LE PAYSAN PLUS ASSERVI QUE JAMAIS
tlôcsse avcuglo, ne pouvait pas plus se passer alors que (lu duel judiciaire au moyeu âge, Louis lit j)lus, cl par sou édit du 8 août 1777, il abolit les droits de poursuite et de servage dans les domaines royaux. C'était donner un corps aux généreuses aspirations de Turgot, et il semblait, sous l'inspiration de Necker, vouloir reprendre et mener a bien l'œuvre trop tôt abandonnée (1).
(( Constamment occupé de tout ce (|ui peut intéresser le bonheur de nos peuples, disait-il dans le préambule de cet édit mémorable, et mettant notre principale gloire a commander une nation libre et généreuse, nous n'avons pu voir sans peine les restes de servitude (jui subsistent dans plusieurs de nos provinces ; nous avons été affecté en considérant qu'un grand nombre de nos sujets, servilement attachés a la ,glèbe, sont regardés comme en faisant partie, et confondus, pour ainsi dire, avec elle ; que, privés de la liberté de leurs personnes et des prérogatives de la propriété, ils sont mis eux-mêmes au nombre des possessions féodales ; qu'ils n'ont pas la consolation de disposer de leurs biens après eux, et qu'excepté dans certains cas, rigoureusement circonscrits, ils ne peuvent pas même transmettre a leurs propres enfants le fruit de leurs travaux ; que des dis[)Ositions pareilles ne sont propres qu'a rendre l'industrie languissante et 'a priver la société des eftets de cette énergie dans le travail que le sentiment de la propriété la plus libre est seul capable d'inspirer.
(l) Il avait cependant laissé la gloire de l'initiative à Charles- Emmanuel, roi de Sardaignc, qui avait aboli la servitude personnelle en 17G'2, et la servitude réelle eu 1771.
« Justement touché de ces considérations, nous aurions voulu abolir sans distinction ces vestiges d'une féodalité rigoureuse ; mais nos finances ne nous permettant pas de racheter ce droit des mains des seigneurs, et retenu par les égards que nous aurons dans tous les temps pour les lois de la propriété, que nous considérons comme le plus sûr fondement de Tordre et de la justice, nous avons vu avec satisfaction qu'en respectant ce principe, nous pourrions cependant effectuer une partie du bien que nous avions en vue, en abolissant le droit de servitude, non seulement dans tous les domaines entre nos mains, mais encore dans tous ceux engagés par nous et les rois nos prédécesseurs, autorisant à cet effet les engagés qui se croiraient lésés par cette disposition a nous remettre les domaines dont ils jouissent, et a réclamer de nous les finajices fournies par eux ou par leurs auteurs. »
On le voit, Louis, par une étrange inconséquence et une singulière restriction, disait que le respect de la propriété ne lui permettait pas de loucher aux droits des seigneurs sur leurs serfs. La propriété, sous la monarchie, c'était le droit d'exploiter le travail de tous les paysans au prolit de leurs seigneurs, ce n'était pas le droit pour le travailleur de s'approprier les fruits de son travail. Le droit de propriété du seigneur sur le serf était sacré, le droit de propriété du paysan sur lui-même et sur les fruits de son travail n'était pas acceptable encore : question ardue, qui, pour s'être déplacée, n'en reste pas moins encore aujourd'hui dans les mêmes termes. Elle était entre les seigneurs et les serfs, elle est
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cnlrc le capilalisle et le prolélaire, cl c'est an nom (le la propriélé-capilal (jue l'on repousse le droit de la propriété-travail.
Ce (|ui rend cette restriction pins inexplicable encore, c'est (jne, dans un précédent édit de 1700, Louis proclamait hautement les droits sacrés du travail : « Dieu, dit-il, en donnant a l'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a lait du droit de travailler la propriété de tout homme ; et cette |)ropriélé est la première, la plus sacrée, la plus imprescriptible de toutes. »
L'édit de 1770 eut son eflet immédiat a l'égard du droit de suite, qui fut aboli par tout le royaume, louant au servage, quatre cent soixante-quatre années de luttes avaient passé sur la France entre l'ordonnance de Louis X et celle de Louis XVI, et le servage suljsistait toujours, et ceux qui étaient affranchis restaient aussi misérables que l'avaient été les serfs du moyen âge (1). La situation du paysan demeurait invariablement la même, on ne lui laissait que ce (|u'il était absolument impossible d'arracher a son dénùment absolu (2), et c'est ainsi que l'on arriva
(1) « Le paysan serf, demi-soldat, demi-laboureur, demi-berger du moyen âge, était peut-être inoins opprimé, moins ignorant, moins grossier que le paysan libre des derniers temps de la monarchie absolue. » (Chateaubriand, Anal, raisonnée, [)2.)
« Il n'y a point de pays où le paysan soit plus misérable qu'en France : voilà la vérité et le grand vice de notre gouvernement. » {Correspondance de Gvimrn et de Diderot, II, 183.)
(2) Cliquot de Blervache, Moyen d'améliorer la condition des laboureurs, p. 18.
Procès-verbal de l'assemblée de la haute Guyenne, délibération du 13 octobre 1780 :
« Les terres soumises au droit de champart sont condamnées à
a celte falidiqiie « année 89, si prédite, si marquée, si annoncée pour de grands événements (1) », ainsi que l'écrivait prématurément M'"'' de Sévigné (31 décembre 1688), interprète de l'erreur générale ; comme si, dans son impatience, le peuple eût vowlu avancer d'un siècle la venue d'une révolution qui ne pouvait qu'être heureuse pour lui.
L'agronome anglais Arthur Young a publié ses Voyages en France pendant les années 1787, 1788, 1789 et 1790. Il faut lire ces trois volumes pour connaître à quel degré d'effroyable misère était descendu le peuple des campagnes jusqu'aux dernières années de la monarchie. C'est la que l'on mesure la somme des souftVances que l'homme peut endurer sans mourir, ce que personne en Europe, ni Anglais,
la stérilité par la nature même de l'institution des champarts ; dans quelques-unes de cette espèce, sur 12 gerbes, le seigneur en retire au moins 3, le décimateur 1, les impositions en absorbent '2 au moins, il faut distraire de celles qui restent 2 pour la semence et 3 pour les frais de culture ; il en reste donc 1 pour le propriétaire, dont les travaux ne peuvent augmenter le revenu que dans une proportion décourageante. »
« A peine les paysans ont-ils la permission de vendanger leur vigne ou de moissonner leur champ, que le bailleur, le seigneur du fief, le seigneur suzerain, etc., etc., réclament leur part dans la récolte. Viennent ensuite les collecteurs des droits royaux exiger la taille, l'industrie, la capitation, les vingtièmes, sans compter la gabelle, les aides, le tabac, etc. De toutes ces levées successives faites sur le produit des sueurs de l'infortuné cultivateur, il résulte que de douze gerbes que son industrie a fait croître, il ne lui en reste plus qu'une pour sa subsistance. »
(1) Le cardinal Pierre d'Ailli, évéque de Cambrai, fort adonné à l'astrologie, avait prédit la révolution de 1789 : « Si mundus usque ad illa tempora... duraverit, mult;R tune magna et mirabiles alterationes mundi et mutationes futurœ sunt, et maxime circa leges. » (Ap. TractcU. de concordia aslronotnlœ, cum theologia, Venise 1492.)
ni Suisse, ni Allemand, ni même Russe, n'aurait supporté avec une aussi grande patience. Et c'est ce qui lait comprendre en même temps que les quelques jours de terreur de 1703, que l'on ne déplorera jamais assez, furent bien peu de chose, et de bien inévitables et incomplètes représailles, si on les compare a l'oppression implacable et tant de Ibis séculaire des rois, des nobles et du clergé.
Nous allons sauter en croupe derrière le célèbre touriste anglais, et il va nous démontrer que jamais le paysan, quelle qu'ait été sa souffrance dans le l)assé, ne fut plus malheureux qu'a la veille de 1789.
Arthur Voung rencontre par exception une belle route sur son passage. « Je l'admirerais, dit-il, si je n'avais rien appris des abominables corvées qui excitent ma pitié pour les malheureux paysans, des sueurs et du sang desquels provient cette magnificence. (1, 29.)
« La pauvreté et de tristes moissons se présentent jusqu'à Amiens ; les femmes labourent avec deux chevaux pour semer de l'orge. La différence de coutume des deux nations n'est en rien plus frappante que dans les travaux du sexe ; en Angleterre, les femmes ne travaillent presque point dans les champs, sinon qu'elles glanent quelquefois ou font du foin : le premier est un travail de pillage, et l'autre une partie de plaisir ; en France, elles labourent et charrient du fumier... »
L'auteur observe en Sologne « le même misérable pays jusqu'à la Loge. Les champs offrent des scènes pitoyables de mauvaise administration, et les maisons des tableaux de misère. Cependant tout ce pays
peiil bien s'améliorer s'ils en connaissent les moyens. C'est peut-être la- propriété de quelques-uns de ces êtres brillants qui figuraient l'autre jour a la procession de Versailles. Grand Dieu ! accorde-moi la patience quand je vois un pays aussi négligé, et pardonne les jurements que je fais sur l'absçnce et l'ignorance des propriétaires ! »
Au delà de la Dordogne, « toutes les paysannes, femmes et filles, véritable fumier ambulant, n'ont ni bas ni souliers, et les laboureurs a leur ouvrage n'ont ni sabots ni bas a leurs pieds. Cette pauvreté coupe la racine de la prospérité nationale, une grande consommation étant plus importante chez les pauvres que chez les riches... Cela me rappelle la misère de l'Irlande...
« De Saiut-Jorry, c'est un véritable désert jusqu'à Toulouse (dix lieues). On ne rencontre pas plus de monde que si l'on était a cent lieues d'une ville. » L'auteur voit partout la solitude et s'en prend au gouvernement. <f 0 liberté ! liberté ! Il me semble que la Providence n'ait permis au genre humain d'exister que pour devenir la proie des tyrans comme il rend les pigeons la proie des éperviers. »
Il témoigne sa surprise de rencontrer le désert dans les contrées les plus fertiles. Entre Dax et Âuch: « Le duc de Bouillon a ici de grandes possessions. Un grand seigneur donnera toujours, dans tous les temps et dans tous les pays, la raison pour laquelle des terres propres a la culture restent en friche. »
ABarbezieux: « Dans un espace de douze lieues de pays, situé entre la Garonne, la Dordogne et la Charente, et conséquemment dans une des plus belles parties de la France pour trouver des débou-
elles, la quantité des terres en friche que nous rencontrons est étonnante : c'est le trait dominant du terrain pendant toute la route. La plupart de ces landes aj)partenaient au prince de Soubise, (|ui n'en voulut jamais vendre aucune partie. Ainsi toutes les fois que vous rencontrerez un grand seigneur, même quand il possède des millions, vous êtes sûr de trouver ses propriétés en friche. Ce prince et le duc de Bouillon sont les deux plus grands propriétaires territoriaux de toute la France ; et les seules marques que j'aie encore vues de leur grandeur sont des jachères, des landes, des déserts, des bruyères et de la fougère. Cherchez le lieu de leur résidence, quel- ({ue part que ce soit, et vous le trouverez probablement au milieu d'une forêt hien peuplée de daims, de sangliers et de loups. Oh ! si j'étais seulement législateur de France, je ferais bien danser tous ces grands seigneurs (1) ! »
Deux années plus lard, la révolution suivit précisément le conseil que semblait lui donner le célèbre agronome anglais. Elle fit danser les nol)les, et voyant qu'ils désertaient a l'étranger pour le soulever contre la France, elle confisqua ces terres qui ne leur servaient qu'a maintenir la lamine dans le pays, et les vendit 'a vil prix aux laboureurs, dont les féconds labeurs centuplèrent la fortune sociale.
Bretagne. « Jusqu'à Combourg, le pays a un aspect sauvage ; l'agriculture n'y est pas i)Ius avancée que
(1) « Je puis assurer les lecteurs que ces senliments furent ceux du moment. Les événements qui ont eu lieu depuis m'ont presque tenté d'efVacer tous les passages de cette nature ; mais c'est rendre plus de justice à tous les partis que de les laisser. » A. Y.
chez les Hurons, ce qui paraît incroyable dans un pays enclos ; le peuple y est presque aussi sauvage que le pays, et la ville de Combourg possède une des places les plus sales que Ton puisse voir. Cependant il s'y trouve un château, et il est même habité. Quel est ce M. de Chateaubriand, propriétaire de cette habitation, qui a des nerfs assez forts pour résider au milieu de tant d'ordure et de pauvreté? »
Nous pouvons répondre aujourd'hui que ce gentilhomme peu nerveux était le père de l'auteur des Martyrs et du Génie du chrislianisme.
Dans une autre partie de la Bretagne, « le peuple paraît vraiment bien pauvre ; les enfants, en haillons dégoûtants, et plus mal habillés, pour ainsi dire, que s'ils n'avaient pas du tout d'habits ; quant aux bas et aux souliers, c'est un luxe. La vue d'une charmante fille de six a sept ans, se jouant avec un bâton et souriant sous ce paquet de haillons, me saigna le cœur. Ces enfants ne mendient pas, et quand je leur donnai quelque chose, ils paraissaient plutôt surpris que contents. Le tiers de ce que jai vu dans cette province parait inculte, et presque le pays entier dans la misère. Quels reproches ne doivent pas se faire les rois, les ministres, les parlements et les états généraux, en souffrant que des millions de bras qui ne respirent que l'industrie périssent dans l'oisiveté et la misère, pour soutenir ces abominables maximes du despotisme, ou les préjugés également détestables de la noblesse féodale ! »
Champagne. « En montant une montagne 'a pied pour soulager mon cheval, je fus accosté par une pauvre vieille femme qui se plaignait de la dureté
des temps, et qni me dit que c'était un triste pays... Cette femme, a très peu de dislance, paraissait avoir soixante a soixante-dix ans : elle était si courbée, et le travail avait tellement ridé son visage ! Mais elle me dit n'avoir que vingt-huit ans !... Un anglais qui n'a pas voyagé ne saurait s'imaginer les figures de la plupart des paysannes de France : elles annoncent des travaux durs et pénibles ; je pense qu'elles travaillent plus durement que les hommes, et cela, joint au travail plus misérable de mettre au monde une race d'esclaves, détruit absolument toute la symétrie de leurs personnes, et toute apparence de lemme. A quoi doit-on attribuer cette difïérence de mœurs et d'usages chez les basses classes des deux royaumes? Au gouvernement. »
Dans la Bourgogne, Arthur Young observe encore la misère sur un sol fertile. « Quand je vois un pareil pays ainsi dirigé et entre les mains de pauvres métayers, au lieu d'être entre celles de riches fermiers, je ne suis pas trop enclin 'a plaindre les seigneurs, quelque grandes que soient leurs souffrances actuelles... »
L'auteur a souvent relevé l'ignorance des campagnards. « Un pareil peuple aurait-il jamais pu faire une révolution ou devenir libre ? Jamais, pas de cent mille ans. C'est le peuple éclairé de Paris, au milieu de milliers de journaux et de pamphlets, qui a tout fait. » (II, 2.)
« Quel vice, ou plutôt quelle malédiction que les nohles, au lieu d'être les bienfaiteurs de leurs voisins, n'en soient (jue les tyrans par leurs abominables droits léodaux ! N'y a-t-il donc rien (]ue les révolu-
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lions où l'on brûle leurs châteaux qui puissent les engager a accorder a la raison et a riuimanilé ce qu'on leur arrachera [lar la violence et par des émeutes ?...
« La Bretagne, l'Anjou, le Maine, ont l'apparence du désert...
« On ne saurait être plus pauvre que les métayers du Bourbonnais, et les propriétaires ressentent les effets de cette pauvreté d'une manière qui devrait leur faire ouvrir les yeux sur leur situation. »
L'auteur insiste sur la différence du rendement du sol français, rendement si inférieur à celui du sol anglais : « Elle vient en grande partie de la pauvreté des tenanciers français, car les institutions politiques et l'esprit du gouvernement tendant depuis une si longue suite de siècles 'a déprimer les ])asses classes et 'a favoriser les classes privilégiées, les fermiers sont, dans les trois quarts de la France, presque aussi pauvres que les journaliers... Il ne paraîtra pas surprenant qu'il en soit ainsi, (juand on fera attention aux taxes auxquelles ils sont assujettis. Leurs tailles et leurs capilations sont exorbitantes en elles-mêmes, mais leur poids est augmenté par la manière arbitraire avec laquelle elles sont imposées, puisque la prospérité et une bonne gestion sont ordinairement les précurseurs d'un nouvel impôt. Avec un pareil système, il est imi)ossible de trouver un riche tenancier de terre de labour...
« A Vatan, dans le Berry, on m'a assuré que les métayers étaient presque tous les ans obligés d'emprunter leur pain du seigneur, avant le retour de la moisson. Ce pain ne vaut cependant guère la peine d'être emprunté, car c'est un mélange de seigle et