LES SABOTIERS
tées, constituent une macédoine de brigandages, de meurtres et de crimes de toutes sortes. Callot a voulu faire des soldats ; son burin, malgré lui, a dessiné des bandits. Arrêtons nos regards sur une de ces feuilles, sur la cin(juième. Le merveilleux artiste a rassemblé dans quelques centimètres carrés toute la verve, toute la fougue d'inspiration qui eût suffi à remplir une toile historique.
Tandis que gît ça et la le tribut de la basse-cour et de l'écurie, que quelques-uns brisent et vident prestement armoires et buffets, un soldat égorge un liomme renversé, pendant qu'un autre va frapper une femme qu'il retient par les cheveux, et qui fuit, entraînant un enfant par la main. Trois autres lèvent le fer sur un homme agenouillé, lorsqu'une femme âgée, sa mère, sans doute, se précipite, une bourse à la main. Au fond, d'autres boivent a l'entour de tonneaux effondrés, et d'où le vin coule 'a fïots. Deux autres braves luttent sur un lit contre une femme en désordre, et une porte ouverte 'a droite nous laisse deviner encore une profanation semblable. Cinq autres soldats ont allumé un brasier dans la vaste cheminée ; ils maintiennent sur les charbons ardents les pieds d'un malheureux paysan qui, sans doute, ne se laisse pas voler assez vite, et un autre, suspendu par les pieds au milieu d'un nuage de fumée, complète cette scène d'horreur.
Quelque chose cependant manquait a la gloire du soldat, quelque chose surtout 'a la sécurité de sa conscience : c'était que l'on fit en sa faveur l'apologie (lu meurtre, et <|ue Ton vantât les sentiments généreux qui le poussaient 'a commettre tant de crimes.
Celle salisfaclion ne lui fut pas refusée : il Toblinl (les minisires de ce Dieu de paix qui disait a Pierre que celui qui frappait avec l'épée périrait par Tépée. Ouvrez la Somme des péchés, du père Baunv, et, au chapitre \m, vous lirez ces lignes :
« Quelqu'un prie un soldat de battre son voisin, ou de brûler la grange d'un homme qui l'a offensé : on demande si, au défaut du soldat, l'autre qui l'a prié de faire tous ces outrages doit réparer du sien le mal qui en sera issu. Mon sentiment est que non. Car a restitution nul n'est tenu, s'il n'a violé la justice. La viole-t-on quand on prie autrui d'une l\iveur?... Quelqu'un demande qu'on lui en fasse; il demeure toujours libre de l'octroyer ou de la nier. De quelque côté qu'il incline, c'est sa volonté qui l'y porte ; rien ne l'y oblige, (pic la bonté, que la douceur, et la facilité de son esprit. Si donc ce soldat ne répare le mal qu'il aura fait, il n'y faudra astreindre celui a la prière du(piel il aura offensé l'innocent. »
Donc, au milieu du XVIP siècle, comme au milieu du XIV'\ le campagnard voyait ligués contre lui les maltôtiers, les seigneurs, l'Église et l'armée. Le parlement l'appelait a la révolte, comme autrefois le dauphin régent qui fut Charles V. Que devait-il faire, sinon saisir, pour se défendre, l'arme que Taulorilé royale mettait en main ?
Pouvait-on exiger en effet ipie les pauvres ahaniers supportassent d'aussi effroyables traitements sans se défendre, et quand le mal venait de tout le monde, et même de ceux qu'ils payaient pour être protégés par eux, n'étaient-ils pas bien en droit de se protéger eux-mêmes ? Dans le Berry, un couvreur, nommé
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CocIiCl, entraîna à sa suite quelques handcs de paysans (jui l'urenl bien vite dispersées. L'année 1G58 vil des émotions populaires plus considérables. « La longue guerre et la disette où étaient les provinces, par la continuation des grandes ciiarges et tailles (1) », entretenaient le mécontentement et mettaient des instruments de désordre aux mains de tous les mécontents. « Il y avait eu des assemblées de noblesse en diverses provinces, avec quelques gentilshommes pour chefs, et surtout en Normandie. » L'esprit de la duchesse de Longueville, malgré la haute dévotion dans laquelle elle s'était jetée, les animait de son souflje. « La retraite aussi quelquefois, comme le grand monde, fait éclore les semences des plus grandes affaires. » (Turcnne, Ici.)
On iit marcher contre la province des troupes commandées par Montpesat, qui n'eut pas de peine a dissiper une bande d'énervés qui n'avaient, pour tenir la campagne, ni pain, ni armes, ni vêtements. (Montglat, 555.)
Cette révolte, si facilement noyée dans le sang, eût pu devenir considérable par suite de la trahison du maréchal d'Hocquincourt. Le lieutenant du roi a llesdin, prodtant de la mort du gouverneur de cette ville, l'avait fait entrer en révolte et devait la livrer aux Espagnols. « Le maréchal d'Hocquincourt avait de longue main une correspondance secrète avec le lieutenant du roi, par rapport au dessein qu'il avait de se révolter et d'attirer dans son parti la plupart de la noblesse et du peuple du Vexin et de la basse
(l)Turenne, Mémoires, 489.
Normandie. Mais ces menées furent découvertes avant (ju'il pût en venir à exécution. Il se trouva forcé de chercher son sahit dans la fuite, et il y trouva la mort. On a cru que si cette campagne n'avait pas été si désastreuse pour les Espagnols, il y aurait eu un soulèvement en ces quartiers-la (1). ».
Les choses prirent encore plus de gravité dans la Sologne, où la misère naturelle au pays s'ajoutait a la misère artificielle qu'y faisaient les hommes. Poussés par quelques nobles, les sabotiers, comme on appela ces nouveaux Jacques, se soulevèrent contre la perception des deniers du fisc, pillèrent a leur tour pour vivre, et eurent un moment la pensée de s'emparer de Chartres. Us étaient au nombre de 7,000 hommes avec 500 cavaliers, sous la direction d'un officier de l'armée. Le vice-bailli de Chartres fut chargé d'aller les dissiper ; mais il fut au contraire contraint de se réfugier dans le château de Sully, où il se vit assiégé et serré de près par les rebelles. Des troupes plus nombreuses furent appelées, et elles vinrent facilement à bout de la résistance des sabotiers. Beaucoup furent massacrés dans la lutte, on en pendit un grand nombre, et l'ordre fut rétabli.
Une lettre de Guy Patin, du 18 juin 1658, ne permet pas de douter de l'importance qu'eussent pu prendre ces mouvements populaires :
« On dit que ce désordre irait bien loin, s'ils avaient un chef de remarque... Il y a aussi du bruit en Normandie... Les hnanciers sont des poux maigres qui s'engraissent de la substance des pauvres. Il y a
(1) Le duc d'York, Mémoires, 603.