LA GABELLE
d'anciennes Iranchises, et pour lesquelles le sel était llxc a lies conditions dinerentes.
La distribution moyenne dans les pays de petite gabelle n'était que de neuf livres environ par tête, et ce que l'on appelait pays de quart-bouillon tirait son nom bizarre do Tusaçre où Ton était, dans la Basse- Normandie, d'approvisionner les sauneries en faisant bouillir un sable saturé d'eaux salines.
Les provinces franches devaient leurs prérogatives au voisinage des marais salants, ainsi (fu'a l'impossibilité où l'on se trouvait d'empêcher la contrebande, rendue nécessairement plus active par le prix exagéré du sel. On désignait sous le nom de pays de salines les portions du royaume dans lesquelles on se fournissait de sels extraits des salines situées dans l'intérieur des terres. Les pays rédimés s'étaient rachetés de cette ser\itude et traitaient sous d'autres conditions. Enlin on donnait le nom de Francs-salés 'a certaines distributions de sel faites de la part du roi à quebjues privilégiés, qui les recevaient les uns à titre gratuit, les autres sur des bases inférieures aux tarifs généraux.
On comprend combien tout cela prêtait a Larbitraire et provoquait la fraude. Il semble que, sous l'ancien régime, on eût horreur du bon ^ens et des procédés simples et raisonnables, pour ne s'arrêter jamais qu"a ceux qui étaient compliqués, ruineux, inapplicables dans la pratique. Aussi l'on estime qu'il y avait, année commune, quatre mille cinq cents saisies dans l'intérieur des maisons, plus de dix mille sur les routes, trois cents condamnations aux galères pour crime de contrebande du sel.
Celle denrée constituait, à elle seule, le quart des revenus du roi. Aussi le faux-saunage cnlrainail-il les peines les plus rigoureuses. Le gentilhomme qui s'y livrait était déchu de sa noblesse, privé de ses charges, ses maisons étaient rasées. Les roturiers, en cas de récidive, étaient pendus. Les femmes et les lilles se voyaient condamnées a une amende de 200 livres pour la première fois, au fouet et a ÔOO livres pour la seconde, et au hannissemenl perpétuel hors du royaume pour la troisième.
« La crainte de toutes ces peines et un grand nombre de brigades d'archers de gabelle, répandues sur tous les passages, n'intimident guère ces fauxsauniers ; et c'est peut-être de tous les tralics de contrebande celui qui est le pliis exercé, et qui, apparemment, continuera de l'èlre davantage, s'il est vrai que les soupçons d'intelligence entre les fauxsauniers et ceux qui semblent veiller pour empêcher le faux-saunage ne soient pas tout a fait mal fondés. » Ainsi s'exprime, en 1727, le Diclionnaire universel de commerce de Savary des Brûlons (1).
Dans plusieurs provinces, en effet, « les faux-sauniers marchaient armés par troupes, et trouvaient partout protection pour cette contrebande. » (Saint-Simon, Mémoires, 111, 291.) La Champagne, la Brie, en étaient infestées. Quelques-unes de ces bandes étaient assez formidables pour que l'on se vît réduit a faire marcher contre elles des troupes nombreuses. Aux environs de Mouzon, on prit d'un seul coup
(1) V. Faux-Saunages. — V. aussi Denisart, Collée t. de Jurisprifdence, V. Gabelles. — De Ferrière. Dict. de Droit, V. Gabelle.
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(le lilol |>liis (le soixante de ces laux-sauniers. (I)angeaii, I70(i.)
(Jiie fallait-il pour délivrer la France de « Ténormité de quatre-vingt mille fripons de gabeleurs, qui ne vivaient et ne s'enrichissaient que de leurs rapines et des horreurs qui se pratiquaient la-dessus aux dépens du peuple? » (Saint-Simon, XIX, 197.) Ce (]ui semble incroyable dans la persistance de ces vexations auxquelles la perception de l'impôt sur le sel servait de prétexte, c'est qu'ici le remède était connu depuis longtemps, et (pie le tiers l'avait fait loucher au doigt aux états provinciaux d'Anjou, en 1560, en suppliant le roi de congédier tous les officiers et employés de la gabelle, et d'imposer directement sur le peuple anlanl qu'il retirait du profit des greniers. (Dom Roger, Anjou, 421.) H était aussi évident que chose peut l'être sous le soleil, que le roi n'y perdait rien, et que le peuple y gagnait la somme des appointements de cette armée innombrable, augmentée de celle de toutes leurs pilleries. Mais il eût fallu déplacer des industries, Isriser des positions acquises, changer des institutions séculaires, il eût fallu révolutionner et bouleverser tout, et il était bien plus simple en effet de rester dans l'ornière où l'on était habitué de se cahoter, et, dans la crainte de révolutionner tout, d'attendre 1780.
Cela, dans tous les temps, s'appelle être conservateur.
Aussi, tous ces abus sanglants existaient-ils encore lors de la prise de la bastille ; l'armée des quatrevingt mille gabeleurs avait grossi ses rangs de recrues
'■l'iô HISTOIRE DES PAYSANS.
nombreuses (!), et deux députes de l'Anjou, dont Fun était Volney, vinrent raconter a la tribune de l'Assemblée nationale que « des citoyens, des propriétaires, des corps de milice beureusement conduits par des bourgeois, par des gentilsbommes, par des ecclésiastiques, » avaient incendié et démoli les barrières établies a Ingrandes, sur les confins de la Bretagne, parce que les babitants étaient justement exaspérés par des violences et des vexations continuelles, et notamment « par un meurtre afl'reux et récent commis par quelques employés des fermes. « A tant de causes de misère et de disette « on peut encore, dit ^'oltaire {Die. phil. v. Bled), ajouter sans raillerie fénorme quantité de farine dont les Français ont cbargé longtemps leur tête. Ils |)orlaient des |)erruques volumineuses liantes d'un demi-pied sur le front, et (jiii descendaient jusqu'aux banclies. Seize onces d'amidon saupoudraient seize onces de clieveux étrangers, qui cacbaient dans leur épaisseur le buste d'un petit bomme...» La famine torturait le royaume tout entier, au nord du midi, et |)artout le désespoir armait les bras des émeutiers, ardents 'a courir audevant de la mort la plus rapide. Dans la Normandie, on s'en prit aux amidonniers de la disette des blés, dont le prix augmentait de jour en jour; dans la nuit du 50 au 51 mai 1715, une violente insurrection éclata, et, malgré les efforts de la police, on ne put empêcher qu'une boutique d'amidonnier ne fût saccagée. N'esl-il pas étrange que ce soit ce moment
(l) En 1784. le nombre des collecteurs de tous les impôts s'élevait à 250,000. (Necker, De Vadminist. des finances, 1, 194.)
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môme où la famine passe a Tclat clironiqne que les scipiicurs (le la cour clioisisscnl pour adopter le modèle bizarre de poudrer les cheveux? On man(juait de farine pour apaiser la faim des peuples : on en couvrit ses perruques et ses habits. Elle était à un (aux inabordable pour les appétits populaires : c'était dès lors faire preuve de richesse et de distinction que de se blanchir de farine comme les meuniers et les boulansîers. Et comme cette mode était extravagante h tous égards, elle devint bientôt générale, pour les femmes comme pour les hommes et pour toutes les classes de la société, — excepté pour les paysans, qui savaient trop ce (ju'elle coûtait a faire venir pour la faire ainsi voler au vent ; et il est incontestable qu'il passait annuellement en poudre à poudrer une notable quantité de blés, et des plus iDcaux (1).
La France tout entière allait mourir de faim. Les campagnes étaient veuves d'hommes et de bestiaux, la culture était abandonnée, le champ cédait la place a la forêt, le désert étendait son empire au milieu des solitudes qui allaient s'élargissant sans cesse. « Sur les frontières, les paysans, manquant même de paille [>our se coucher, s'expatriaient. » (Bailly, 1 1 , 45.) La propriété se relâcha de ses rigueurs jalouses, le travail eut des privilèges 'a son tour. Afin de rattacher au sol le cultivateur découragé, on permit à tout laboureur d'ensemencer et de récolter 'a son profit entier et exclusif, sans en payer aucun fermage, ni
(1) De Magneville, Mem. de la -toc. d'arpic. de Caen, 1837, VI,
aucunes tailles pendant quatre années, les doniaiiiGs laissés en jachère, les fermes demeurées abandonnées par suite de la rtiine, de la fuite ou de la mort des anciens possesseurs (1).
Puisenûn,à bout d'expédients, on songea à la dime royale de Vauban. On a vu qu'en 1707, 'a l'apparition du projet de riiluslre maréchal, la finance avait frémi, les ministres avaient rugi, et que le tout avait été rejeté avec anathème. Mais comme on n'y songeait plus que par surcroit et qu'elle devenait un moyen de donner le coup de grâce au peuple et d'enrichir encore les financiers, la dîme royale, par un étrange retour, devint aussi simple, facile, applicable et excellente en tout point, qu'elle avait été, à trois ans de là, utopique et folle, impossible et criminelle, dépendant, comme c'était le dernier tour a donner au pressoir sous lequel expirait son peuple, Louis hésitait, et la cour remarqua qu'il fut triste durant huit ou dix jours. Puis tout 'a coup les nuages se dissipèrent, le visage solaire du roi reprit ses rayons et la cour sourit, sans trop savoir encore pourquoi.
Or voici ce qui faisait que le front du royal vieillard s'était subitement rasséréné.
Il avait fait part de ses scrupules au funeste père Letellier, son confesseur, et celui-ci, pour calmer sa conscience, lui apporta, 'a quelques jours de l'a, une consultation des plus habiles docteurs et des plus infaillibles de la Sorbonne, qui lui démontrèrent à n'en pouvoir douter qu'étant souverain absolu, ses
(1) Ane. lois, XX, 583. (Ordon. de janv. et oct 1713, 16 janvier 1714.)