DU VAL
refléter le bonheur, la foi dans Tavenir qui remplissait leurs âmes. Le futur bibliothécaire de l'empereur François venait de franchir la irontière; il n'était plus en France, il venait de pénétrer en Allemagne ! Tout était changé comme par enchantement. Il entra dans une église pour remercier Dieu, et là un bien autre émerveillement l'attendait: il vit des jeunes garçons, des jeunes hommes de vingt ans, et en grand nombre!... {Ici., 61.) Depuis longtemps ils étaient devenus si rares en France, qu'ils pouvaient passer pour un objet de curiosité. C'est la monnaie vivante avec laquelle les conquérants payent leur gloire. Louis avait tout pris, tout consommé ; il ne restait plus que des enfants chétifs et étiolés, quelques vieillards, et des femmes condamnées a vieillir sans amour. Combien de fois le roi-soleil avait-il fait coupe blanche parmi les jeunes générations, depuis ces jours oîi Boileau disait au grand Condé que ses soldats, dont le plus âgé n'avait pas dix-huit ans, seraient fort beaux lorsqu'ils auraient atteint leur majorité !
Un bon ermite, nommé Palémon, comme un héros d'églogue, l'adopta, lui fit partager son frugal genre de vie, pour lequel le noviciat qu'il venait de faire le disposait merveilleusement, et lui apprit 'a lire. Après qu'il se fut assimilé la substance de la mince bibliothèque du pieux solitaire, il le quitta pour aller s'établir auprès de Lunéville, dans la retraite de Sainte-Anne, où il eut six vaches à garder, quatre ermites à servir, d'une ignorance honteuse, et quelques bouquins en assez bon nombre a dévorer. C'étaient tous livres sacrés pour les religieux, qui
jamais ne les avaient ouverts, mais dont quelques-uns cependant traitaient des sciences profanes. Comment ils étaient la et ce qu'ils y faisaient, c'est ce que Duval, qui depuis sut tant de choses, ne put jamais découvrir ; mais enfin ils y étaient, et il les mit a profit. Il s'apprit lui-même a écrire, étudia l'arithmétique, la géographie, l'astronomie. Un chêne élevé était son ohservatoire, et un tuhe de roseau son télescope.
L'amour de la science n'était pas le seul qui menaçât d'obséder sa vie ; il résolut de couper court à cette dangereuse diversion. Sur la foi de saint Jérôme, qui lui avait appris que l'on se guérissait des passions avec la ciguë, et persuadé qu'un Père de I Église ne pouvait se tromper, il en absorba tellement qu'il en faillit mourir ; mais il tua pour toujours l'amour dans son cœur. Ce nouvel Origène se livra alors sans partage 'a l'étude. Pour se procurer des livres, il se fit trappeur dans les forêts, dépouilla les bêtes sauvages, vendit leurs fourrures. Il livra une fois un combat singulier à un énorme chat sauvage : la lutte pensa lui devenir fatale, et sa victoire fut sanglante;, mais de tels détails ne l'arrêtaient pas, et les libraires de Nancy avaient tout l'argent de ses chasses.
Il eut la bonne fortune de trouver un cachet d'or richement armorié : il le fit annoncer au prône. Un Anglais vint le réclamer. « S'il est à vous, dit Duval, je vous prie de le blasonner. — Tu te moques, jeune homme, le blason n'est certes pas de ton ressort. — Je vous dis pourtant que si vous ne le blasonnezpas, vous ne l'aurez pas. » L'Anglais, charmé, le récom-