LE SERVAGE AU XVIII« SIÈCLE
joie et de ces fêtes, croire aux méchants rapports de ce fou atrabilaire de Rousseau, qui disait que les paysans de France étaient nus et mouraient de faim, qu'ils empruntaient leur pain aux seigneurs qui voulaient bien leur faire l'avance de la vie, et que, tandis que les duchesses se déguisaient en bergères, les bergères se travestissaient en bêtes de somme et tiraient la charrue pour labourer la terre (i) ?
La mort d'un bourgeois, nommé Pierre Truchot, né 'a Paris le 1') avril 170(3, et mort dans la même ville où il n'avait jamais cessé de demeurer, donna naissance a un singulier procès. Le marquis de La Tournelle réclama sa succession parce que son père, Lazare Truchot, qui avait établi son domicile à Paris en 1687, était né en 1672, au village d'Ârleuf, en Nivernais, de parents serfs. Les plaidoiries ne dulèrent pas moins de huit audiences. Le corps de ville de Paris intervint, soutenant que les bourgeois de la capitale étaient exempts des dispositions de la coutume du Nivernais sur le servage. Une sentence du Châtelet en date du 18 novembre 1758, conlîrmée par un arrêt de la Grande Chambre, du 17 juin 1760, sur les conclusions de l'avocat Séguier, adjugea la succession aux parents collatéraux et débouta de ses prétentions le marquis de La Tournelle.
La dinie n'avait rien perdu de ses rigueurs, et la tante n'en doit pas peser sur les curés de campagne, que les prélats et les abbés, gros bénéficiaires et gros décimateurs qui touchaient |)lnsieurs centaines de mille livres de revenu ecclésiastique, rédui-
(1 ) Arllmr Young, Voyage en France.
saient a la portion congrue, et (jui n'eussent pas pu vivre si leurs paroissiens ne se fussent pas taxés euxmêmes pour subvenir a leur entretien. Ils donnaient, par feu, trois et quelquefois quatre mesures de blé. C'était le droit de moisson, de boisselage... Par lettrespatentes de juillet 1709, enregistrées au Parlement le 11 du même mois, le roi abolit celte seconde dime pour le Poitou, et Voltaire se demanda avec raison pourquoi la mesure ne fut pas étendue a tout le royaume (1).
L'abbé de Saint-Gildas de Rbuis se disait seigneur des deux iles d'Houat et d'Hœdic, et percevait la dîme a la quatrième gerbe. Cela lui constituait un revenu de 1200 livres environ, sur lesquelles il donnait le dixième, 120 livres par an au curé, qui fût mort de faim, s'il n'eût pas tondu ses ouailles de très près. Aussi, n'y avait-il qu'un seul curé pour les deux îles. Quand la messe se célébrait dans la première, elle arborait un drapeau blanc, et l'autre suivait les messes de loin. (Ogée, I, 25G.)
Les curés du dix-neuvième siècle, qui dans toutes nos campagnes tonnent en cliairc contre la Révolution, ne savent pas, eux qui sont le bas peuple du clergé, combien ils devraient la bénir au contraire, car elle les a relevés de leur abjection, et leur a conquis déj'a une indépendance relative, h. laquelle elle ajoutera encore.
« J'ai ouï dire à un respectable prélat, lisons-nous dans la Correspondance Liltéraire de Grimm et Diderot, qu'il en était des curés comme des paysans,
(1) Dirlion. phUosoph'ique, V. Impôts.