‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 35 sur 85 · DUVAL · texte numérisé non relu

DUVAL

cullivaleur moins pauvre que lui pour lui donner de l'ouvrage et du pain.

îl errait par la campagne, a peu près au hasard, en quête d'un asile, sans vêtements, sans pain, sans amis ni protecteurs, lorsque ce terrible hiver de 1709 vint ajouter encore aux embarras de sa situation. Pour comble d'infortune, il fut atteint par "la petite vérole, qui le jeta mourant a la porte d'une censé dont le fermier, misérable comme ils l'étaient tous alors, ne pouvait lui donner ni lit, ni vêtements, ni chambre, ni remèdes, ni aucun des soins que réclame cette dangereuse maladie, 'a la(iuelle la rigueur de cet hiver effroyable ajoutait de nouveaux dangers. Dans son dénùment extrême, le pauvre tenancier fit pour Duval tout ce qu'il pouvait faire: 'a défaut de chambre, il l'enferma dans son étable, et a défaut de lit, il l'ensevelit jusqu'au cou sous le fumier, dont la chaleur le ranima peu 'a peu et facilita l'éruption des boutons qui bientôt lui couvrirent tout le corps.

« Je passais, dit-il, peu de nuits sans être éveillé par des bruits subits et impétueux, pareils 'a ceux du tonnerre ou de l'artillerie, et quand, au matin, je m'informais quelle avait été la cause d'un tel fracas, on m'apprenait que l'âpreté de la gelée avait été si véhémente que des pierres d'une grosseur énorme en avaient été brisées en pièces, et que plusieurs chênes, noyers et autres arbres s'étaient éclatés et fendus jusqu'aux racines. J'ai dit ci-dessus que le charilable fermier m'avait assuré que son indigence ne lui permettait pas de m'assister selon son désir, et en effet les tailles et les impôts l'avaient tellement ruiné, que

les exacteiirs s'étaient emparés de ses meubles, et avaient vendu jusqu'au bétait destiné à la culture des terres (1). »

Lorsqu'il fut un peu mieux, on lui donna pour boisson de l'eau glacée, et pour nourriture, du pain moisi, gelé, qu'on fendait a la hacbe, qu'il suçait et rongeait après l'avoir fait dégeler sous son fumier. Les moutons, ses compagnons de chambrée, semblaient prendre en pitié cette suprême misère, et, comme pour le caresser et le consoler, venaient lécher son visage et ses mains ; et lui, lorsque la rudesse salutaire de leur langue ajoutait à son supplice, il ne se tourmentait que de la crainte de leur inoculer le mal affreux qui convertissait tout son corps en un fumier plus infect que celui sous lequel il retrouvait peu a peu la chaleur et la vie.

Si modeste que fût l'hospitalité que lui accordait son hôte, elle était trop onéreuse encore pour celte victime du système financier du grand roi, et il fallut transporter le moribond, en danger, d'y mourir de faim, chez un curé du voisinage, où il pensa expirer tout d'abord des suites du froid qu'il avait éprouvé dans le trajet, bien que l'on eût pris soin de le rouler dans de méchants haillons et de l'empaqueter dans du foin. La vie était rude alors, et pour un robuste enfant assez énergiquement trempé pour résister h d'aussi cruelles épreuves, combien d'autres devaient regarder en arrière, et, reculant effrayés 'a leur entrée en ce bas monde, ne quitter leur berceau que pour se coucher dans leur tombe !

(1) Valentin Jameray Duval, Œuvres, 1, 51.

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