‹ Histoire des paysans (volume 2)Chapitre 63 sur 85 · LE SERVAGE AU XYIII^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE SERVAGE AU XYIII^ SIÈCLE

qui ne valaient (|uelque chose qu'autant qu'ils étaient vexés et écrasés par les impôts. » (Nov. \H')h.)

Dans la Franche-Comté, qui s'aj)pelait franche comme les Furies s'appelaient Euménides, Bonnes Déesses, el où le servage avec toute sa révoltante iniquité se conserva en lait et en droit jusqu'en 1789, les habitants essayèrent de porter leurs doléances jusqu'aux pieds du trône (1770) :

« Lorsqu'un serf du chapitre (de Saint-Claude) passe pour être malade 'a l'extrémité, l'agent ou le fermier du chapitre commence par mettre 'a la porte de la cabane la veuve et les enfants (1), et par s'emparer de tous les meubles. Le chapitre, en qualité d'héritier, est tenu de payer le chirurgien et l'apotliicaire. Un chirurgien de Morez, nommé Nicod, demanda au mois d'avril son payement a l'agent du chapitre: l'agent répondit ces propres mots : « Loin « de vous payer, le chapitre devrait vous punir : « vous avez guéri l'année dernière deux serfs, dont « la mort eut valu mille écus à mes maîtres î »

« Nous ne voulons point fatiguer Votre Majesté par le récit avéré de cent désastres qui l'ont frémir la nature, d'enfants 'a la mamelle abandonnés et trouvés morts sous le scellé de leur père ; de filles chassées de la maison paternelle où elles avaient été mariées, et mortes dans les environs au milieu des neiges ; d'enfants estropiés de coups parles agents du chapitre, de pi'ur qu'ils aillent demander justice... »

(l) Quatorze années plus tard, Chabrol nous montre le servage existant encore dans le pays de Combraille, et les chanoines réguliers d'Évaux réclarn mt les enfants nés d'un père libre, mais d'une mère serve. (Conl. d' Auvergne, lll, 495.)

Voltaire prit en main la défense des serfs de Saint- Claude, mais inutilement (1). Le puissant écrivain n'en continua pas moins de prêter a l'indignation de tous la voix de son ironie impitoyable :

« On dit communément qu'il n'y a plus d'esclaves en France, que c'est le pays des Francs, qu'esclave et franc sont contradictoires ; qu'on y est si franc, que plusieurs linanciers y sont morts en dernier lieu avec trente millions de francs acquis aux dépens des derniers Francs, s'il y en a. Heureuse la nation française d'être si franche !

« Cependant comment accorder tant de liberté avec tant d'espèces de servitudes, comme par exemple celle de la mainmorte?... Mais le plus curieux et le plus consolant de toute cette jurisprudence, c'est que les moines sont seigneurs de la moitié des terres mainmortables.

« Quand nous avons fait quelques remontrances modestes sur cette étrange tyrannie de gens qui ont juré 'a Dieu d'être pauvres et humbles, on nous a répondu : « Il y a six cents ans qu'ils jouissent de « ce droit, comment les en dépouiller? » Nous avons répliqué humblement : Il y a trente ou quarante mille ans, plus ou moins, que les fouines sont en possession de manger nos poules, mais on nous accorde la permission de les détruire quand nous les rencontrons. » {Dictionnaire philosophique.)

C'était en tous lieux l'Église qui reculait la der-

(1) Ils lui firent dire que s'il leur faisait rendre leur liberté, ils ôteraient le saint de sa niche, et le mettraient à sa place. « Rien ne presse, répondit-il; je rne trouve bien niché où je suis, w

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