CHAPITRE XIV
Les philosophes. — Le servage au XVIIL' siècle. — Les légistes.
« Tout se fait ici aux dépens des cultivateurs, et l'on dirait que ceux qui nous gouvernent ont pris à tâche de les écraser comme la classe d'hommes la plus pernicieuse pour l'État. »
Grimm et Diderot, Con'esponclances, II, 97.
La pensée vit de la liberté. Surexcitée aux époques (le lutte, elle travaille davantage, et l'esprit humain avance avec elle, tandis qu'ils s'endorment inactifs et stationnaires sous le régime atrophiant du despotisme. Il n'y avait point de place pour la liberté pendant l'administration ferme et sévère de Richelieu et de Louis XIV, aussi les grands écrivains (jui firent la gloire du XVIP siècle sont-ils admirables au point de vue de la forme bien plutôt qu'au point de vue de la pensée. C'est à cela encore qu'il faut s'en prendre, sans nul doute, si les Dumoulin, les d'Ârgentré, les Pithou, les Charondas, les Caron, les Coquille, les Loyseau, les Bodin, les Pasquier, et tant d'autres jurisconsultes du XVI^ siècle, n'eurent point de successeurs dans l'âge suivant. Il en fut tout autrement au XVIIF siècle ; la royauté, amoindrie durant les vingt dernières années du grand roi, s'avilit et se vautra dans la fange sous Louis XV, pour s'éteindre
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cuire les mains honnêtes mais faibles de Louis XVI ; la pensée Irôna et régna a sa place. I/homme se demanda d'où il venait, ce qu'il était, où il allait ; et lorscjue tant de choses étaient mises en doute, le peuple se prit à douter des droits de ses maîtres. Il trouvait ses titres d'afl'ranchissement dans TÉvangile, il voulut qu'on lui présentât ceux qui avaient aboli ceux-là. Boulainvilliers, Dubos, Montesquieu, Mably, mademoiselle de Lézardière, et vingt autres, agitaient ces questions, et élevaient des systèmes souvent contradictoires, et du choc même de ces luttes jaillissaient pour le peuple des vérités utiles. Ce fut véritablement le siècle des utopistes: les uns, — la noblesse et le clergé, — regrettant le passé et leurs privilèges expirants'; les autres, au premier rang desquels on pourrait placer Voltaire et Montesquieu, répudiant le passé, satisfaits des conquêtes que le présent faisait entrevoir, voulant tout au plus quelque chose de semblable au gouvernement de l'Angleterre, et peu préoccupés de l'avenir ; les autres enfin, 'a la tête desquels il faut nommer Rousseau, enveloppant dans la même haine le présent et le passé, sondant d'une main inexpérimentée les mystères de l'avenir, et parfois même, séduits a leur insu par les illusions dun mirage trompeur, voyant, comme Mably, le passé a la place de l'avenir, et rêvant quel(|ue chose comme le communisme de Sparte mitigé par le communisme de l'Eglise de Jérusalem et des premiers jours de la religion de Jésus-Christ.
Quand finira cette lutte, et qui aura raison, de ceux qui regrettent le passé, de ceux qui veulent immobiliser le présent, on de ceux (jui ont foi dans l'avenir ?...
Quoi qu'il en soit, nous allons voir, pendant le XVIIP siècle, les colonnes restées debout de rédifice du moyen âge rudement secouées par les esprits intelligents de cette époque féconde, et la critique s'élever a des proportions révolutionnaires.
Les légistes s'étonnent a bon droit de rencontrer encore des seigneurs qui prétendent s'arroger « le droit de retenir leurs sujets dans leurs terres, de s'opposer a leurs mariages, et d'exercer d'autres contraintes personnelles (1). » C'est qu'en effet les derniers vestiges du servage ne disparurent qu'avec la monarcbie (2), et bien des provinces eu conservèrent des traces profondes jusqu'en 1789, en dépit des affrancbissemenls généraux et partiels qui nous font assister 'a un s[)eclacle en tous points semblable à celui que nous a présenté le passé ; car on continue a vendre la liberté, tandis qu'on devrait la
(1) Lefèvre de la Planche, Traité du domaine, I, préf., 85 (1764). ' (2) 1768. « 11 y a encore des servitudes corporelles en France, et cela est surprenant. En effet, l'abbé Suger, régent du royaume, affranchit, en 1141, tous les gens de mainmorte du royaume; et deux chartes, lune deHurnbert, daupliin du Viennois, lautre de Thibault, comte de Blois, portent le même affranchissement. Deux édits, l'un de Louis X, pulalié en 1315, l'autre de Henri II, de l'an 1553, ont confirmé l'affranchisseraent de tous les mainmortables, et proscrit à jamais la servitude corporelle. » (Denisart, Dicl. de jurisprudence, art. Mainmorte.)
1771. « La mainmorte ne fut abolie dans la Lorraine qu'en 1771, moyennant un prix annuel de rachat. » (Dareste de la Chavannc, 81.)
1777. « Il reste encore en quelques lieux des traces profondes de l'ancienne servitude. C'est de là, par exemple, qu'on voit dans presque tout le parlement de Besançon les colons tellement attachés d la glèbe, qu ils ne peuvent la quitter sans l'aveu de leurs seigneurs, et que le seigneur hérite d'eux et quelquefois au préjudice des hérhiers du sang. » {Ordonnances du Louvre^ XII, préface.)