‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 38 sur 85 · DU VAL · texte numérisé non relu

DU VAL

pensa libéralement. Dnval portait des sabots et un sareaii de toile grossière ; il n'ajouta rien a sa garderobe, mais sa bibliothèque s'augmenta de quatre cents volumes.

Les six vaches étaient fort mal gardées. Un des ermites menaça de faire un auto-da-fé de ses bouquins, et brandit même un tison enflammé. A cette vue, Duval saisit la pelle du foyer, jette les quatre religieux hors du prieuré, barricade portes et fenêtres, et fait accepter une honorable capitulation, dont la principale clause fut qu'il lui serait accordé deux heures par jour pour étudier. De son côté, il servirait pendant dix années l'ermitage, sans salaire, pour la nourriture et le vêlement. C'était pour rien, et cet étrange compromis fut ratifié par un notaire de Lunéville.

Les champs étaient son cabinet d'étude. Un jour qu'il était entouré de ses livres, de ses cartes et de ses mappemondes, un homme de belle apparence lui demanda, non sans quelque surprise, ce qu'il faisait. <( Je cherche, répond le pauvre berger, la route de Québec, parce que je veux aller étudier à l'université de cette ville. » L'inconnu lui offre de le faire étudier moins loin s'il veut. Un nombreux et brillant cortège les entoure: l'inconnu était le duc de Lorraine que sa cour venait de rejoindre. Il lui propose de l'envoyer chez les jésuites de l*ont-a-Mousson. Duval accepte, mais non sans avoir établi ses réserves et stipulé ses conditions. Le souvenir de la tyrannie le poursuit encore, il vent être libre, et redoute que l'on ne prétende lui faire de la reconnaissance un lien de servage.

Au bout de deux années, le duc Léopold de Lorraine le nomma son bibliothécaire, et lui confia la chaire d'histoire a l'académie de Lunéville. Parmi ses élèves il compta le célèbre lord Chatam.

Lorsque la Lorraine fut annexée 'a la France, Duval fit ses paquets, secoua la poussière de ses chaussures, et s'enfuit, comme s'il eût été en péril du feu. On voulut élever une barrière d'or pour le retenir. Mais il avait respiré l'air de la liberté, et cette perspective de redevenir Français, d'être le sujet du roi Louis XV après avoir été celui du roi Louis XIV, cela lui inspira une terreur telle, que, malgré tout, il partit pour la ville des fleurs et du soleil, pour Florence, où il séjourna pendant dix années, et d'où il fut appelé 'a Vienne par l'empereur François. Telle était, au XVIP et au XVllP siècle, l'épouvante que causait la France 'a ceux qui avaient connu une autre domination, et tels étaient parfois les hommes dont la tyrannie implacable privait le royaume.

Ecoutez tomber du hautde la chaire évangélique la voix lamentable de Massillon :

« Tandis que les villes et les campagnes sont frappées de calamités ; que les hommes, créés 'a l'image de Dieu et rachetés de tout son sang, broutent l'herbe comme les animaux, et dans leur nécessité extrême vont chercher 'a travers les champs une nourriture que la terre n'a pas faite pour l'homme, et qui devient pour eux une nourriture de mort, auriez-vous la force d'y être le seul heureux? Tandis que la face de tout le royaume est changée, et que tout retentit de cris et de gémissements autour de votre demeure superbe, pourriez-vous conserver en dedans le même air de

INUNUATIO.NS. 'Jir>

joie, lie pompe, de sérénité, (ropiilence ? Où serait lliiimanité, la raison, la religion?... »

Hélas ! les temps n'étaient plus de ces miracles de charité qu'accomplissaient les voix puissantes des Clirysostôme, des Basile et des Grégoire. L'esprit de Dieu n'était plus avec ces chrétiens dégénérés, et lorsque la parole non moins éloquente des Bourdaloue, des Fléchier, des Bossuel, des Fénelon et des Massillon rappelait 'a ces brillants auditoires de la cour du grand roi que les riches ne sont que les économes de Dieu et les dispensateurs de ses trésors sur la terre, elle s'évanouissait sans écho, recueillie par des oreilles charmées, incomprise par des coeurs fermés à l'Evangile.

Après l'hiver, la famine ; après l'hiver et la famine, l'inondation, la mort toujours et partout. Les fleuves débordent, hommes et bestiaux sont noyés; les maisons sont renversées, les récoltes pourrissent sur terre ; les rivières, rompant leurs digues, ensablent les allées, et, détruisant en un jour l'ouvrage des siècles, rendent 'a la stérilité les terres fertiles. Les campagnes tendent leurs bras vers Louis XIV ; mais, entouré de ministres incapables, de généraux indignes, de bâtards et de confesseurs, le vieux roi tremble a la* fois pour sa vie et pour sa couronne, et ne songe plus qu"a sauver son âme au milieu du désastre général. Et lorsqu'il veut venir au secours de ses peuples, il semble que l'ineptie seule préside a ses conseils ; il aggrave le mal au lieu de le soulager, et comble la mesure.

La Loire a renversé ses levées ; villes et campagnes sont sous l'eau ; l'onde étouffe comme sous un lin-

ceul tous les hriiils de la terre, et les cris des victimes interrompent seuls de temps à antre ce silence de mort qui rend si solennel et si terrible ce redoutable sinistre. Impuissant à secourir son troupeau en présence d'un tel désastre, Tévêque d'Angers s'adresse au roi et lui fait une peinture désastreuse des misères des campagnes (1). Le grand roi, sans s'épuiser en vains efforts sur des faits accomplis, remonte droit des effets 'a la cause. La cause, c'est la ru|)ture des levées ; il ordonne qu'elles soient réparées. En vain on lui dit que la vallée de la Loire est un océan immense contre lequel il y a folie à

(1) 25 février 1741. Les ravages de la Loire recommencent plus fréquents que jamais. Voici une note assez curieuse publiée par l'Anm(aire du département de la Nièvre pour Van IX, p. 52, tirée dun ancien registre de la Chambre des comptes de Nevers :

20 septembre 1586 : La rivière crut tellement qu'elle surpassa de 3 pieds et plus les crues de 1494, 1527 et 1537.

26 octobre 1607 ; La Loire crut avec beaucoup de violence, et occasionna les mêmes ravages qu'en 158G. L'Allier était aussi haut que la Loire.

28 novembre 1628 : La Loire crut avec beaucoup de violence, emporta les arches de deux ponts de Nevers. On trouva sur le bord de la rivière, proche la Charité, un petit enfant dans son berceau. Cet enfant fut n Miimé Nicolas des Grandes-Eaux.

15 septembre 1657 : Quoique la rivière de Loire ne s"élevàt qu'à 15 pouces au-dessus de 1628, elle fit néanmoins de grands ravages... Cette crue fut suivie dune autre huit jours après, et de* trois autres, non pas aussi grandes, mais qui ont fait beaucoup de tort aux blés.

4 octobre 1707 : La Loire et l'Allier ont crû dans une seule nuit de 20 pieds. Cette crue a été aussi grande que celle de 1628 ; elle a causé des dommages considérables, les digues d'Anjou ont rompu ; 50.000 personnes ont été noyées.

13 juin 1709 : A pau prés même hauteur qu'en 1707.

Octobre 1710 : La rivière fut encore plus grosse que les deux années précédentes.

Page 1