CHAPITRE XV
Louis XVI. — Turgot. — Affranchissement général des serfs. — Le paysan plus asservi que jamais. — Convocation des états ^énérau.K. — Les cahiers des bailliages
« L'habitude, la nature du gouvernement, la distance immense qui existe entre le peuple et les autres classes de la société, tout aide à détourner les yeux de la manière leste avec laquelle on peut manier l'autorité envers les gens perdus dans la foule. »
NECKEn, III, 168.
Si Louis IX eut la gloire immense et sans seconde de distancer son siècle et de mettre l'autorité royale
(1) Voy. aussi Boutaric, Traité des droits seigneuriaux, 421.
aux ordres de son intelligence pour le traîner en avant a sa suite, Louis \\l peut revendiquer celle, qui n'est guère moins unique dans l'histoire des souverains, d'avoir voulu marcher dans le sens de son époque, franchement, sans regret et sans arrièrepensée. A son avènement au trône, il parut s'être donné la mission de faire arriver dans le domaine des faits une révolution déjà accomplie dans les idées, et dont la droiture de son àme lui faisait sentir l'urgence et la légitimité. Et penser que pour accomplir cette œuvre suhliine, qui eût fait resplendir le nom de Louis XVI hien au-dessus des noms de Charlemagne et de saint Louis, de Henri W et de Louis XIV, la Providence avait j)lacé à côté de lui et sous sa main un homme plus grand que Sully et que Colbert, doué, au dire <le son collègue Malesherbes, du cœur de l'Hospital et de la tête de Bacon ! C'est peut-être parce qu'elle lui avait préparé ce rôle grandiose et qu'elle lui avait fait la partie bien belle et la tâche facile en lui donnant Turgot, qu'elle le punit plus sévèrement d'avoir failli 'a sa mission, et que, de même qu'il lui avait fallu le sang du Christ poui' racheter devant sa justice les crimes des hommes, elle voulut le sang de Louis XVI pour racheter les crimes de la monarchie et de la féodalité.
Turgot résumait en lui Sully et Colbert : il comprenait l'agriculture comme le premier, l'industrie comme le second ; il avait vu de près le peuple des campagnes et ses misères; il avait signalé le mal alors qu'il était intendant à Limoges, et il arrivait au pouvoir avec la volonté ferme de remédier a tous les abus, de donner satisfaction 'a tous les besoins.
Économiste et philosophe, tout ce que le xviiie siècle avait mis en lumière et découvert, Turgot le savait ; tout ce qu'il réclamait eu fait de réformes, Tiu'got le voulait ; tout ce qu'il avait rêvé de juste, d'humain, de fraternel, Turgot le pensait, le souhaitait, l'aimait. Il ne lui manqua que d'èlre soutenu par une volonté ferme, comme Sully l'avait été par Henri IV, et Colherl par Louis XIV, contre celte tourhe impie, plus inintelligente encore (jue perverse, qui tient son arsenal de calomnies toujours prêt contre ces hommes prédestinés qui tentent de faire droites et unies les routes de l'avenir devant les pas de l'humanité qui marche.
Turgot voulait, entre autres choses, l'aholition des corvées pour tout le royaume, la suppression des abus les plus tyranniques de la féodalité, garennes, gabelles, etc.; la conversion des deux vingtièmes de la taille en un impôt territorial sur la noblesse et le clergé, l'égale répartition de limpôt assurée par le cadastre, la liberté de conscience, le rappel des protestants, la suppression de la plupart des monastères, le rachat des rentes féodales combiné .avec le respect des droits de propriété, la libre défense des accusés, un seul code civil pour tout le royaume, l'unité des poids et mesures, la suppression des maîtrises et jurandes, des administrations provinciales pour défendre les intérêts municipaux, l'amélioration du sort des curés et des vicaires, la pensée aussi libre que l'industrie, un nouveau système d'instruction [)ubli<|ue, l'autorité civile indépendante de l'autorité administrative...
C'est-à-dire que Louis eût fait la révolution au lieu d'être emporté i)ar elle, qu'il eût fondé paciliquement
la liberté de son royaume, et qu'il eût été Washington tout en restant Louis XVI.
Le fardeau de la corvée royale s'était aggravé dans des proportions considérables à mesure que la situation nouvelle faite aux seigneurs par la monarchie absolue avait amoindri celui de la corvée seigneuriale a partir du xvii'' siècle (1) :
a Je n'oublierai jamais, dit Voyer d'Argenson, l'horreur des calamités (|ue l'on soufiVit en France lorsque la reine Marie Leczinska y arriva. Une pluie continuelle avait ruiné la récolte,, et la famine était encore accrue par la mauvaise administration du gouvernement. En ce moment il s'agissait des moissons et des récolles de toutes sortes qu'on n'avait pas encore ramassées 'a cause des pluies continuelles. Le pauvre laboureur guettait un moment de sécheresse pour les recueillir. Cependant il était occupé d'une autre manière. On avait l'ail marcher les paysans pour raccommoder les chemins où la reine devait passer, et ils n'en étaient que pires, au point que Sa Majesté faillit plusieurs fois se noyer. On retirait son carrosse d'un bourbier a force de bras, comme on pouvait. Dans plusieurs gîtes, elle et sa suite nageaient dans
(1) Pour être amoindri, il n'en était pas moins très pesant encore, et ruineux pour les censitaires :
Il Le roi, dit Dangeau (nov. 1698), a donné au duc de la Meilleraye les droits de corvées sur les terres de Belfort, de Tane, et plusieurs autres que le duc de Mazarin, son père, lui a données en Alsace ; mais il ne jouissait point de ce droit-là. L'intendant de la province d'Alsace exigeait ce droit-là au profit du roi pendant la guerre ; Sa Majesté, qui vient d'en être informée par M. de Barbezieux, a fait rendre ce droit à M. de la Meilleraye, qui pi^étend que cela augmentera ses terres de 25,000 francs de rentes. » {Mém., IV, 2'J3.)
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l'eau qui se rcpaudail partout, et cela malgré les soins infinis qu'y avait donnés un ministère tyrannique.
« Les chevaux et les équipages étaient sur les (lents. On avait commandé les chevaux des paysans 'a dix lieues a la ronde pour tirer les bagages. Les seigneurs et les dames de la suite, voyant leurs chevaux harassés, prenaient goût a se servir des misérables bétes du pays. On les payait mal, et on ne les nourrissait pas du tout. Quand les chevaux commandés n'arrivaient pas, on Taisait doubler la traite aux chevaux du pays dont on était saisi. J'allai me promener un soir, après dîner, sur la place de Sézanne. Il y eut un moment sans jjluie. Je parlai a de pauvres paysans : leurs chevaux tout attelés passaient la nuit en plein air. Plusieurs me dirent que leurs bêtes n'avaient rien mangé depuis trois jours. On en attelait dix la Oij on en avait commandé quatre. Jugez combien il en périt ! Notre suhdélégiié commanda dixneuf cents chevaux, au lieude quinze cents (juon lui demandait, par la sage précaution d'un ollicier qui craint que le service ne man(}ue sous son commandement. »
Une telle incurie présidait a raménagement des travaux destinés a la confection des routes, que souvent les corvoyeurs perdaient une partie de leur temps à faire trois ou quatre lieues pour se rendre sur l'atelier, où l'on exigeait de leurs bœufs des transports de quinze a dix-huit lieues par jour, si bien (ju'au soir ils périssaient par les chemins avant d'avoir pu regagner l'étable où le repos les attendait (1). Il fal-
(1) Œuvres de Turgot, V, 377 ; VIII, 275.
« L'horreur des corvées consiste à faire venir de trois ou quatre
lait de temps en temps des auvrages d'art qui eussent nécessité l'intervention d'ingénieurs dirigeant des ouvriers salariés ; ils faisaient défaut, l'ouvrage était interrompu ou mal fait, tout était perdu, et c'était l'ouvrage de Pénélope : la nuit détruisait le travail de la journée. (Turgot, VIII, 284.)
Les paysans devaient non seulement faire et entretenir les routes, mais encore transporter les troupes, leur matériel et leurs bagages (1), source inépuisable =d'abus poussés jusqu'à la violence. Le soldat impatient aiguillonnait 'a coups d'épée les flancs du bœuf au pas lent et mesuré, et si le paysan osait se plaindre, il recevait des coups pour toute satisfaction (2). Il fallait également voiturer par corvées toutes les fournitures de la marine. Les entrepreneurs adjudicataires de ces fournitures contraignaient les paysans 'a voiturer les bois qu'elle emploie jusqu'aux ports de construction, et, sous ce prétexte, ils faisaient conduire ainsi les bois mêmes de cbauffage (Turgot, l. I, lOI) ; et tandis que les financiers levaient impitoyablement cette taille de surcroît au moyen de laquelle les villageois pouvaient croire avoir payé le rachat de la corvée, les mandataires royaux employaient contre les travailleurs réfractaires.
lieues de pauvres familles, sans leur donner ni nourriture ni salaire, et à leur faire perdre plusieurs journées entières, qu'ils emploieraient utilement à cultiver leur terres. » (Voltaire, Correspondance, 20 mars 1770.)
(1) « Les chemins sont encore si mauve; is que les armées ne sauraient encore marcher avec toute l'artillerie et l'attirail que l'on mène ; ('/ ij a six mille chariots de poijsans commandés. » (Mém. de Dangeau, III, 175.)
02) M., id., 180 : - Turgot, V, 367, 381.
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comme aux plus beaux jours de la féodalité, la contrainte par corps, les amendes, la saisie mobilière et les mangeurs. Ils exigeaient d'eux des tâches souvent inexécutables dans les délais qu'ils leur accordaient, si bien que leurs l'emmes étaient dans la nécessité de prendre part a des labeurs parfois mortels (l).
Il existait encore un autre abus qui se rattachait assez directement aux exactions sans nombre qu'enfantait la corvée. On avait attribué a la compagnie des salpêtriers le droit de fouiller, pour obtenir le salpêtre, les écuries, les granges, les bergeries, et jusqu'aux salles basses et aux caves des gens de la campagne. Les communes où il leur convenait de venir s'abattre étaient tenues de leur fournir des voitures, le logement gratis, et le bois a vil prix, de telle sorte qu'il en coulait de faux frais, par an, 09,000 francs aux seuls villages de la Franche-Comté. Suivant leur patiente habitude de faire la part du feu, les ahaniers transigeaient, si bien que les salpêtriers promenaient par les bourgs du royaume leur inutile attirail, levant un impôt que les villages s'empressaient d'acquitter, et ne faisant pas de salpêtre (2).
(1) « Je sais que lu loi n'ordonne pas aux femmes d'aller à la corvée, mais je sais aussi qu'on oblige quelquefois les paysans de construire dans quinze jours un chemin qu'ils ne peuvent construire que dans un mois, et alors les femmes travaillent avec eux. Je sais encore qu'on commande souvent des corvées dans un temps près de celui des moissons ou d'autres récoltes. » (Saiut- Lambert, Les Saiso)is, note du chant II.)
(2) Turgot, IV, 225. — C'est au grand chimiste Lavoisier que revient l'honneur d'avoir mis un terme à cette criante tyrannie des salpêtriers.
En même temps qu'il fatiguait la cour de ses mémoires, et forcé de reconnaître (ju'elle ne voulait rien faire et qu'elle ne ferait rien, Turgot entreprit de réaliser une partie de ses projets de réforme dans son intendance de Limoges, en supprimant les corvées pour la confection des routes. Le tumulte fut extrême, il eut tout le monde contre lui : les paysans, pour lesquels il travaillait, aussi bien que les autres, contre lesquels il ne travaillait pas. Le clergé, la noblesse, les corps privilégiés, profitaient des routes, utiles principalement aux gros propriétaires et aux décimateurs, et (ju'exécutait pour eux tous Jacques Bonhomme, qui ne s'en servait guère. Ceux-ci, seuls éclairés, étaient a même de discuter et de motiver les périls ou les avantages de l'entreprise ; ils étaient juge et partie et faisaient l'opinion. Ne comprenant pas quel lien étroit de solidarité unissait leurs intérêts 'a ceux du peuple, et sentant instinctivement poindre dans l'avenir, 'a travers ces modestes projets de réforme, un ordre de choses qui ferait entre tous les hommes un partage moins inégal des charges et des bénéfices sociaux, ils n'eurent pas de peine à persuader aux pauvres laboureurs, grâce aux antécédents bien connus des intendants, que lorsqu'il exigeait d'eux des fonds pour faire exécuter ces travaux par des salariés, Tiu'got voulait garder pour lui l'argent, tout en maintenant la corvée. Cela avait été pratiqué déjà sous le grand roi, il n'y avait rien d'invraisemblable 'a ce que cela fût renouvelé sous son indigne successeur.
Dans leur horreur du progrès, les exploiteurs consentiraient a voir leurs maisons démolies par les
exploités, s'il ne fallait (jue cela pour lapider les rélormaleurs. Mais, chez Turgot, le courage était à la hauteur de Tintelligence : il tint bon, et l'opération, commencée en 1702, fut terminée en 17(34. L'imposition, depuis lors, varia, pour la province, de 40,000 a 100,000 écus. Avec cette somme, relativement minime, on lit la route de Paris a Toulouse l)ar Limoges, celle de Paris 'a Bordeaux par Angouléme, ouvertes depuis quatre-vingts ans par le procédé de la corvée, et tout aussi peu avancées que le premier jour.
L'entretien n'était pas moins simple et économique que la confection elle-même. L'entrepreneur était tenu de garnir les bords des routes de petits tas de cailloutage. Pour quinze sols par jour, un homme entretenait une longueur de trois lieues. On avait élevé sa maison au milieu du parcours, de sorte qu'il n'y avait pour lui aucune perte de temps. Il comblait l'ornière a mesure qu'elle commençait 'a s'ouvrir. S'il en existait, il perdait huit jours de traitement, quinze jours en cas de récidive, et sa place a la troisième négligence. Mais il était sans exemple que cela fût arrivé, et par toute la province les routes étaient comme des allées de jardin. (I, 85.)
Ainsi l'intendant de Limoges avait, à très peu de chose près, inventé et mis en pratique le système moderne pour la confection et l'entretien des routes.
Turgot était du petit nombre de ces hommes qui, arrivés au pouvoir, se souviennent des enseignements, des promesses et des engagements des jours heureux de la jeunesse, et font, dès qu'ils le peuvent, passer dans le domaine des faits les généreuses aspirations
d'autreCois. Devenu ministre, et encouragé par le succès obtenu, il voulut faire jouir tout le royaume (lu bienfait dont il avait doté le Limousin, et dicta une ordonnance (1776) qui supprimait le travail gratuit et la corvée, sauf pour les cas de guerre et la défense du pays.
Mais cette fois ce ne fut plus une province, ce fut la France tout entière que Turgot eut contre lui. Le peuple refusa de payer. La noblesse, furieuse, objecta au faible Louis XVI que « la suppression de la corvée tendait évidemment a Lanéantissement des francbises primitives des nobles et des ecclésiastiques, à la confusion des états et a l'interversion des principes constitutifs de la monarcbie. » Le parlement de Paris déclara « que le peuple de France était taillable et corvéable à volonté; que c'était une partie de la constitution que le roi était dans l'impuissance de changer. » (IV, r>G5.) On alla même jusqu'à vouloir lui persuader que le peuple se révolterait si l'on supprimait la corvée (1). Enfin on lança contre Turgot le grand cri, ViUlima ratio, ce cri suprême qui sauve les capitoles à l'heure de l'escalade ; on l'accusa de pousser à la haine contre la noblesse et de porter atteinte aux bases sociales ; on l'accusa de détruire la propriété, et tout fut dit. (IV, 229, 255, 279.)
Il était dans la destinée fatale de Louis XVI de céder toujours le lendemain aux mauvaises iniluences, comme il avait cédé la veille aux généreuses inspirations : M. de Cluny remplaça Turgot; en août de la même année, le roi revint sur son ordonnance, et les
(Ij Voltaire, Correspondance, 23 mars 1776.
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roules conlii-uièrenl a être laites par corvées dans presque toute la France (i).
« Âli ! s'écriait Necker en 1784, que cette mendicité pourrait souvent servir de reproche a l'autorité qui la poursuit ! — « Je demande Taumône aujourd'hui, dirait un malheureux ; triais depuis cinq jours fai travaillé, sans rétribution^ à réparer les chemins ; mais un collecteur a lait vendre le peu que j'avais pour être payé de la taille ; un autre me poursuit poiu' mon devoir de gahelle ; incertain sur mes droits, je me suis encore épuisé pour une affaire litigieuse, et je viens de me présenter a la porte d'un riche propriétaire pour demander du travail : on m'a répondu qu'il n'avait pas hesoin de mes services. » (III, 105.)
Battue en brèche par les économistes et les philosophes, jugée et condamnée par tous les grands ministres du XVIIP siècle, qu'attendait donc la corvée pour disparaître ? Hélas ! elle attendait ce qu'attendent tous les ahus qui se succèdent à leur tour : elle attendait la révolution.
La corvée personnelle fut donc abolie dans la nuit du 4 août 1789; la corvée réelle ne le fut que le 17 juillet 1795.
La haine des privilégiés ne se trompait pas d'objet, lorsqu'elle poursuivait de ses calomnies cet infatigable intendant de Limoges, qui semblait avoir juré de porter remède a tous les vices sociaux qui entraînaient vers l'abîme la monarchie absolue. Après la
(1) Necker, De l'administration des finances (1784), I, 2o8, 245, 2G8, 270, 272, 279, 284, 292.
corvée vint la taille. Il montra les asséeurs opérant au point de vue de la facilité des recouvrements et contraignant les agriculteurs a feindre une détresse absolue, jusqu'à se laisser accabler de frais avant de payer, afin de n'être pas ruinés (Turgot, IV, r26) : situation fatale a l'État comme aux particuliers, et qui rendait tout essor, impossible 'a l'industrie non moins qu'a l'agriculture (1) ; les collecteurs, dans l'impuissance de se faire payer de la n'oblesse, ni des gens en place, ni même quelquefois de leurs métayers (/d.,p. 159); l'odieuse solidarité entretenant la misère dans les campagnes, et laissant le tenancier à la merci du seigneur ou de tout autre, investi de quelque autorité. Si les collecteurs dissipaient l'impôt recueilli, les quatre plus riches de la commune en avaient toute la responsabilité. Le seigneur, dont le revenu était le plus souvent en rentes, ou même en grains, choses faciles 'a dissimuler, échappait a l'impôt, sans que le paysan, qui payait pour lui, osât le dénoncer, la loi de solidarité le mettant 'a sa merci. (I, lt>8, 129; IV, 108.)
Indépendamment des impositions spéciales au tiers état, quelques-unes, les vingtièmes, la capitation, etc., étaient censées peser proportionnellement sur tous. Mais il en était de celles-l'a comme de tout le reste.
(1) Les paysans cachaient leur industrie, qui manquait de débouchés. En 1780, Legrand d'Aussy en visita qui ne pouvaient vendre leurs dentelles ; il leur proposa de leur trouver dos correspondants ; ils le sufiplièrent de n'en point parler : « Notre pays est dojà écrasé d"impots, lui dirent-ils ; si vous annoncez qu'on y fait de la dentelle, l'administration va nous croire une mine d'or : on doublera notre fardeau, et nous som^ies perdus. » {Voyage en Auvergne, \, 417.)
La proportion des vingtièmes — on en payait deux — avec le revenu des terres n'était que nominale : celles du paysan étaient taxées a la rigueur, tandis qu'aucun des domaines des nobles, des magistrats, ni des riches bourgeois ne Tétait a son véritable taux. Quant a ceux du clergé, c'était mieux: ils ne l'étaient pas du tout. Ainsi les pauvres, d'ailleurs exclusivement soumis à la taille, étaient surchargés même pour l'imposition dont le titre et les édils qui l'établissaient supposaient le devoir de la rendre proportionnelle. C'était visiblement le contraire de toute justice, de toute saine politique et de l'intérêt du roi ; mais c'était ce que les parlements soutenaient avec le plus d'opiniâtreté. (I, 195 ; IV, 89.)
Quant h la capitation, les privilégiés ne la payaient pas, ou n'en payaient presque rien, et ne s'acquittaient qu'après de longues années de retard ; pour le campagnard, elle était presque égale au principal de la taille. (VIH, lôO, 190, 198.) Le gentilhomme était exempt d'impositions, et l'on exécutait la marmite du |)aysan. De leur côté, les jiropriétaires non nobles laissaient peser sur le fermier « toute la charge que celui-ci pouvait absolument supporter sans tomber dans le désespoir et l'impuissance de travailler. »
Les terres étaient très fréquemment accensées par les seigneurs, moyennant des rentes en grains. Lorsque la récolle faisait défaut, ce qui était très IVé(|uent, grâce aux manœuvres du pacte de lamine, les seigneurs en exigeaient le paiement en argent, d après le prix qu'avait momentanément au marché la quantité de grains qui leur était due. C'était légal, mais non juste. En 17(19, il y avait eu une disette
pins cruelle encore que celles de 1709 et de 1759, de telle sorte qu'en 1770 le prix était quadruple du prix habituel et moyen (VI, p. 60) : la famine enrichissait les seigneurs, aussi savaient-ils l'art de l'entretenir.
Le roi, a lui seul, tirait du pays la moitié des revenus. L'autre moitié passait dans la dime, les aides, la gabelle, le coût des actes, les octrois, les péages, les douanes, les droits seigneuriaux, et Turgot avait démontré vingt fois que le paysan ne tirait rien du sol ni de sa culture, que l'intérêt de ses avances d'exj)loitation en bestiaux, instruments, semences et nourriture, si bien que les petits cultivateurs n'avaient pas, toutes charges payées, plus de vingt-cinq a trente livres par an a dépenser par personne, non pas en argent, mais en comptant tout ce qu'ils consommaient en nature ; aussi, fuyant la misère, les paysans éniigraient-ils sans cesse de province en province. ^IV, 250, 260, 27i, oOi ; VI, iik)
La milice contribuait aussi d'une manière très puissante a dépeupler les campagnes, en entretenant chez les campagnards cet esprit de migrations incessantes. Le paysan avait eu tant à soulFrir du soldat, qu'il éprouvait pour le métier de celui-ci un sentiment de répulsion insurmontable. Aussi la milice était-elle une cause continuelle de désordres et le signal d'une véritable guerre civile entre les habitants des campagnes, les uns fuyant au fond des forêts, les autres leur y donnant la chasse pour éviter d'être contraints de partir a leur place. Les meurtres étaient fréquents, les procédures criminelles se succédaient, et la culture cessait dans les campagnes abandonnées. Dès
(ju'il s'agissait de rassembler les bataillons, les syndics des paroisses se voyaient dans la nécessité de traîner les miliciens escortés par la maréchaussée et (juelquerois garottés comme des bandits pour le bagne. (VI, 424.) — C'est ainsi que l'on marchait a la gloire ! — D'autres s'enfuyaient dans les villes, espérant s'y soustraire plus lacilement aux recherches de leurs chefs (1). Mais la un autre danger les attendait. Sans parler des ruses des raccoleurs, il y avait dans les grandes villes, à Paris surtout, des soldats, des gardes du corps même, qui ramassaient par force les gens qu'ils renfermaient dans des maisons appelées fours, pour les vendre ensuite aux ofliciers chargés de faire des recrues. (Dangeau, 111, p. 527.) Puis, une fois déshabitués de la vie des champs, assouplis par la discipline, et promptement démoralisés par le contact des bandits qui, sous la monarchie, formaient l'armée, ces mêmes miliciens réfractaires devenaient, entre les mains de leurs maîtres, de dociles instruments d'oppression (2), et retardaient l'avènement de la liberté.
Les observations, les critiques, les éloges que Barbier donne 'a la dernière ordonnance publiée par la monarchie pour régler la répartition de l'impôt du sang, nous donnent de curieux renseignements sur la science politique d'alors {Journal 111, 424-465, pas-
(1) Quesnay, Encyclopédie, art. Fermier.
(2) V. Le moyen âge, qui n'eut point d'armées permanentes, était dans rétat le plus favorable à la liberté, et, par le défaut de lu- Miière, ce fut un temps de servitude ; quanl les lumières s'étenlirent, les soldats arrivèrent. » (Chateaubriand, Analyse raisonnce ile iliibt. de France, 180.)
sim) : « Il y est dit que les enfants de tous les corps et communautés des marchands et artisans sans distinction tireront au sort, gens de peine et de travail, et autres qui ne seront pas dans le cas d'être exemptés par leur état, leurs charges ou emplois ; ce qui a été étendu par l'ordonnance de M. de Marville à tous les domestiques... On disait aussi que tous les clercs de notaire, procureurs, greffiers, seraient sujets à la milice, mais jusqu'ici cela n'est pas. Cela alarme fort les marchands, surtout ceux des six corps (drapiers et chaussetiers, épiciers, merciers, pelletiers, bonnetiers, orfèvres) qui ont toujours eu leurs privilèges... Le fils d'un gros marchand riche, élevé dans l'aisance et avec éducation, sera compris dans la même liste avec le propre laquais de son père, les domestiques, les ouvriers, garçons de bureau, cordonniers et autres, crocheteurs, porteurs de chaises, brouetteurs de son quartier, cochers de place et autres gens de cette espèce, tous désignés dans l'ordonnance. Cela est humiliant et dur, et l'on peut même dire que cela l'est trop...
« Les avocats au parlement sont exempts, et leurs enfants, ainsi que les avocats au conseil...
« Les avocats peuvent prendre un laquais, même deux, et retirer par là des ouvriers ou fils d'artisans qui se trouveraient exempts du tirage. Les fermiers généraux et gens de finance ont le même privilège pour des domestiques sans nombre. Il n'y a que les procureurs, notaires et quelques marchands a qui on ne permet qu'un seul domestique. »
Pour les marchands des six corps, celui qui payait cent francs de capitation exemptait tous ses enfants.
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avec un apprenti, un garçon on domestique. Celui qui payait au-dessus de cin(|uanle francs n'exemptait que l'aîné de ses enfants. H n'y avait pas d'exemption au-dessous de cinquante francs. Les libraires, imprimeurs et marchands de vin étaient placés dans les mêmes conditions. De sorte que le lils du petit marchand tirait, tandis que son domestique était exempt. Si bien que l'on voyait les laquais derrière les équipages insulter par des gestes mo- (jueurs les miliciens qui passaient dans les rues. Ces pitoyables mesures avaient peuplé Paris d'une nuée de laquais, « gens sortis des villages pour éviter la milice dans les provinces, ce qui a dépeuplé les campagnes. »
On le voit, tout, jusqu'à la fin, n'était qu'injustices et privilèges, tout le monde en avait sa part, excepté les paysans, cette enclume sur laquelle frappaient sans merci tous les marteaux, cette bêle maudite chargée de tous les faix, et qui, pour s'y soustraire, commençait sa fatale émigration vers les villes, se faisait valet, laquais, pour profiter du moins ainsi de quelques-unes des immunités que s'attribuaient ses maîtres.
Forbonnais gémissait de voir les campagnes épuisées par cet enlèvement de toute la jeunesse rurale, tandis que les villes étaient presque exemples du fardeau de la milice : « Ne pourrait-on, dit-il, au lieu de faire tirer au sort les garçons d'une j)aroisse, permettre à chacun d'acheter les hommes qu'on lui demande ? » (I, Tm.)
N'est-il pas prolondément humiliant pour la raison humaine de voir que les utopies et les impossibilités
d'uQe époque, celles que Ton hasarde timidement sous une forme dubitative, sont, a un siècle de distance, des banalités telles qu'on ne peut même plus comprendre que Ton s'y soit arrêté un moment pour les discuter ?
Le champ des réformes était vaste, on le voit, et Turgot avait mesuré de l'œil la profondeur de Tabîme creusé sous les pas de la monarchie absolue, abîme sans fond, qui s'élargissait chaque jour depuis la (în du XVII" siècle, depuis cette époque sombre que Boulainvilliers a dévoilée a nos regards.
Voici comment parle le conseil royal dans un arrêt rendu contre un fermier général, le 15 juillet de l'année qui ouvre le XVIII" siècle : « Il y a beaucoup de gens en Bourgogne qui ne consomment aucuns sels... La pauvreté où ils sont actuellement de n'avoir pas de quoi acheter, non pas du blé, ni de l'orge, mais de l'avoine pour vivre, les oblige de se nourrir d'herbes et même de périr de faim (1). »
En 1707, Boisguilbert en arrive a regretter l'année 1698 elle-même: « Alors il y avait encore de l'huile dans la lampe. Aujourd'hui tout a pris fin faute de matière... Le procès va rouler maintenant entre ceux qui payent et ceux (jui n'ont de fonction que de recevoir. »
Nous avons entendu le cri de détresse jeté par Massillon au milieu de ce siècle. Turgot nous apprend
(1) Cité par Rougebief, la Franche- Comté ancienne et moderne, 586.
Si l'on n'avait pas fait passer au paysan le cjoùt du pain, on l'avait au moins déshabitué du blé, et, l'habitude de la misère et de la routine aidant, on vit une émeute à Tulle parce qu'il n'y avait pas de seigle au marché, abondamment pourvu de blé pas plus cher que le seigle ne l'eût été. (Turgot, IV, 127.)
(jiren 17C2, le Limousin et l'Angoumois ont beaucoup perdu (le leurs richesses (IV, 52) ; et, quelques années plus tard, Ihisforien de La Rochelle constate la dépopulation de la province (Ârcère, p. 4(S5) : « La nécessité physique trop souvent manque au colon ; il meurt de faim en nous faisant vivre. Des hommes accablés de peines, desséchés par la misère, ne sauraient se survivre à eux-mêmes par une nombreuse postérité, ils ne donnent que peu de citoyens a l'État. Mais que! est le principe de leur misère? L'impuissance de subsister de leurs travaux. Partout où les hommes pourront vivre, ils naîtront; partout où leur vie ne sera qu'une longue et pénible souffrance, on les verra disparaître ; moins les champs rapporteront, moins il y aura de laboureurs. »
Un mémoire écrit en 1768 avance que, depuis le commencement du siècle, la population du Ponthieu a diminué d'un tiers (1), et voici ce qu'écrit Legrand d'Aussy en 1788 (l, 82) : « De toutes parts on aperçoit des maisons en ruines ou abandonnées. J'ai vu des villages où ces masures en décombres faisaient plus d'un tiers du lieu. Le même fardeau d'impositions subsistait néanmoins toujours. »
« Lisez les voyageurs étrangers des deux derniers siècles; vous les voyez stupéfaits, en traversant nos campagnes, de leur misérable apparence, de la tristesse, du désert, de l'horreur de pauvreté, des sombres chaumières nues et vides, du maigre peuple en haillons (2). »
(1) Cité par Loiiandre, Hist. d'Ahheville^ 44G.
(2) Michelet, liist. de la Révolution, I, Introd., (39.
Une question qui, en présence de la misère universelle, préoccupa beaucoup les hommes de progrès du XVIIP siècle, fut celle du dessèchement des marais insalubres et du défrichement des landes stériles. Turgot encouragea de tous ses efforts la mise en valeur de tant de terres incultes. On y avait déjà songé bien longtemps avant lui. Henri IV avait accordé, par un édit du 8 avril 1598, a une compagnie hollandaise la moitié des marais des domaines royaux, et même de ceux des particuliers, a moins que ceux-ci n'entreprissent les dessèchements et défrichements à leurs frais. Les étrangers qui y entraient étaient naturalisés de droit, et les nobles le faisaient sans déroger, puisque décidément le travail était une déchéance, et qu'un gentilhomme ne pouvait compter que comme un être inutile et souvent nuisible dans la société. Le succès fut médiocre. Un nouvel édit de 1045, enregistré par plusieurs parlements, accorda des privilèges à tous ceux qui défricheraient leurs marais. Un arrêt du Conseil, du 24 février 17r)(î, déclare tout terrain de marais ou autre, non cultivé, qu'on plantera en garance, exempt de toutes tailles pendant vingt années; un autre, du 10 août 1701, exempte pendant dix ans les terres défrichées ; un autre encore, de 1704, renouvelle celui de 1043, et exonère de tous droits les terrains desséchés. En 1700, les mêmes privilèges sont accordés à tous défrichements nouvellement opérés...
Turgot n'avait garde de laisser agioter dans l'ombre celle coalition monstrueuse du pacte de famine, dont les bénéfices étaient fondés sur les misères publiques. Convaincu qu'en tout la liberté est le plus grand des
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biens, cl (iirollc porte avec elle le remède de lousies maux, il opposa la liberté du commerce des grains à l'odieux monopole ; elle devait avoir pour résultat d'accroître les revenus du propriétaire et d'augmenter les ressources du cultivateur sans faire hausser le prix moyen du blé, en sorte (ju'il lui était légitime de croire qu'il aurait pour lui les propriétaires, les cultivateurs et les conservateurs, c'est-a-dire tout le monde, excepté les complices du pacte de lamine.
A peine l'édit fut-il rendu (1770), qu'une tempête effroyable éclata sur la tète de l'imprudent ministre. La reine, la famille royale, le clergé, le parlement, ses collègues même, tout cria, vociféra, s'ameuta contre lui. On commença, c'est l'usage, par lancer la terrible accusation d'attentat à la propriété contre celui qui voulait la rendre morale et légitime en la faisant moins oppressive; puis on organisa une famine factice dont on rejeta les causes sur les innovations roturières de ce charlatan (V administration. Tandis que des troupes de bandits soudoyés parcouraient les provinces (1), brûlaient les moulins, les granges pleines de gerbes, les fermes entières (2), pillaient les marchés, arrêtaient les voitures et les bateaux chargés de grains qu'ils jetaient 'a la rivière, répandaient partout la terreur, entraînant et poussant au crime la p.opulace des campagnes, toujours facile h
(1) Les pillards n'étaient point des gens affamés, et ne désiraient point le paraître. On donnait au vulgaire douze francs, aux chefs un louis. On avait fabriqué de faux arrêts du conseil pour autoriser le pillage. Le but était d'alïainer Paris, et c'est en chantant qu'ils faisaient leurs courses. (Turgot, IV, 185.)
(2) Id., YII, 28 i.
tromper, d'antres pénétraient a Versailles, hurlant sous les balcons du pauvre roi, qui prit pour des hommes brisés par la faim des misérables titubant sous les excès de l'ivresse.
11 fallut une armée tout entière pour calmer celte effervescence ; elle aggrava le mal en rendant réelle une disette qui n'était que de commande, et la guerre des farines — c'est ainsi qu'on l'appela — décida le faible Louis XVI à rapporter l'édit sur la liberté du commerce de grains, et a renvoyer son ministre.
Après avoir sacrilié au démon des vengeances populaires deux pauvres diables qui lurent pendus en grand appareil a un gibet de quarante pieds de haut, les coryphées du pacte de famine continuaient leurs coupables manœuvres jusque sous les yeux de Necker, qui fut contraint de suivre le système établi, en confessant son impuissance a le renverser, pendant que le peuple, ne sachant a qui s'en prendre, et poussé aux dernières extrémités de la misère, sentait grandir de son âme une haine implacable contre le gouvernement, les nobles et les riches, haine qui va se traduire tout a l'heure en horribles vengeances qui sauront choisir pour premières victimes les derniers complices du pacte de famine.
Cependant Louis, qui avait inauguré son règne en faisant remise au peuple du don de joyeux avènement, et qui avait aboli la torture (1), dont Thémis, la
(1) Louis XVI, par un édit du 24 août, abolit la question préparatoire seulement. La question préalable ne fut effacée de nos codes que le U octobre 1789. Le but de la première était d'obtenir l'aveu des crimes, et celui de la seconde d'arracher le nom des complices.