DUVAL
ce II n'est point, continue-t-il, d'écrivain qui ail eu le courage et la noble hardiesse de dépeindre l'aflYeuse misère que l'hiver de 1709 causa parmi le peuple, combien il y eut de malheureux qui, assiégés par les neiges et consumés par la faim, furent trouvés morts dans leurs tristes chaumières. Aucun de ces auteurs n'a raconté la dureté et la criminelle insensibilité des riches, les criantes et scandaleuses rapines des usuriers, tant profanes que sacrés, qui, profitant du malheur public, firent augmenter la cherté des vivres en tenant leurs greniers fermés, et en rendant leurs cœurs inaccessibles a la compassion. J'ignore si le gouvernement fut insensible à cette calamité publique, et quels moyens il employa pour le faire cesser. Ce que je sais, c'est que les milices, les tailles, les gabelles et les impôts furent toujours exigés avec la même rigueur. »
La famine le chassa bientôt de cet asile d'un jour. Les plus riches n'avaient à peu près du pain que pour eux, et n'en pouvaient pas longtemps distraire une miette pour soulager la faim des autres. Il s'informa s'il n'existait donc pas quelques contrées bénies du ciel où il n'y eût pas de neige sur la terre, où l'on ne se trouvât exposé ni aux traitants, ni aux dîmes, ni aux gabelles, ni aux gens de guerre, mais où l'on rencontrât encore des troupeaux à mener paître, des champs 'a cultiver dont on put espérer de voir mûrir les fruits ; et, chassé de cette dure terre de France où l'on ne pouvait plus vivre et qui n'était plus une patrie, les regards fixés sur l'Orient, il se mit en marche vers les lieux où le soleil semblait se lever. Il quitta la Lorraine et traversa la Champagne ;
mais c'était encore la France, c'est-a-dire la misère, la famine, la désolation...
« L'indigence et la faim semblaient avoir établi leur séjour dans ces tristes lieux. Les maisons couvertes de chaume et de roseaux s'abaissaient jusqu'à terre et ressemblaient 'a des glacières. Un enduit d'argile broyée avec un peu de paille était le seul obstacle qui en défendit l'entrée. Quant aux habitants, leur figure cadrait a merveille avec la pauvreté de leurs cabanes. Les haillons dont ils étaient couverts, la pâleur de leur visage, leurs yeux livides et abattus, leur maintien languissant, morne et engourdi, la nudité et la maigreur de quantité d'enfants que la faim desséchait, et que je voyais dispersés parmi les haies et les buissons pour y chercher certaines racines qu'ils dévoraient avec avidité ; tous ces affreux symptômes d'une calamité publique m'épouvantèrent et me causèrent une extrême aversion pour cette sinistre contrée. »
Il ne trouvait sur la route, pour se nourrir, que des racines, et aux beaux jours, un pain de chènevis, qu'il ne se procurait qu"a grand'peine et en quantité a peu près sul'tisanle pour l'empêcher de mourir de faim, mais non pour le faire vivre, car cette nourriture brûlante et corrosive, destinée d'ordinaire aux plus vils animaux, détruisit pour longtemps sa santé.
Enfin, un jour, un contraste heureux apparut 'a ses yeux, une scène nouvelle s'ouvrit devant lui ; il vit des maisons propres et spacieuses, et des meubles dans ces maisons, et 'a l'cntour des enfants gais et vêtus, et bien portants, des hommes robustes et vigoureux, des femmes dont le front radieux semblait