‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 33 sur 85 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La France est envahie. — Fénelon. — L'iiiver de 1709. — Inondations. — Famine. — E.xtorsions fiscales. — Le prisonnier de la Bastille.

« Si ceux qui passent leurs jours dans les travaux rustiques avaient le loisir de murmurer, ils s'élèveraient contre les exactions qui leur enlèvent une partie de leur substance. Ils détesteraient la nécessité de payer des taxes qu'ils ne se sont point imposées, et de porter le fardeau de l'État sans participer aux avantages des autres citoyens. >

VoLTAinE, Siècle de Louis XIV, Finances.

A ces misères déjà si grandes se joignit encore le fléau de l'invasion. La France, qui, depuis bien des années, portail la guerre sur le territoire de ses adversaires, nourrit a soji tour les armées de Tennemi, et tandis que Marlboroiigli prenait ses quartiers d'hiver sur la Irontière et levait une contribution de 5,500,000 livres, que l'Artois payait pour se racheter du pillage et de l'incendie, le prince Eugène envoyait sa cavalerie ravager la Champagne et ses environs. (Saint-Simon, XII, 50 ; XIX, 88.) Heureux encore que l'étranger voulût bien oublier ou ])ar(lonner celte guerre effroyable qu'en 1689 Louis XIV avait dé-

LA FRANCE EST ENVAHIE. 2Ul

cliainée sur le Palalinat, alors que le farouche Mélac, qui opuchail avec deux grands loups, pour ajouter encore a la terreur qu'il inspirait, et qui disait (ju'il n'y avait ni Dieu ni diable, parce quil avait tout lait pour entrer en rapport avec ce dernier, sans avoir pu y réussir ; — alors, disons-nous, que Mélac employa deux longues années a tout brûler dans ces riches provinces.

Les troupes n'étaient plus payées depuis longtemps ; les otïiciers, les soldats, manquaient de tout ; ces derniers avaient a peine des souliers, et l'armée française, comme l'ennemi, ne vivait que de contrebande et de pillage (liailly, 11, 25). Mourant de faim, demi-nue, elle n'avait ni pain, ni farines. (Saint- Simon, IV, 269.) La Picardie et l'Artois furent envahis par Marlborough : quelques villages furent détruits, quelques maisons détruites jusqu'aux portes d'Arras, dont l'ennemi faillit s'emparer après avoir occupé un de ses faubourgs. La province, pour éviter de plus grands désastres, se racheta moyennant 5,000,000 livres, qui furent payées tant en numéraire qu'en denrées alimentaires. {Id., 215. — Dangeau, XII, 188.)

C'est alors que l'on vil l'une des plus illustres victimes de Louis, Fénelon, se venger comme se vengent les grandes âmes, en soulageant les misères immenses accumulées par l'inepte aveuglement du grand roi. Son diocèse était occupé par les camps des deux armées en présence : on ne voyait de tous côtés <jue des bandes de paysans fuyant, sans asile, avec leurs familles et leurs troupeaux, loin de leurs habitations dévastées, et la famine ne tarda pas a venir ajouter ses poignantes tortures 'a toutes les cala-

mités de la guerre. Le soldat, qui l'avait causée, mourant de faim et n'ayant plus la force de comJjaltre ni de défendre son camp, ne savait plus que piller pour prolonger ses jours. Comme ces pasteurs de la primitive église, qui déployaient jadis les trésors d'une inépuisable charité au milieu de la France envahie par les barbares, l'archevêque de Cambrai partagea aux malheureux dont il était entouré tout ce qu'il possédait, ouvrit aux populations affamées les magasins que sa prévoyance avait remplis des grains que les villages, lui apportaient de tous c<5tés, les sachant plus en sûreté entre ses mains, convertit son palais en un hôpital, se prodigua en tous lieux, courant au milieu du tumulte faire bénir 'partout son intervention généreuse, et, grâce à l'autorité de sa réputation imposante, sut modérer l'impétuosité d'un ennemi vainqueur. Que d'autres racontent les beaux coups de sabre et les charges brillantes qui laissent après elles la plaine dévastée, riche d'une moisson de cadavres. Notre rôle modeste nous permet de réserver notre admiration pour cet homme de paix parcourant les bois, et, de cette même main qui écrivit Télémaque, ramenant au paysan, qui le bénit comme un sauveur, la vache que le soldat avait emmenée ou fait fuir a travers la campagne.

La disgrâce qui avait frappé l'ancien précepteur du duc de Bourgogne, en l'exilant dans son diocèse de Cambrai, lui avait permis de mûrir, dans le recueillement et la solitude, de rectifier même les vastes projets dont son génie avait semé les germes dans l'âme de son royal disciple. C'était toute une constitution nouvelle qu'il avait su faire accepter au petit-

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