FÉNELON
liis (le Louis XIV' ; c'était toute une société renouvelée sur des bases élargies ; c'était, en un mot, une grande révolution pacifiquement accomplie, qui, en donnant par avance satisfaction aux besoins des peuples, assurait peut-être a la royauté rajeunie des siècles d'existence. On trouve, en eflet, dans les mémoires qu'il lui faisait parvenir sur le gouvernement, tout ce qui s'est accompli , tenté ou préparé depuis pour l'amélioration du sort des peuples.
« Le service militaire réduit 'a cinq ans de présence sous les drapeaux ; les pensions des invalides servies dans leurs familles pour être dépensées dans leurs villages, au lieu d'être dilapidées dans l'oisiveté et dans la débauche du palais des Invalides dans la capitale; jamais de guerre générale contre toute l'Europe ; un système d'alliance variant avec les intérêts légitimes de la patrie; un état régulier et public des recettes et des dépenses de l'État ; une assiette fixe et cadastrée des impôts ; le vote et la répartition de ces subsides par les représentants des provinces ; des assemblés provinciales ; la suppression de la survivance et de l'hérédité des fonctions ; les états généraux du royaume convertis en assemblées nationales; la noblesse dépouillée de tout privilège et de toute autorité féodale, réduite 'a une illustration consacrée par le titre de la famille ; la justice gratuite et non héréditaire ; la liberté réglée de commercer ; l'encouragement aux manufactures ; les monts-de-piété, les caisses d'épargne ; le sol français ouvert de plein droit aux étrangers qui voudraient s'y naturaliser; les propriétés de l'Église imposées au profit de l'État ; les
évêijues et les minisires du culte élus par leurs pairs ou par le peuple ; la liberté des cultes ; Tabstention du pouvoir civil dans la conscience du citoyen, etc. (1). »
Mais les temps n'étaient pas venus sans doute, et les caprices de la mort, qui frappa le pelit-fils pour épargner l'aïeul, déjouèrent tous les projets de ce grand liomme de bien.
A bout d'expédients, les gens du roi ne reculèrent devant aucun moyen pour se procurer de l'argent; on faillit a tous les engagements ; on foula aux pieds tous les privilèges et toutes les franchises, du peuple des campagnes. Il y avait dans l'Artois quatre paroisses nommées l'Alleu, qui refusèrent d'acquitter une contribution extraordinaire, et qui, ayant leurs lettres de franchises, ne purent comprendre que ce fût le roi qui exigeât indûment ces dépôts. C'était, 'a leur avis, une contribution que l'ennemi voulait asseoir sur eux, et ils étaient accoutumés de le recevoir avec du fer et non de l'écarter avec de l'or. Deux cents villageois partent pour Versailles, refusant de croire à la déloyauté royale jusqu'à ce qu'ils l'eussent entendu délia boiiqiie du Roué. Mais ils sont arrêtés en route ; on les force 'a rétrograder, et l'on envoie des troupes vivre a discrétion dans ces villages rebelles Ci).
(1) Lamartine, Vie de Fénelon.
(2) « On blâme et l'on plaint fort ici ces paysans, qui sont encore fiers de ce qu'ils n'ont jamais payé de contributions, et ont toujours défendu eux-mêmes leur pays, qui est capable d'arrêter une armée, bien qu'il n'y ait que quatre paroisses. » (Lettres du jésuite Brunet, 17 janvier 1707 )
l'hiver ]je 1709. 205
Le peuple est retombé dans un ahime de misùres aussi sombre qu'au XIV siècle, et, comme au Xiy siècle, la nature elle-même entre en révolte et met le comble aux soiill'rances de Ibumanité. Hivers rigoureux, sécheresses excessives, débordements de rivières, la France connut tous ces lléaux pendant les dernières années du règne du grand roi (1). Mais le plus terrible de tous fut l'hiver de 1709. Le froid sévit tout à coup, la veille du jour des Rois ; toutes les rivières, tous les fleuves, et, ce qui ne s'était jamais vu, la mer même, tout gela et fut pris en quatre jours de temps et pour deux mois. Mais ce qui perdit tout, c'est qu'il y eut vers la lin un complet dégel de sept ou huit jours ; la sève se mit en mouvement dans les plantes, sur la foi d'un printemps prématuré, et lorsque la gelée reparut avec toute son intensité, tout fut frappé et anéanti. La Provence perdit ses orangers et ses oliviers, la vigne disparut par toute la France, les jardins et les vergers se virent enlever tous les arbres fruitiers, et jusqu'aux .noyers. Tous les grains périrent dans la terre, et Ton craignit que le i)euple n'eût pas même la ressource de l'herbe pour se nourrir (2). Les mieux avisés s'empressèrent de mettre la charrue dans leurs champs de blé qui ne devaient rien rapporter, et d'y semer de l'orge ; mais la police, qui a la prétention de tout savoir, même l'agriculture, la police s'y op[)osa et augmenta ainsi le mal. Et cependant cette orge, semée en contrebande, sauva le pays, et servit a faire un
(1) Samt:Simon, XII, 161 ; XIII, 110 ; XVI, 134; XIX, 79...
(2) Monteil, Traité de malcriaitx manuscrits, I, 6.
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pain grossier, qui prit le nom de pain de dtselle. D'autres réduisirent en farines et pétrirent la racine d'arum, le chiendent, le choux-navet, l'asphodèle (1). Le plus grand nomhre, dans les campagnes, après que l'on eut vendu, pour payer l'impôt, le peu que l'on avait récolté, brouta l'herbe que les animaux, dévorés depuis longtemps, ne pouvaient plus leur disputer.
Rien ne peut donner une idée de l'aspect morne des campagnes, dont les habitants, demi-morts déjà de froid et de celte faim lente passée à l'état chronique depuis ICG'2, mais avec des intermittences aiguës, achevaient de mourir sur leurs champs dépouillés par un hiver implacable. Les tribunaux furent fermés, et la justice cessa de faire entendre sa voix partiale ; des régiments entiers désertaient pour aller vivre du pillage sur les bourgs et dans les campagnes. Les valets du château mendiaient par les rues de Versailles, et au fond du palais du vieux roi, la veuve de Scarron se crut revenue aux jours de sa jeunesse précaire, et mangea, comme tout le monde, le pain de disette.
Vers le milieu du XVIIF siècle, l'empereur d'Autriche, François I", appela a sa cour, pour lui confier sa bibliothèque et son cabinet de médailles, un Français, aussi remarquable par sa science que par son noble caractère et sa rare modestie. Il s'appelait Valentin Jameray Duval. Fils d'un des plus besoigneux parmi les paysans de la Champagne, orphelin a dix ans, il en avait quatorze lorsque l'excès de la misère le chassa de son pays, où il ne se trouvait pas un
(1) Legrand d'Aussy, Vie privée des Français, "132.