‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 61 sur 85 · LE SERVAGE AU XVIII" SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE SERVAGE AU XVIII" SIÈCLE

d'hui, écrit Pocquet de Livonnièrc en 1725, que par tolérance et a certaines charges... Il a été nécessaire, pour le bien du commun et de la société civile, de posséder des llefs (1). »

Cependant les penseurs et les philosophes poursuivaient leur œuvre et se montraient les ardents avocats du dogme de la Liberté. V Encyclopédie s'élève avec énergie contre le servage, et signale ses abus persévérants. « Est-il rien de plus effrayant, par exemple, dit-elle, que le droit de suite pendant dix ans sur les taillables qui transportent leur domicile dans une ville franche où ils payent les capitations, les entrées, les octrois et autres droits presque équivalents à la taille ! Un malheureux journalier qui ne possède aucun fonds dans une paroisse, qui manque de travail, ne peut aller dans une autre où il trouve de quoi subsister, sans payer la taille en deux endroits pendant deux ans, et pendant trois, s'il passe dans une troisième élection... »

(1) Constatons que les titres et reconnaissances, à chaque renouvellement, perdaient beaucoup de leur dureté primitive. Voici un titre renouvelé à Bressuire, en Poitou, en 1787 :

« Je vous dois, mon dit seigneur, le devoir ci-après expliqué, qui est qu'à la première couche que la dame de *" fera d'un enfant vivant, soit mâle ou femelle, moi avenant, et l'ainé des enfants mâles qui naîtront de moi en légitime mariage, et leurs descendants mâles premiers nés, à perpétuité, sommes tenus d'aller, le lendemain des couches de la dite dame, au-devant de la porte d'entrée de sa chambre, et là crier à haute voix : Vive madame et le nouveau-né î... A l'honneur duquel je serai tenu de boire, tout d'une haleine, une bouteille de vin que vous serez tenu de me faire donner, avec un morceau de pain blanc pesant une livre, et une perdrix bien poivrée et salée : si la dite dame n'accouchait que d'une tille, vous ne me ferez donner qu'une bouteille d'eau, une livre de pain noir et un morceau de fromage. » (France pittoresque, III, département des Deux-Sèvres.)

(Vcst a ce développement de l'esprit philosophique, c'est surtout a un livre, VAmi des hommes (1755), que l'on doit l'engouement subit pour l'agriculture, qui fit abaisser enfin les regards vers cette race avilie et méprisée qui cultivait si misérablement la nourricière commune. Bientôt des sociétés d'agriculture s'organisèrent par toute la France, celle de Bretagne en 1756, grâce a l'impulsion donnée par Turgot et de Gournay, alors a Rennes ; celle de Paris en 1761, divisée en quatre bureaux : Paris, Meaux, Beauvais et Sens ; celle de Tours, dans la môme année, en trois bureaux : Tours, Angers, le Mans...

Par une réaction inévitable, on mit des paysans partout, au théâtre, dans la littérature, dans les arts: a l'Opéra, le Devin du village, d'un coup de sa baguette magique, fit disparaître dans les derniers dessous les éternels Grecs et les Romains non moins vivaces. La i)einlurc ne peignit plus que des bergers, Florian écrivit des bergeries, et Versailles eut son hameau de marbres et de glaces où la cour vint oublier ses splendeurs et son royal ennui. Et comme tout ce beau monde champêtre était propret et coquet, habillé de soie et de velours, enrubané de la tôle aux pieds ! Et les jolis moutons ! et les amours de chiens ! Comme tout cela, hôtes et gens, chantait et bêlait en mesure, dansait et sautillait en cadence au milieu d'une prairie émaillée de lleurs, sur une fougère naine ou sous une fougère gigantesque, variétés inconnues de nos jours, passées a l'état de mythe avec leurs congénères antédiluviennes, dont les vastes gisements enricliissent aujourd'hui nos bassins houillers! Pouvait-on, au milieu de cette

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