profits (32).

« On ne saurait croire jusqu'où vont les vexations inexprimables des commis aux aides. Si un paysan, d'une harrique de vin, de cidre ou de poiré, en fait trois, en y ajoutant deux tiers d'eau, il court risque, non seulement de tout perdre, mais encore de payer une grosse amende, trop heureux d'en être quitte pour payer l'eau qu'il boit (.31, 62),

« Ne sont-ils qu'a demi ruinés, leur aisance ne leur sert de rien, puisqu'ils sont contraints de feindre une pauvreté complète, de crainte de l'être bientôt tout a fait (63).

« Le sel est tellement hors de prix qu'il a renoncé 'a élever les porcs, ne pouvant conserver leur chair (lOJ).

« Des agents employés a la levée des revenus, de cent il n'y en a pas un qui soit honnête ; et hors le

(1) Tous ces faits sont confirmés dans le Détail de la France, de Boisguilbert ; suivant lui, le vin qui, dans l'Anjou ou l'Orléanais, se vendait un sou et même moins, c'est-à-dire à perte pour le vigneron, se vendait vingt et vingt-quatre dans la Picardie et la Normandie.

fer et le feu, il n'y a rien qu'on* ne mette en usage pour réduire le peuple au [)illage universel. Et tous les pays qui cojnposent le royaume sont universellement ruinés (165). »

Après avoir dressé la longue liste, en dix-sept articles, de tous ceux qui jouissaient de l'exemption de la taille, du taillon, de l'ustensile, des logements des gens de guerre et autres charges, tant pour les personnes que pour leurs biens, el qui la procuraient aux autres par leur autorité ou par leur faveur, Vauban demandait ce que réclament et réclameront toujours tous les novateurs, — l'essai par la voie de l'expérience et peu 'a peu (153).

Saint-Simon va nous raconter les traverses sans nombre qu'essuya l'œuvre, les déboires auxquels fut exposé l'auteur. C'est une triste histoire : c'est celle de tous les inventeurs, de tous les génies utiles et bienfaisants (X, 27-55).

« Patriote comme l'était Vauban, il avait toute sa vie été touché de la misère du peuple et de toutes les vexations qu'il souffrait. Les vingt dernières années de son existence, au moins, furent employées 'a prendre et 'a envoyer prendre secrètement partout où il ne pouvait aller des informations exactes sur la valeur et le produit des terres, sur la sorte de commerce et d'industrie des provinces et des villes, sur la nature de l'imposition des levées, sur la manière de les percevoir. Convaincu que les terres étaient le seul bien solide, il se mit a travailler 'a un nouveau système.

« H était bien avancé lorsqu'il parut divers petits livres du sieur de Boisguillebert, lieutenant au siège

de Rouen... Boisgutllebert vint irouver Ponlcliartrain, alors aux finances, lui demanda de Técouler avec patience, l'avertissant que, d'abord, il l'allait prendre pour fou ; qu'ensuite il verrait qu'il mériterait attention, et qu"a la fin il serait content de son système. Pontchartrain , qui était tout salpêtre , lui répondit brusquement qu'il s'en tenait au premier, et lui tourna le dos. De retour 'a Rouen, Boisguillebert, loin de se décourager, n'en travailla que plus infatigablement a son projet, et de ce travail naquit un livre savant et profond sur la matière, dont le système allait 'a une répartition exacte, 'a soulager le peuple de tous les frais qu'il supportait, et de beaucoup d'impôts qui faisaient entrer les levées directement dans la bourse du roi, et conséquemment ruineux a l'existence des traitants, à la puissance des intendants, au souverain domaine des ministres des finances.

« Boisguillebert voulait laisser quelques impôts sur le commerce étranger et sur les denrées, ii la manière de Hollande, et s'attacbait principalement a ôter les plus odieux, et surtout les frais immenses qui, sans entrer dans les coflres du roi, ruinaient les peuples a la discrétion des traitants et de leurs employés, qui s'y enricbissaient sans mesure, comme cela est encore aujourd'hui et n'a fait qu'augmenter, sans avoir jamais cessé depuis.

« Vauban, d'accord sur ces suppressions, passait jusqu"a celle des impôts mêmes. Il prétendait n'en laisser qu'un unique, et avec cette simplification remplir également leurs vues communes sans tomber en aucun inconvénient. Cet impôt unique est divisé en deux branches, auxquelles il donnait le nom de

(iime royale, Tune sur les terres, pour un dixième de leur produit ; l'autre léger par estimation sur le commerce et l'industrie, qu'il estimait devoir être encouragés l'un et l'autre, bien loin d'être accablés. Il prescrivait des règles très simples, très sages et très faciles pour la levée et la perception de ces deux droits, suivant la valeur de chaque terre, et par rapport au nombre d'hommes sur lequel on peut compter avec le plus d'exactitude dans l'étendue du royaume. Il ajouta la comparaison de la répartition en usage avec celle qu'il proposait, les inconvénients de l'une et de l'autre, et réciproquement leurs avantages, et conclut par des preuves en faveur de la sienne, d'une netteté et d'une évidence a ne s'y pouvoir refuser.

(( Mais ce livre avait un grand défaut. Il donnait, a la vérité, au roi plus qu'il ne tirait par les voies jusqu'alors pratiquées ; il sauvait aussi les peuples de ruines et de vexations, et les enrichissait en leur laissant tout ce qui n'entrait pas dans les coffres du roi, a peu de chose près, mais il ruinait une armée de financiers, de commis, d'employés de toute espèce ; il les réduisait a chercher a vivre à leurs dépens et non plus a ceux du public, et il sapait par les fondements ces fortunes immenses qu'on voit naître en si peu de temps. C'était déj'a de quoi échouer.

« Mais le crime fut qu'avec cette nouvelle pratique tombait l'autorité du contrôleur général, sa faveur, sa fortune, sa toute-puissance, et par proportion, celle des intendants des finances, des intendants des provinces, de leurs secrétaires, de leurs commis, de leurs protégés, qui ne pouvaient plus faire valoir

leur capacité et leur industrie, leurs lumières et leur crédit, et qui, de plus, tombaient du même coup dans l'impuissance de faire du bien et du mal a personne. La robe entière en rugit pour son intérêt. Elle est la modératrice des impôts par les places qui en regardent toutes les sortes d'administrations, et qui lui sont affectées privativement à tous autres...

« Ce ne l'ut donc pas merveille si le roi, prévenu et investi de la sorte, reçut très mal le maréchal de Vauban lorsqu'il lui présenta son livre. De ce moment, ses services, sa capacité militaire, unique en son genre, ses vertus, l'affection que le roi y avait mise, tout disparut 'a l'instant 'a ses yeux. Il ne vit plus en lui qu'un insensé pour l'amour du public, et qu'un criminel qui attentait a l'autorité de ses ministres, par conséquent 'a la sienne. Il s'en expliqua de la sorte, sans ménagement.

« Les peuples, qui y gagnaient tout, ignorèrent qu'ils avaient touché 'a leur salut, et le malheureux maréchal ne put survivre aux bonnes grâces de son maître, pour (jui il avait tout lait. Il mourut peu de mois après, ne voyant plus personne, consumé de douleur et d'une afiliction que rien ne put adoucir, a laquelle le roi fut insensible jusqu'à ne pas faire semblant de s'apercevoir qu'il eût perdu un serviteur si utile et si illustre...

« Boisguillebert, que cet exemple aurait dû rendre sage, ne put se contenir. 11 publia un livre fort court, dans lequel il étala avec tant de feu et d'évidence un si grand nombre d'abus sous lesquels il était impossible de ne succomber pas, qu'il acheva d'outrer les ministres...

<f La vengeance ne tarda pas. Boisguillebert lut exilé au fond de l'Auvergne. Tout son petit bien consistait en sa charge; cessant de la faire, il tarissait... Boisguillebert en fut peu ému, plus sensible peutêtre a rhonneur de l'exil pour avoir travaillé sans crainte au bien et au bonheur public qu'a ce qu'il allait lui eu coûter.

« Disons tout, et rendons justice a la droiture et aux bonnes intentions de Chamillart. Malgré sa colère, il voulait faire un essai de ces nouveaux moyens. Il choisit pour cela une élection près de Chartres, dans l'intendance d'Orléans. Bullion avait là une terre où sa femme lit soulager ses fermiers. Cela fit échouer toute l'opération, si entièrement dépendante d'une répartition également et exactement proportionnelle. Il en résulta de plus que ce que Chamillart avait fait 'a bon dessein se tourna en poison, et donna de nouvelles forces aux ennemis du système. I! fut donc abandonné, mais on n'oublia pas l'éveil qu'il donna de la dime ; et quelque temps après, au lieu de s'en contenter pour tout impôt suivant le système de Vauban, on l'imposa sur tous les biens de tout genre en sus de tous les autres impôts ; on l'a renouvelé en toute occasion de guerre. Voil'a comment il faut se garder en France des plus justes et des plus utiles intentions, et comment on tarit toute source de tout bien. Qui aurait dit au maréchal de Vauban que tous ces travaux pour le soulagement de tout ce qui habite la France auraient uniquement abouti 'a un nouvel impôt de surcroît, plus dur, plus permanent et plus cher que tous les autres!... »

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