I.K PACTE DK FAMINK
au [lain, comme on disait alors, la force publique euvoyail aux galères ou tuail impiloyablemenl ceux aux(iuels la faim metlail les armes a la main. Il y avait bien les moyens de légalité, les doléances aux parlements, aux ministres, au roi ; mais les juges, les ministres et le roi étaient de la conspiration, et l'on étouffait derrière les murs sans éclio de la Bastille la voix trop persistante de ceux qui voulaient mettre la vérité au grand jour.
Le 12 juillet 170ô, Laverdy, contrôleur des finances, renouvela le bail a Ray de Chaumont, grand maître des eaux et forêts ; Rousseau, receveur des domaines du comté de Blois ; Perrucbot, ancien entrepreneur d'hôpitaux militaires ; et Malisset, ancien boulanger enrichi, derrière lesquels se dissimulaient les véritables adjudicataires, minisires, intendants des provinces et des finances, présidents des cours souveraines, et toute cette tourbe de courtisans et de publicains conjurés contre l'existence du royaume. Quatre intendants des linances, Trudaine, Langlois, Boutin et Boullongne, de complicité avec ceux des provinces, se partagèrent la France a exploiter, protégés par la complaisance intéressée des minisires Sartines et Berlin. L'homme d'action de la bande, Malisset, se transportail dans tous les lieux où sa présence devenait nécessaire et imprimait le mouvement a toute une armée d'agents subalternes qui tenait les campagnes comme enserrées dans leur réseau de fer.
Un jour du mois de juillet J7()8, Leprévôt de Beaumont, secrétaire du clergé de France, dînait chez un de ses amis, principal commis de l'un des associés, qui lui donna connaissance du i)acte de
lamine. Ii^noranl que toutes les puissances du royaume claienl de complicilt' dans celte conspiration iiiCàmc, iJeaumont, frappé d'étonnement et d'épouvante a la fois, compulsa les papiers du comité, copia le bail sur ses registres mêmes, et adressa une dénonciation en forme au parlement de Rouen, qui venait de protester énergi(|uement contre les odieuses menées des accapareurs. L'un des intéressés lut cette dénonciation avant qu'elle arrivât a son adresse, et en donna connaissance 'a Sartines, qui fit arrêter Beaumonl, que l'on jeta sur l'heure 'a la Bastille. Celle-ci gardait bien ses captifs, et toutes les protestations expiraient sans échos contre les parois de ces murailles épaises. Pendant vingt-deux années on le promena par toutes les prisons de l'Etat : le crime était trop grand pour qu'il pût espérer de rencontrer pitié ni merci auprès de ces âmes mortes, et l'on craignit qu'a séjourner trop longtemps dans le même cachot, quelque sympathie ne s'éveillât pour celte grande infortune. Aussi le secret fut-il bien gardé, et il fût mort avec l'infortuné martyr, si la révolution de 1789 n'eût pas amené pour lui l'heure" de la délivrance. Ce ne fut cependant que le 5 septembre I7(S0 qu'il recouvra la liberté, et il utilisa les premiers loisirs qu'elle lui lit 'a écrire l'histoire de sa captivité en dénonçant 'a la France l'acte infâme qui, depuis soixante ans, avait fait mourir tant de milliers de Français et changé le royaume en un séjour de damnés.
Le résultat dépassa les espérances des auteurs et des complices de ce pacte odieux. La famine ne quitta plus les campagnes, elle y passa 'a l'état chronique, mais avec des redoublements aigus, en 1740,
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1711, 17i-2, ITT), 17(i7, 1708, J77:), 1770, 178'^, et oiiliii cil 178!), année sombre et fatale qui ouvrit Tèrc (les veiii,^eaiiccs et permit de solder quehjues arriérés. Le Journal de l'avocat IJarbier nous fournit a clia(jue page, pour le règne de Louis-le-Bicn-Aimé, d'iiiiles renseignements pour cette histoire de la niisère que j'ai appelée V Histoire des paysans. Il voit surtout ce qui se passe a Paris, autour de lui, mais cependant on devine sans peine que le mal était bien plus grand encore loin de la cour et par les dillérenlcs provinces. Ainsi, dès avril 1724, pendant le carême, « on ne peut faire ni maigre ni gras, à cause de la cherté de tous les vivres. » En décembre, tout hausse encore de prix. Au milieu de Tété de Tannée suivante, le tau"x trop élevé des blés excite des soulèvements dans beaucoup de villes, a Rouen, Rennes, Caen... La récolte cependant n'avait pas été mauvaise, et Ton accusait hautement les manœuvres homicides de la cour. Le 1 i juillet 1725, le faubourg Saint-Antoine s'insurge, pille les boulangers. La force armée accourt, il y eut (juelques victimes, puis quelques pendaisons dans la grande rue Saint-Antoine. Le mal empire en août et septembre : on se i)Iaint du défaut de liberté du commerce, de machination tramée en haut lieu. On sacrilie le lieutenant de ])olice, ({ui, disait-on, défendait aux cultivateurs de livrer leurs blés aux boulangers aliu de favoriser l'écoulement de ceux (jue Samuel-Rernard et les frères Paris avaient en magasin. Les bénéOces étaient partagés avec la de Prie. Il fallait, pour maintenir l'ordre dans les marchés, de nombreux détachements de soldats. (I, 598, 410.)
Eli août 1726, « on dit qu'on va remuer TafTaire du pain qui est terrible et qui crie vengeance ; car non seulement on a mangé le pain a un prix exorbitant, mais c'était de mauvais blé, et actuellement dans les provinces il y a des maladies infinies. » (Id., 441.)
Pour remédier a tant de misères, on s'arrêtait aux mesures les plus insensées, et qui ne pouvaient qu'augmenter encore le mal. En 1751, sur la demande de tous les intendants, on renouvela et l'on étendit a toute la France une loi qui interdisait toute plantation de vignes dans toutes les provinces, croyant arrêter pir la la disette des grains (1). C'était tuer le produit français par excellence, et ruiner notre princij)ale exportation.
La mort du roi de Pologne (1755) fit renaître les espérances de Stanislas I^eczinski, beau-père de Louis XV. On |)aiie de les soutenir par les armes, et l'on profite des bruits de guerre pour rélal)lir la taxe du dixième, qui devient plus onéreuse encore qu'en 1710, et Barl)ier s'étonne 'a juste titre qu'après vingt années de paix, on ait recours aux ressources extrêmes que Louis XIV n'avait employées qu'à la lin de ses guerres désastreuses. Le gaspillage éclatait partout, la France était à sac, le trésor 'a sec, et dès l'année précédente, Barbier écrivait : « Sans guerre et avec des revenus immenses, on mange, disait-on, actuellement l'année 1755 (11, 527). »
A Paris, en 1759, on fait de grands sacrifices pour maintenir le blé h un cliifîre abordable. « Mais en Touraine, Anjou, et encore d'autres provinces, il est
(1) Correspond, de Grimm et de Diderot, t. II, P- ''•5-
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constant (ju'il n'y a pas de blé, (luc le pain y a valu longtoiii[)S plus (le quatre a ciiKj sols la livre, et (|ue les paysans mangeaient de l'herbe. On ne sait trop a (juoi attribuer cette disette.,. C'est ce que le premier ministre devrait approfondir pour punir vigoureusement sans distinction de place. » (lil, 178.)
Dans cette même année 1750, le premier président de la cour des aides adresse au roi ces paroles : « Sire, le bruit des trompettes annonce la paix a votre peuple, 'a ce peuple qui gémit dans la misère, sans pain et sans argent, obligé de disputer la nourriture aux bêtes qui sont dans les champs, pendant (jue le luxe immodéré des partisans et des gens d'aftaires semble encore insulter a la calamité publique. » {Ici., 181.)
L'hiver de 17">9-17iO avait été, disait-on, aussi rigoureux qu'en 1709. La lamine, la misère, en devinrent intenses. On chassa les mendiants de Paris, on ne ht de pain que de deux qualités, on supprima les petits pains, les gâteaux des Hois, on interdit d'utiliser aucun grain a nulle autre industrie qu'à celle de la boulangerie. {Ici., 20S-2i.O.)
« Le mal véritable, écrivait d'Argenson {Mémoires) en 1740, celui qui mine le royaume et ne peut manquer d'attirer sa ruine, est que l'on s'aveugle trop à Versailles sur le déi)érissement des provinces. J'ai vu, depuis (jue j'existe, la gradation décroissante de la richesse et de la population en France. On a présentement la certitude (pie la misère est parvenue généralement 'a un degré inouï. Au moment où j'écris, en pleine paix, avec les apparences d'une récolte sinon abondante, du moins passable, les hommes
meurent autour de nous comme mouches de pauvreté et broutant Therbe. Les provinces du Maine, Angoumois, Tourainc, liaul Poitou, Périgord, Orléanais, lîerry, sont les plus mallrailces ; cela gagne les environs de Versailles. Le duc d'Orléans porla dernièrement au conseil un morceau de pain de fougère. A Pouverlure de la séance, il le posa sur la table du roi, disant : « Sire, voila de quoi vos sujets se nourrissent !... » Dimanche dernier, le roi traversa le faubourg Saint-Victor. Cela fut su : le peuple s'amassa et cria, non plus Vive leroil mais « Misère! famine! du pain ! » Le roi en fut mortifié !... Le nombre des pauvres dépassera bientôt celui des gens qui peuvent vivre sans mendier. Dans la ville de Cliàtellcrault, on a obligé chaque bourgeois a entretenir à ses frais un pauvre. La population est de 4,000 âmes, et sur ce nombre il s'est trouvé 1,800 pauvres enrôlés a la cbarge des bourgeois... Sa Majesté a dit au duc de Larocbefoucault que le royaume avait diminué d'un sixième depuis un an. Il est positif qu'il est mort plus de Français de misère depuis deux ans que n'en n'ont tué toutes les guerres de Louis XIV. » (H, 20-54.)
Jean-Jacques Rousseau raconte dans ses Confessions la visite qu'il lit vers cette époque chez un paysan des environs de Lyon (P" partie, liv. iv) :
« Il me fit entendre qu'il cacbait son vin 'a cause des aides, qu'il cacbait son pain à cause de la taille, et qu'il serait un homme perdu si l'on pouvait se douter qu'il ne mourût pas de faim. Tout ce qu'il me dit a ce sujet, et dont je n'avais pas la moindre idée, me fit une impression qui ne s'elfacera jamais.
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Ce lui le germe de celle haine inextinguible qui se développa depuis dans mon cœur contre les exactions qu'éprouve le malheureux peuple et contre, ses oppresseurs. Cet homme, quoiciue aisé, n'osait manger le pain qu'il avait gagné à la sueur de son front, et ne pouvait éviter la ruine qu'en montrant la même misère qui régnait autour de lui. Je sortis de sa maison aussi indigné qu'attendri, et déplorant le sort de ces belles contrées 'a qui la nature n'a prodigué ses dons que pour en faire la proie des barbares publicains. »
En 1741, la famine est partout, et le cri public s'en prend à la détestable administration du royaume. (Barbier, 111, 218, 251, 255, 266, 276, 285...) Les prisonniers détenus 'a Bicêtre manquent de pain, se révoltent. Des détachements nombreux s'avancent, massacrent plusieurs de ces affamés, ce qui n'empêche pas (jue l'on en pend un le lendemain, pour réduire les autres au silence. {Ici., 210.) L'année suivante, on espère une bonne récolte, « dont on a un extrême besoin dans la misère où sont toutes les provinces. » {Ici., 556.) A Metz, la peste est dans les prisons de la ville, une épizootie terrible décime les bêles à cornes. (Em. Michel, 582.) Le roi augmente les impôts : le Parlement de Paris veut bégayer quelques remontrances. Le roi répond « qu'il est le maître d'imposer les taxes (juand il le juge a propos, » (Barbier, Id., 508) et l'ordonnance est enregistrée le 7 septembre 1112.
Il s'agissait de rim|)ôl du dixième sur tous les biens portant revenu. De Machault, contrôleur général, voyait la délie augmenter démesurément, et ne pouvait rêver de faire accepter à la cour la nécessité des réformes. L'argent était chez le clergé. Il osait pré-
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tendre le faire participer a l'impôt, mais au vingtième seulement, et pour cela, il lui demandait de donner préalablement un état de ses biens. Ce fut l'occasion d'un déchaînement extrême ; on publia livres et brochures pour et contre les immunités de l'Eglise, qui soutint, une fois de plus, que, de droit divin, ses biens étaient exempts de toute charge fiscale. (Barbier, V, 487.) L'archevêque de Toulouse touchait 078,000 livres de bénéfices ecclésiastiques, l'archevêque de Paris 180,000, le cardinal de Larochefoucauld 107,000, les autres princes de l'Eglise a l'avenant.
L'évêque de Marseille écrivit ii Machault: « Ne nous mettez pas dans la nécessité de désobéir à Dieu ou au roi ; vous savez lequel des deux aurait la préférence. » {Id., 111, 590.) Plus tard, en 1750, l'assemblée du clergé répondit 'a son tour : « Sire, la justice et la magnanimité de Votre Majesté nous sont si connues, qu'elles nous autorisent à répondre que nous ne consentirons jamais que ce qui a été jusqu'ici le don de notre amour et de notre respect devienne le tribut de notre obéissance. » {Id., 470.) Pour mieux narguer le roi, elle fit imprimer et vendre le procèsverbal de ses séances. Louis baissa ses prétentions, lui demanda une simple déclaration de ses biens. Le clergé signifia ne pouvoir se soumettre à un acte semblable. On admit des deiix côtés quelques tempéraments, dans la forme, mais non dans le fond. Les gens du roi ne voulaient pas de l'antique expression de don gratuit; le clergé ne voulait pas entendre parler de subsides et d'impositions annuelles, ff ce qui fit employer le terme de libéralité, qui à la
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vérilé est un peu trop fort, » ainsi que le lait judicieusement observer Barbier. (V, 146.)
Nouvelle création d'impôts en 1750, malgré la résistance. Louis, lorscju'il se transporte d'une résidence à une autre, fait le tour, n'ose plus traverser Paris, craignant les insultes de la population (IV, 358-540). Dans le même temps, on accorde de nouveaux privilèges a la noblesse, qui, par un édit du '25 novembre 1750, s'acquerrera désormais de droit par la profession des armes. Un simple capitaine, tué a l'armée, exempte à perpétuité sa famille de l'acquittement des tailles... Les malheureux cultivateurs payeront la part de ces privilégiés. Comment? Avec quoi? Nul ne le sait, ne s'en préoccupe. Aussi, en octobre 1751, Barbier constate que <c depuis un mois, le pain augmente sur tous les marchés, même dans Paris. » 11 signale « la misère dans les provinces que l'on dit très grande... Cela indispose d'autant plus le peuple et tout le monde, que la récolte de cette année n'a pas été absolument mauvaise, et que l'on sait que, par les récoltes précédentes, il doit y avoir dans le rovaume du blé pour plus de deux ans (V, 115). ))
Une année plus tard, le pain est toujours cher 'a Paris, et surtout dans les provinces. Une violente émeute éclate encore 'a Rouen, en mai 1752. Le peuple pille sur le ))ort des bâtiments chargés de blé que Ton ne débarquait pas, et des couvents où l'on avait emmagasiné des grains {Id., 215).
« On compte que la cherté du pain 'a Paris, et encore plus dans les provinces, vient de quelque manœuvre sur les bléSj attendu qu'il n'y a point eu
de diselle. 11 y a, en conséquence, des mouvements scdilieux dans quelques provinces {Id., 220). »
Celte effrayante progression dans la misère des peuples, progression (|u'a chaque siècle viennent attester a leur tour tous les historiens et tous les légistes, grandit sans cesse, alors que l'on croit qu'elle dépasse la limite du possihle et de la patience humaine. Le parlement de Normandie avait constaté déjà (0 mai ITa^) que les paysans, pour ne pas mourir trop vite de faim, en étaient réduits « a se former des nourritures qui font horreur a Thumanité (Floquet, VI, iio), » et il répèle les mêmes plaintes le 5 mai 1768. Les villages se voient « obligés, par le besoin, de se réduire aux aliments des bêtes. » Leurs j)laintes sont devenues « la voix universelle » du royaume. Forbonnais, qui a a|)profondi la matière et qui sait combien la faim a torturé les entrailles des pauvres ahanicrs, atteste (lu'îi l'époque on il écrit (i7;)8) ils sont plus pauvres, jjIus découragés qu'en 1065, année dont cependant il fait un tableau bien sombre. (I, 299.) « On est venu 'a bout, dit-il, d'introduire cette maxime d'une politique absurde, que le peuple ne doit point être a son aise si Ton veut qu'il soit industrieux et obéissant : c'est la première chose qu'un enfant entend dire dans le château où il est élevé. » {Ici., 86.) L'auteur de V Histoire du parlement de Normandie démontre que la fiscalité fut plus rude et plus brutale sous Louis XV que sous tout autre règne. (VI, 559.) Le parlement la signale avec énergie (10 mai 1760), et en voit la cause dans la suspension des états généraux, sans lesquels on ne pouvait jadis établir des subsides. Il