‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 53 sur 85 · MISÈRE GÉNÉ1'.ALE · texte numérisé non relu

MISÈRE GÉNÉ1'.ALE

peint les tailles, qui ont donhlé, triplé, quadruplé depuis un demi-siécle, payables solidairement, les aides augmentées dans une proportion encore plus considérable, les gabelles, plus avides, plus rapaces, plus odieuses que jamais. On saisit, on vend, on exécute clia(|ue jour des gens qui n'ont pas de pain, coupables de n'avoir pas acheté la (juantité de sel a laciuellc ils sont condamnés, et qu'ils ne peuvent payer... (Floquet, VI, 560-7)69.)

Historiens de la monarchie, vous avez compté les gouttes de sang qui coulèrent du corps de l'infortunée princesse de Lamballe, et vous vous êtes étonnés que les yeux d'une reine pussent contenir tant de larmes î Mais étaient-elles donc sans amertume, celles qui depuis tant de sièles s'échappaient a Ilots des yeux du peuple, et le sang de ses veines n'était-il pas inviolable et sacré a l'égal de celui des gentilshommes? Avant de vous laisser peser dans vos balances folles la rapide expiation de 170.', nous voulons mettre dans le plateau les crimes qui la rendirent inévitable.

Nous porterons encore en compte les persécutions qu'engendra la révocation de l'édit de Nantes, les- (|uelles se prolongèrent pendant tout Te règne de Louis le Bien-Aimé. On ravissait 'a leurs parents des enfants de six et de quatre ans. « La nuit, des cohortes d'archers, forçant les portes des demeures, entraient, le sabre a la main, renversaient tout, enlevaient des enfants à demi nus, repoussaient les mères, et traînaient aux prisons les pères qui voulaient résister ou soustraire leurs enfants aux poursuites. Dans la seule paroisse d'Athis, près Caen, ces

scènes, auxquelles avait présidé le curé, avaient jeté tant d'épouvante, que plus de six cents habitants du village et des environs s'étaient enfuis a Tétranger (1). » Dans les Cévennes, « l'évêque dWlais tourmentait les protestants sur leurs mariages ; beaucoup des habitants de ce pays prennent leur parti et s'en vont par bandes dans les pavs étrangers. >> (Barbier, VI, 20.)

Le roi augmente le nombre des sangsues attachées aux flancs de son jjeuple décharné. 11 y avait quarante fermiers généraux; en septembre 1755, on élève leur nombre a soixante. Le don de joyeux avènement de Louis XV leur avait été aftermé vingttrois millions : ils en levèrent le double sur les pauvres ahaniers {Id., 108). L'année d'après (août), on augmente encore tous les impôts, tailles, droits, octrois, etc. {Ici., 557), et l'étranger qui visite notre pays est frappé de cet étrange contraste, de la France des campagnes hâve et mourant de faim, avec la France brillante qu'ils admiraient a Versailles et dans les châteaux royaux. Mais ce n'étaient la (jne de faux brillants. « 11 n'y a point d'argent, affirme Barbier en juillet 1758; on ne paie point les pensions ni les officiers de la maison du roi, et l'on n'est occupé ici qu'à imaginer par quelle taxe et comment on en trouvera, attendu (|u'il en faut (VII, 71). »

On avait demandé vingt-trois millions a l'assemblée du clergé ; à grand peine, elle en accorde seize (71, 98). L'implacable égoïsme des uns, l'avidité insatiable des autres, commencent a ouvrir les yeux

(1) Coquerel, Hist. des églises du désert, \, 410.

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les plus obstinément fermés a la lumière. Le peuple gronde, menace, la révolution bégaye ses premières paroles. On afiîcbe dans Paris des placards dans lesquels on dit qu' « il y avait 500,000 bommes prêts à prendre les armes avec un chef si on ne fait pas payer cinquante millions au clergé de France, et de grosses sommes aux fermiers- généraux, qui jouissaient chacun de 200,000 livres de rente (9i). »

Le Bien-Aimé se montre sans pitié pour son peuple. En février 1700, il envoie au Parlement de nouveaux édits à enregistrer, pour la création de nouveaux impôts ' « Le tout sans délibérer, attendu les besoins pressants. » Le Parlement résiste de son mieux, grandit en popularité, tandis que la cour s'amoindrit et diminue. De son côté, le Parlement de Rouen adresse des remontrances. La Normandie ne peut payer ce qu'on lui demande. Louis répond : « Je suis le maître, je devrais vous punir de la hardiesse de vos principes. Retournez a Rouen, enregistrez mes édits et déclarations sans aucun délai. Je veux être obéi (227, 274). »

Le mécontentement public augmente, les protestations deviennent plus énergiques. « Il y a ici, écrit Barbier en août 1760, une grande fermentation dans les esprits au sujet du gouvernement (août 1700). Il faut convenir que la disette et la rareté d'argent, la misère des campagnes, la multiplicité des impôts, donnent lieu de penser qu'il y a déprédation dans l'administration des linances, et qu'on ne sait comment s'en venger. » (Vil, 282.)

Tandis que la cour recevait de riches pots-de-vin «les traitants pour leur livrer la ferme des impôts

(IV, 560, 596), qui leur permeltait d'écraser Jacques Bonhomme sous leur pressoir impitoyable, et tandis que le clergé refusait victorieusement de contribuer aux charges publiques, le courageux martyr trouvait encore dans ses veines une goutte de sang qu'il offrait a la France épuisée. En 1758, les Anglais, après avoir dévasté la Normandie, étaient allés faire une descente sur les côtes de Bretagne. Ils étaient 12 a 15,000 hommes auxquels le duc d'Aiguillon n'avait a opposer que des volontaires bretons, quelques nobles et beaucoup de paysans. A la bataille de Sainl-Cast, les Anglais furent repoussés par ces héros imprpvisés que soutenait l'amour de la patrie.

Il y eut un épisode louchant. Des Ecossais s'avançaient dans la plaine, animés par les accents de leurs cornemuses. Les bretons marchent contre eux, soutenus par les chants de leurs biguious. Tout 'a coup, et avant qu'un seul coup de feu ait été échangé, les deux troupes ennemies s'arrêtent : les cornemuseux d'Ecosse et les sonneurs de bignious bretons jouaient le même air!... Sans doute, au dernier siècle, des Bretons chassés par la révocation de l'Édit de Nantes avaient peuplé quelques cantons de la sauvage Ecosse, emportant avec eux les chants de la patrie. Les enfants de la mère commune venaient de se reconnaître, ils fraternisèrent sur le champ de bataille, et, le soir venu, s'en retournèrent, les uns vers leurs vaisseaux, les autres vers leurs chaumières.

Je ne sais rien de profondément navrant comme le contraste que Duval, ce paysan champenois dont je parlais naguère, signale entre la misère qui écrase son ancienne patrie et le bien-être qui règne dans

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les conlices avoisinantes. En avril 1752, il quille rAlleiiiagne et renlre en France après avoir traversé la lielgi(|ne. ^ Ce qui me IVapppa le plus dans ce long trajet, dil-il, lYil qu'au lieu de ces momies vivantes en haillons de toile et en sabots qui peuplent les huttes et les chaumirres de ma chère pairie, je ne vis que des cultivateurs forts et robustes et des artisans bien vêtus, bien nourris, et logés comme des hommes doivent être. Ces symptômes de prospérité étaient trop fréquents pour être é(juivoques. Aussi me donnèrcnl-ils une assez juste idée de la façon dont ces peuples étaient gouvernés. » {Œuvres, II, 288.)

Il traverse la Cîiampagne et arrive a Artonnay, lieu de sa naissance. « L'air de misère qu'on y respirait, ajoute-t-il, me rappela toute celle que j'y avais soulferte dans mon enfance, mais comme elle n'était plus mon élément, je pris bientôt parti de me délivrer de son odieux et dégoûtant aspect. Ce que je fis de mieux dans ce triste séjour, c'est (pie je remarquai ce que les intendants des provinces ne remarquent jamais, c'est-'a-dire que l'école publique de ce village ressemblait [)Iulôt a une vile écurie qu"a un lieu destiné aux j)remières fondions de l'esprit humain. » {Id., 2i)0.)

La vue seule de Versailles lui était insupportable, comme étant k l'arsenal où avaient été lorgés tous les foudres (jui, sous le nom d'édits bursaux, avaient désolé ma patrie, et m'avaient réduit plus d'une fois 'a implorer la mort pour être délivré de la nudité, de la faim, et de toutes les misères (pii en résultent. » {Ici., 119.)

Il déclare ne pouvoir plus luibiter la France « qu'en passant, et quasi per ignem, de crainte d'y entendre proférer les horribles mots de corvées, de maltôtiers, de lonps-garous, de loups enragés. » (II, 296.)

De nouveaux édits sont promulgués en juillet 1861. Le Parlement proteste avec une énergie que rien ne décourage. « La réponse du roi fut qu'il connaissait bien toutes les charges de son peuple, mais qu'il avait besoin d'argent, et qu'il voulait être obéi promptement (Barbier, VII, 585). » La plupart des Parlements, ceux de Bordeaux, de Besançon, de Toulouse, de (îrenoble, refusèrent également d'enregistrer les édits royaux. La cour, pour toute satisfaction, frappe les magistrats, et l'on compte qu'en 1770, il y en avait plus de sept cents en exil (276, note).

« Tout le peuple manque partout de pain dans les campagnes, » afOrme la correspondance de Grimm et Diderot (janvier 1770.) — « On sait, dit de son côté l'auteur du dictionnaire historique et géographique de la Bretagne (1), jusqu'à quel point fut portée la misère du peuple dans les années 1771, 1775 et 177 L Cette extrême disette fut peut-être occasionnée moins par les accidents naturels que par l'ambition de quelques particuliers avides et insensibles aux maux de leurs frères... On a vu des familles nombreuses, privées de pain pendant des mois entiers, prolonger leur vie avec quelques racines et autres aliments dégoûtants et nuisibles...»

« A voir la misère dont on agit avec les cultivateurs, il semble qu'on les prend pour des animaux

(1) Ogée, Disc, j^réliminaire, 14, 15.

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sans âme, sans sentiment, pour des êtres dégradés qui n'ont. de riiomnie que la ligure; aussi sont-ils dans plusieurs cantons d'une stupidité, d'une nonchalance et d'un abattement dont un étranger serait surpris {Id., 1, 20). » Il constate qu'à cette époque, les monopoleurs faisaient jeter le blé a l'eau pour le vendre plus cher (208) .

« En 1775, des paysans ayant envahi la ville de Dijon, et s'élant mis h piller la maison d'un bourgeois que l'on soupçonnait d'agioter sur les blés, un intendant de Bourgogne se présenta aux émeutiers, et leur dit (pi'ils pouvaient retourner dans leurs villages, que l'herbe commençait a pousser. Ce n'était point là une vaine métaphore, c'était pour ainsi dire un conseil sérieux^ attendu qu'en plein XVHP siècle, les paysans lurent réduits en plusieurs provinces à vivre d'herbes et de racines (Barbier, \'l, 285, note). »

Tout ce qui, sur le plat pays, avait quelque énergie et ne se résignait pas à mourir de faim, se faisait mendiant, vagabond, puis voleur, et s'en allait grossir la bande de quelque Cartouche ou de quelque Mandrin des environs. « Les vagabonds, dit un économiste du temps (1), sont pour la campagne le fléau le plus terrible; ce sont des troupes ennemies (jui, ré[)andues sur le territoire, y vivent à discrétion et y lèvent des contributions véritables... Ils rôdent continuellement dans les campagnes, ils examinent les approches des maisons et s'informent des personnes qui les habitent et des facultés des maîtres. Malheur à ceux qui

(1) Lelrosne, De Vadminisl. (7t'.s finances, 539.

ont la réputation d'avoir quelque argent !... Combien de vols de grand chemin et de vols avec effraction ! Combien d'assassinats de curés, de laboureurs, de veuves qu'ils ont tourmentés pour savoir où était leur argent, et qu'ils ont tués ensuite. »

Il est un témoin irrécusable qui vint déposer des souffrances affreuses des campagnes au milieu du xvm" siècle, et prit en main la cause de ceux que lui seul peut-être pouvait défendre, alors que la trahison était sur le trône, et que le roi lui-même conspirait contre la vie de ses sujets. Je veux parler do l'auteur du Petit Carême, de l'évêque de Clermont, qui clôt la liste de ces rares pasteurs que l'on trouve toujours 'a la hauteur de la mission sublime qu'ils ont reçue de Jésus-Christ. Impuissant 'a secourir toutes les misères dont le spectacle déchirait ses regards, il osa parler quand l'intendant de la province gardait un coupable silence ; il déchira le voile et tenta de rallumer le sentiment de l'humanité éteint dans l'âme de Louis le Bien-Aimé et de son entourage méprisable. Il écrivit, sans se décourager de leur inutilité, de longues et touchantes lettres au cardinal Fleury, lettres subîmes, au dire de ceux des contemporains auxquels il fut donné de les voir, chefs-d'œuvre d'éloquence et de pathétique, supérieures même aux plus touchants de ses sermons, et qui formeraient, dit-on, un volume considérable. Mais ni le grand nom de Massillon, ni sa haute dignité dans l'Église, ni la sainteté de la pensée qui l'inspirait, rien n'a pu les sauver de l'oubli. Elles parlaient du paysan, de celte race 'a jamais maudite, sur le front de laquelle chacun appuyait son pied pour la repousser au fond

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